En Israël, les manifestants promettent de ne rien lâcher: "Je ne pleure pas, j'ai juste pris une dictature dans l'œil"
Le gouvernement de Benjamin Netanyahou a fait passer le premier volet de sa "révolution judiciaire" à la Knesset, lundi, continuant à défier le peuple qui est une nouvelle fois massivement descendu dans la rue.
- Publié le 24-07-2023 à 20h53
- Mis à jour le 25-07-2023 à 14h52

Lundi 24 juillet. 15h44. Le parlement israélien approuve l'amendement constitutionnel qui rogne le pouvoir de supervision de la cour suprême sur les décisions de l'Exécutif. À terme, voilà qui empêchera de facto la Cour suprême d'invalider certaines décisions politiques qu'elle jugerait "déraisonnables". Il supprime notamment le seul contrepoids qui existait actuellement face à la nomination des hauts fonctionnaires, ouvrant la voie à la corruption et la politisation de certains postes.
Dehors, des dizaines de milliers de manifestants scandent sous la chaleur "démocratie ou rébellion". Tous sont chauffés à blanc, cela fait deux semaines que la pression populaire monte contre cette première pierre de la "réforme judiciaire" voulue par le gouvernement Netanyahou, malgré l'opposition féroce d'une partie de la population. Beaucoup de manifestants y voient une dérive des autorités vers la dictature et la théocratie, dont la mise en oeuvre est facilitée par un premier ministre inquiété dans plusieurs affaires de corruption, et dont le maintien au pouvoir dépend désormais de l'ultra-droite, suprémaciste et homophobe.
La police sort les canons à eau
"Je ne pleure pas, j'ai juste pris une dictature dans l'œil" indique une pancarte aux accents lyriques. Dès l'annonce du vote, il y a quelques jours, des milliers d'Israéliens sont sortis dans tout le pays pour rejoindre les manifestants à Jérusalem, Tel-Aviv, et plusieurs autres villes. À Jérusalem, la tension était palpable, lundi. Pour la première fois, la police a sorti les canons à eau "de putois", dont l'odeur de cadavre ne colle normalement qu'aux vêtements des ultraorthodoxes et des Palestiniens.
Voilà des semaines que la contestation se renouvelle et voit affluer des jeunes, qui manquaient dans ses rangs pendant les premiers mois. Ils rejoignent un mouvement solide, structuré autour de groupes WhatsApp locaux ou sectoriels, qui s'emboîtent les uns dans les autres comme des poupées russes. Cette décentralisation fournit une certaine coordination et permet de faire fi des énormes différences d'opinions, notamment au sujet du conflit israélo-palestinien. Certains le portent d'ailleurs sur leurs t-shirts : appeler à la démocratie alors qu'Israël continue à occuper les Territoires palestiniens est "absurde".
Délocalisation massive
L'argent aussi contribue à huiler ces rouages : la contestation bénéficie désormais du soutien de plusieurs groupes influents, dont le secteur de la high-tech. Le fleuron de l'Israël libéral et cosmopolite ne se reconnaît pas dans ce gouvernement ultranationaliste et religieux et alerte sur les dangers de l'illibéralisme pour l'économie israélienne. Selon une étude publiée par l'organisation Start-Up Nation Central, 70 pour-cent des entreprises du secteur délocalisent actuellement leurs activités et leur capital. Même les banques et les investisseurs sont désormais nombreux à tirer la sonnette d'alarme, sans pourtant entamer la confiance du gouvernement.
Depuis mercredi, un nouvel atout a en outre fait son apparition : plus de 10 000 réservistes, dont un millier de pilotes, ont annoncé qu'ils ne se présenteraient pas à leur service si la loi était votée. Tsahal, c'est 170 000 conscrits, hommes et femmes. Mais l'armée compte aussi environ 450 000 soldats de réserve qui rempilent un certain nombre de jours par an. Cette mobilisation, même limitée, représente un coup de tonnerre dans la société israélienne. Au-delà du risque sécuritaire, on craint l'irréparable, la chute tragique d'une institution d'Etat à ce point importante qu'elle a toujours été la seule à vraiment faire consensus – l'armée "du peuple", rassembleuse et apolitique.
Un engagement à toute épreuve
Les personnalités politiques attendues ont rapidement été éclipsées par de nouvelles têtes, comme Shikma Bressler, physicienne des particules, mère de cinq enfants, et égérie de la contestation. Elle promet que les manifestants ne vont rien lâcher. "À partir de maintenant, tout repose sur des décisions individuelles – celles de chaque policier, de chaque soldat, de chaque fonctionnaire, de chaque juge" explique-t-elle. "Nous voulons qu'ils sachent que, s'ils s'opposent au gouvernement, nous sommes là pour le soutenir".
Les manifestants démontrent un engagement à toute épreuve, convaincu que le péril est existentiel. Lundi, une énorme banderole déployée sur le quartier général de la sécurité israélienne accueillait les automobilistes à Jérusalem. "Ceci n'est pas une réforme judiciaire. C'est la destruction du temple" criaient les lettres noires sur fond de flammes, rappelant qu'à partir de mercredi soir, les juifs commémorent Tisha beAv, la date la plus triste, celle de la destruction des deux Temples. Gil Rapoport, impliqué dans les manifestations depuis le début, trouve l'allusion juste. "Le deuxième temple n'est resté debout que 70 ans" rappelle 'Rapo', ancien pilote de chasse reconverti dans la high-tech, "il faut croire que c'est tout ce que les juifs peuvent espérer. Israël, notre troisième temple en quelque sorte, n'aura duré que cinq ans de plus".
La cour suprême israélienne se retrouve maintenant dans une position difficile : elle devra elle-même décider si ce nouvel amendement est anticonstitutionnel. Le valider, c'est s'autocastrer. Le retoquer, c'est donner de la poudre aux artificiers de la réforme qui n'y verront qu'une autre preuve que l'élite décide aux dépens des élus. Jeudi, la trêve parlementaire d'été commencera donc dans un pays sous tension, entièrement préoccupé par cette crise constitutionnelle, alors que le crime organisé continue à tuer dans la communauté arabe, que le coût de la vie continue à augmenter, et que la colonisation continue à s'accélérer en Cisjordanie.