Le Maroc souhaite-t-il la guerre avec l'Algérie ?
La "guerre froide" entre le Maroc et l'Algérie a aussi des coups de chaud. Les deux voisins semblent n'avoir jamais été aussi près à en découdre par les armes. Rabat est-il par ailleurs prêt à la rupture avec l'Union Européenne ?
- Publié le 20-12-2021 à 08h53
- Mis à jour le 20-12-2021 à 16h09

Les deux voisins du Maghreb semblent n'avoir jamais été aussi près d'en découdre par les armes. Du côté du Maroc, l'escalade n'est en réalité que l'écho d'une immense frustration : aucun pays influent n'a suivi la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc au Sahara occidental.
"Nous réitérons également notre engagement en faveur de la recherche d'une solution pacifique, pour le maintien du cessez-le-feu et de la poursuite de la coordination et de la coopération avec la Minurso (la mission de l'Onu, NdlR), dans la stricte limite des attributions qui lui sont assignées", a déclaré, Mohammed VI, le roi du Maroc, dans son dernier discours. Il peine pourtant à convaincre tant l'escalade récente avec l'Algérie est exceptionnelle. Habitués des déclarations médiatiques assassines, d'une guerre froide menée dans les couloirs feutrés des grandes institutions étrangères, les deux voisins semblent soudain sur le point de prendre les armes.
La Maroc hausse le ton
"L'Algérie a rompu ses relations diplomatiques fin août avec le Maroc à cause des déclarations du représentant du Royaume auprès des Nations unies sur le droit à l'autodétermination du peuple kabyle et la visite du ministre des Affaires étrangères israélien au Maroc", rappelle Yahia Zoubir, chercheur à l'Observatoire universitaire international sur le Sahara occidental de l'Université Paris Descartes. Le ministre israélien avait en effet exprimé ses "inquiétudes au sujet du rôle joué par l'Algérie dans la région, son rapprochement avec l'Iran et la campagne qu'elle a menée contre l'admission d'Israël en tant que membre observateur de l'Union africaine".
Poursuivant l'escalade, l'Algérie a ensuite mis un terme à l'approvisionnement du gazoduc Maghreb Europe, qui passe par le Maroc. Le Maroc participe ainsi à la montée des tensions avec l'Algérie mais veut-il réellement la guerre ? "Je ne pense pas que le bombardement de deux camions civils algériens (début novembre, NdlR) au Sahara occidental soit un accident. Pour moi, le Maroc a déjà montré qu'il était prêt à l'escalade militaire et même à en être à l'initiative", estime Haizam Amirah-Fernández, chercheur principal sur la Méditerranée et le monde arabe au sein du think tank Institut Royal Elcano de Madrid.
"À mon avis, et sa Majesté l'a dit, aucun mal ne viendra du Maroc pour l'Algérie", veut au contraire croire Abdelillah Benkirane, ancien chef du gouvernement. Si le Maroc hausse le ton et semble prêt à la guerre - "pour autant que ses alliés américains et israéliens soient eux-mêmes réellement prêts à soutenir une guerre à laquelle ils n'ont vraisemblablement rien à gagner", rappelle Yahia Zoubir - il aurait tout à y perdre, tout comme l'Algérie.
Grand retour de l'Algérie
En fait, les tensions actuelles sont le résultat de la concomitance entre le grand retour de l'Algérie sur la scène internationale, avec la chute de Bouteflika, et la nouvelle posture du Maroc, plus agressive, vis-à-vis de ses alliés européens. "Il ne faut pas réduire les récents événements à la seule relation Maroc-Algérie, mais comprendre que le Maroc est en train de dérouler sa stratégie de diversification de ses alliances, avec Israël entre autres. Il veut rééquilibrer ses relations avec l'Union européenne et être traité d'égal à égal", explique Abdelmalek Alaoui, président de l'Institut marocain d'intelligence stratégique, un think tank basé à Rabat.
"Après la déclaration de Trump, le Maroc a pensé que le conflit au Sahara occidental était gagné mais, contrairement à ce qu'il s'attendait à voir, aucun de ses alliés n'a emboîté le pas à Trump : aucun autre membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies ni aucune organisation internationale", analyse Haizam Amirah-Fernández.
"L'ampleur de cette déception ne doit pas être sous-estimée", souligne Jean-Noël Ferrié, directeur de Sciences Po Rabat. "Aujourd'hui, nous sommes tout à fait fondés à attendre de nos partenaires qu'ils formulent des positions autrement plus audacieuses et plus nettes au sujet de l'intégrité territoriale du Royaume", a très clairement exprimé le Roi dans son dernier discours.
Petite victoire du Maroc
"Cette frustration a poussé le Maroc à ouvrir plusieurs conflits avec ses alliés européens : Allemagne, France, Espagne, Union européenne. Par cette attitude, le Maroc exige l'attention de ses partenaires. Il essaie de provoquer un changement de position de leur part sur la question du Sahara occidental", explique aujourd'hui Haizam Amirah-Fernández. "Le Maroc pense que si l'Espagne changeait de position, d'autres pourraient suivre, ce n'est pas réaliste pourtant."
Pas réaliste ? "Qui sait ? Qui aurait pensé que les États-Unis reconnaîtraient la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental ?", rappelle Abdelmalek Alaoui. De fait, le Maroc a d'ores et déjà remporté une petite victoire avec le communiqué officiel de l'Allemagne publié le 13 décembre : "Avec son plan d'autonomie soumis en 2007, le Maroc a apporté une importante contribution à un tel accord." Non sans qu'il précise d'abord que "la position du gouvernement fédéral à cet égard reste inchangée depuis des décennies". Une victoire en demi-teinte puisque cette position est déjà celle de tous les grands États occidentaux amis du Maroc.