Un an après leur exode, les réfugiés du Haut-Karabakh peinent à s'intégrer à la société arménienne
Les revendications des réfugiés arméniens de république autoproclamée menacent les perspectives de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan.
- Publié le 19-10-2024 à 14h23

Le 19 septembre 2023 l'Azerbaïdjan lançait une offensive éclair sur la république autoproclamée du Haut-Karabakh. Cette énième attaque contraignit les 120 000 Arméniens qui peuplaient historiquement l'enclave à prendre le chemin de l'exil. Un an après, leur intégration à la société arménienne reste difficile. Le gouvernement d'Erevan qui espère conclure un accord de paix avec son voisin azéri – en marge du sommet climat des Nations unies (COP 29) qui se tiendra à Bakou en novembre – observe avec méfiance les revendications des réfugiés du Haut-Karabakh, qui réclament le droit au retour sur leurs terres. Ces protestations risqueraient en effet de compromettre l'avancée du processus de normalisation entre les deux Etats.
Une population déracinée
Installée dans un appartement de la banlieue sud d'Erevan, Anahit, 28 ans, réfugiée du Haut-Karabakh ne parvient pas à oublier sa terre natale. Comme 120 000 habitants de cette république autoproclamée, elle a été contrainte de fuir en septembre 2023 en direction de l'Arménie, après une énième offensive lancée par l'Azerbaïdjan. Cette attaque éclair venait mettre un terme à trente-cinq ans de conflit (1988-2023), qui firent plus de 37 000 victimes dans les deux camps.
La jeune femme au visage marqué tient Arthur sur ses genoux, l'un des derniers enfants né au Haut-Karabakh. En pleine offensive azérie elle a été contrainte de rebrousser chemin pour accoucher dans un hôpital de fortune. "Je me souviendrai toujours de l'odeur des grands brûlés qui régnait dans la salle d'accouchement. L'assaut du 19 septembre a brisé les gens", témoigne-t-elle dans un entretien accordé au journaliste franco-arménien Melkon Ajamian, basé à Paris. Avant l'attaque de l'année dernière, le pouvoir azéri avait placé les Arméniens du Haut-Karabakh sous blocus pendant neuf mois, pour affaiblir la population et le peu de forces vives que comptait encore son armée.
Depuis son arrivée dans la capitale arménienne la mère de famille, qui était auparavant infirmière, n'a pas réussi à retrouver d'emploi. Pour vivre elle ne peut compter que sur l'aide gouvernementale qui se limite à 50 000 drams par mois et par personne (environ 118 €). Une grande partie de cette aide est consacrée au loyer, laissant la famille dans une précarité évidente quand l'on sait que le marché de l'immobilier a flambé ces dernières années à Erevan, en raison de l'arrivée massive de réfugiés russes fuyant le régime de Vladimir Poutine. Comme des milliers de réfugiés, Anahit et sa famille nourrissent l'espoir qu'un jour, ils puissent revenir sur leurs terres.
Un accès difficile à la citoyenneté arménienne
Gegham Stepanyan, défenseur des droits de l'homme en Artsakh (nom arménien du Haut-Karabakh), qui vient de saisir la CPI en septembre – pour déplacement forcé de population en raison des faits survenus au Haut-Karabakh l'année dernière -, cherche également à alerter l'opinion sur l'accueil réservé aux Artsakhtsis au sein de la république d'Arménie. "Bien que nous soyons Arméniens, nous ne sommes pas reconnus comme des citoyens à part entière. Tous les Artsakhtsis possèdent un passeport de la République d'Arménie, mais une particularité les distingue : la mention "070" qui y figure. Ce document ne nous donne pas accès à la citoyenneté arménienne, il nous permet seulement de voyager. Les réfugiés qui le souhaitent doivent donc entreprendre des démarches supplémentaires pour accéder à la citoyenneté ", a également confié ce dernier à Melkon Ajamian.
Selon Tigrane Yégavian, professeur de relations internationales à l'Université Schiller et auteur de Géopolitique de l'Arménie (1), cette situation exprime la méfiance qu'entretient le gouvernement de Nikol Pachinian à l'encontre des réfugiés du Karabakh et de son gouvernement en exil. "Les Arméniens du Karabakh apparaissent comme hostiles aux yeux de Pachinian qui craint que leurs voix fassent obstacle à la normalisation des relations avec l'Azerbaïdjan. C'est pour cette raison qu'on leur refuse la citoyenneté, pour qu'ils n'aient pas accès au droit de vote", analyse le chercheur.
L'une des principales préoccupations des réfugiés du Haut-Karabakh réside en effet dans un droit au retour sur leurs terres. Ces revendications n'enchantent pas l'exécutif arménien qui souhaite parvenir à un accord de paix avec son voisin. Depuis son arrivée au pouvoir en 2018, à la suite de la "révolution de velours", l'actuel Premier ministre, qui était censé mettre de l'ordre dans un gouvernement marqué par la corruption, n'a fait que chuter dans les sondages à la suite des différentes défaites militaires de l'Arménie.
Un archevêque s'oppose au gouvernement
Dans ce contexte de crise politique, une figure inattendue s'est imposée sur l'échiquier politique. Monseigneur Bagrat Galstanian, primat du Tavush (région du nord-est de l'Arménie) est devenu le symbole de la dissidence, depuis qu'il s'est opposé à la rétrocession de territoires à l'Azerbaïdjan dans sa région d'origine. Depuis mai dernier, ce prélat charismatique de 53 ans est à la tête du mouvement citoyen "Tavush pour la Patrie".

Le religieux qui réclame la destitution du Premier ministre et appelle aux actions de désobéissance civile a su rassembler les foules. Au plus fort du mouvement entre mai et juin, les manifestants étaient plus de 30 000 dans les rues d'Erevan, du jamais vu depuis "la révolution de velours" en 2018. L'ecclésiastique qui bénéficie toujours du soutien tacite de sa hiérarchie divise cependant la société arménienne. Une partie de son soutien lui vient des réfugiés du Haut-Karabakh et des opposants au gouvernement Pachinian qui voient en lui une figure providentielle, tandis que les plus pragmatiques lui reprochent un manque de réalisme politique. Ses dernières semaines, si les manifestations ont repris, le mouvement semble s'essouffler.
Pour Tigrane Yégavian, cette situation témoigne de l'instabilité actuelle du pays. "Ce religieux est devenu le porte-parole d'une opposition extrêmement hétéroclite. La seule chose qui les rassemble est leur opposition au pouvoir en place, mais ils ne proposent rien de viable pour l'avenir de l'Arménie."
Cette situation inédite nous invite à réfléchir à la nature des relations qu'entretiennent l'Église et l'État, dans un pays qui compte plus de 90 % de fidèles. En Arménie, il n'existe pas de concordat. Seul l'article 18 de la Constitution précise que l'institution religieuse bénéficie d'un rôle spécial. Faute de séparation officielle, l'Église continue donc de percevoir des dons sans payer d'impôts.
Selon l'analyste, le fait que "le gouvernement Pachinian souhaite réexaminer cette situation" pourrait aussi expliquer ce soutien historique de la part du pouvoir religieux à un mouvement contestataire. "Cette situation est dangereuse, parce que l'Église s'immisce dans la vie politique alors qu'elle est déjà un acteur économique important", conclut-il.
(1) Éditions Bibliomonde (2022)