Entre l'Algérie et le Maroc, deux gouttes ont fait déborder le vase : "On pouvait sentir venir la rupture depuis un mois"
L'incident à l'Onu et la normalisation Maroc-Israël ont été les deux gouttes d'eau de trop...

- Publié le 25-08-2021 à 21h50

Le Maroc a dit regretter la décision unilatérale "complètement injustifiée" de l'Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec lui. Rabat "rejette catégoriquement les prétextes fallacieux, voire absurdes, qui la sous-tendent", a fait savoir mardi soir le ministère des Affaires étrangères marocain dans un communiqué. Alger a justifié sa décision de mardi en reprochant au Maroc de "n'avoir jamais cessé de mener des actions hostiles à l'encontre de l'Algérie", parlant même d'une "guerre ignoble" menée par "les services de sécurité et la propagande marocains".
Nous avons interrogé le politologue Salim Chena, chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le monde, à SciencesPo-Bordeaux.
L'Algérie et le Maroc ont une longue histoire conflictuelle mais cette rupture est survenue après plusieurs événements récents qui ont fait monter la pression…
On pouvait sentir venir l'annonce de la rupture depuis au moins un mois. L'Algérie a réagi par étapes à ce qu'elle considérait être des actes hostiles de la part du Maroc. L'élément qui particulièrement irrité Alger, c'est l'attitude de l'ambassadeur marocain à l'Onu à la mi-juillet. Il avait fait circuler un document qui soutenait un prétendu droit à l'autodétermination du peuple kabyle. Ce qui revenait à confirmer ce qui était insinué depuis longtemps par Alger, à savoir que le Maroc soutenait le Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie (Mak). Cela a fortement déplu à Alger, qui l'avait classé comme organisation terroriste en mai dernier, et poussé au rappel de son ambassadeur à Rabat. À partir de là, on sentait que les relations atteignaient un point de non-retour. C'est la première goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Il y a eu aussi l'affaire Pegasus (aussi en juillet), dans laquelle la presse et Amnesty International ont révélé que 6 000 téléphones algériens jusqu'aux plus hauts niveaux civils et militaires auraient été infectés par ce logiciel (espion) alors que les soupçons se sont portés sur les services marocains.

Voyez-vous un lien avec les incidents armés en bordure du territoire disputé du Sahara occidental à l'automne 2020 ?
Non, ce n'est pas en lien avec le dossier du Sahara occidental. L'Algérie n'avait pas vraiment réagi aux incidents de Guerguérat, alors que le Front Polisario (indépendantistes soutenus par l'Algérie, NdlR) avait mené plusieurs actions pour réaffirmer ses positions. Par contre, la décision de Donald Trump de reconnaître la souveraineté du Maroc sur ce territoire (en décembre 2020) a conforté le Royaume dans ses positions au niveau international. La normalisation avec Israël et, en particulier, les propos tenus par le chef de la diplomatie israélienne Yaïr Lapid en visite au Maroc il y a une dizaine de jours ont constitué la seconde goutte d'eau.
En quel sens ?
Ce ministre a dénoncé le rapprochement de l'Algérie avec l'Iran, ce qui ne correspond à aucune réalité diplomatique, ainsi que des actes néfastes de la part de l'Algérie à l'égard des intérêts marocains et israéliens. Dans son communiqué sur la rupture, l'Algérie déclare que c'est la première fois depuis 1948 qu'un ministre israélien attaque un pays arabe depuis un autre arabe. Alger y a perçu cette idée sous-jacente de la rupture de la solidarité arabe, en particulier sur la question palestinienne.
Pourtant, le Maroc déclare à chaque occasion possible vouloir un vrai rapprochement avec l'Algérie…
Ce qui a aussi irrité Alger, c'est le discours du Roi du Maroc qui, lors de la fête du Trône fin juillet, a été considéré comme très mielleux. Il proposait un rapprochement alors qu'on sortait à peine de l'incident de l'Onu et de l'affaire Pegasus. Cela donne l'impression à l'Algérie d'un double jeu marocain.
Quelles conséquences cette rupture diplomatique peut-elle avoir alors que la frontière entre les deux pays est fermée depuis 27 ans ?
Ces conséquences sont difficiles à prévoir. Si aucun conflit ouvert n'est à entrevoir, cette rupture vient parachever des relations difficiles depuis l'indépendance des deux pays. La frontière est fermée depuis 1994 et pendant une dizaine d'années, les deux pays avaient instauré des visas pour la circulation de leurs ressortissants. Cette mesure a été levée au milieu des années 2000 et devrait rester en l'état. En théorie, cette rupture n'est pas censée affecter les Algériens qui vivent au Maroc puisque les consulats devraient rester ouverts. Il y a aussi la question de ce gazoduc qui part de l'Algérie vers l'Espagne en passant le Maroc. Pour le gaz puisse passer, cela dépend d'un accord entre les deux pays. Or cet accord arrive à échéance à l'automne prochain. L'Algérie a déclaré qu'elle pouvait très bien faire passer cette même quantité de gaz par un autre gazoduc, qui va directement en Espagne. Le renouvellement de ce contrat donnera une indication sur l'état des relations.