Joe Biden est dans une situation schizophrénique face à Benjamin Netanyahou
Le Président américain a clairement manifesté son mécontentement face à la politique du gouvernement israélien, mais n'ira sans doute pas plus loin.
- Publié le 23-07-2023 à 10h01

Benjamin Netanyahou attend toujours son invitation à la Maison Blanche. Près de huit mois après avoir formé un nouveau gouvernement avec l'aide de l'extrême droite fondamentaliste, le Premier ministre israélien (Likoud) n'y a toujours pas formellement été convié par le Président américain. Quand on sait les liens qui unissent historiquement les deux États et leurs dirigeants respectifs, ce non-événement n'a rien d'anodin.
Joe Biden tient manifestement "Bibi" à distance, agacé par la tentative de ce dernier de réformer la justice israélienne pour se donner les coudées franches, et la volonté affichée de certains de ses ministres (Bezalel Smotrich, Parti sioniste religieux) d'annexer purement et simplement la Cisjordanie. Tout juste a-t-il consenti à appeler Benjamin Netanyahou lundi dernier et à accepter du bout des lèvres de le rencontrer, "probablement avant la fin de l'année", peut-être "avant l'automne". Pas de date, pas de lieu, pas d'enthousiasme particulier.
Isaac Herzog à Washington
Le même jour, en revanche, le Président israélien Isaac Herzog (Parti travailliste) s'envolait pour les États-Unis avec un planning royal : entretien avec Anthony Blinken (Secrétaire d'État), Kamala Harris (Vice-Présidente) puis Joe Biden mardi, avant de prononcer un discours devant le Congrès mercredi. L'honneur est de taille, "M. Herzog n'est que le deuxième président israélien à s'adresser devant le Congrès depuis… son père – Chaim Herzog – en 1987" note Aaron David Miller, analyste pour le Think tank Carnegie Endowment for International Peace et ancien négociateur au Moyen-Orient pour le département d'État américain.
"C'est également la deuxième fois qu'il rencontre le président américain en un an, alors que Benjamin Netanyahou attend toujours. Dans le contexte actuel, la fraîcheur des relations entre les États-Unis et le gouvernement israélien, sa présence est intéressante, parce qu'elle est symbolique. Le président israélien n'a aucun pouvoir législatif, exécutif ou judiciaire. En revanche, depuis des mois, il tente de réduire le fossé qui sépare le gouvernement des centaines de milliers d'Israéliens qui manifestent toutes les semaines dans les rues du pays contre le projet de réforme de la justice, avec l'ambition de devenir un jour Premier ministre à son tour".
Un discours en privé, un autre en public
En face, Joe Biden se trouve malgré lui dans une situation schizophrénique. "Il n'a cessé de témoigner son mécontentement à l'administration Netanyahou" indique Aaron David Miller. "L'administration américaine a fait beaucoup de déclarations dénonçant l'expansion des colonies et les interventions militaires en Cisjordanie. Mais le Président Biden n'a aucune envie, et encore moins l'intention, de prendre des mesures économiques ou des sanctions contre Israël. Il veut montrer à Benjamin Netanyahou que les États-Unis ne le soutiendront pas automatiquement comme cela a pu être le cas par le passé, tout en voulant à tout prix éviter une confrontation ouverte, qui lui coûterait beaucoup trop cher sur le plan politique". Isaac Herzog tombe donc à point nommé. Joe Biden a pu évoquer à ses côtés" la relation incassable" qui lie les deux États, et louer "la solidité, la force et la résistance de la démocratie israélienne".
Se protéger des Républicains
"Le timing de cette visite n'est pas anodin" poursuit l'analyste du Carnegie Endowment for International Peace. "Il s'agit de protéger le président contre les critiques de plus en plus fréquentes du clan républicain sur son manque de soutien à Israël. Notamment dans le chef de Donald Trump, Ron DeSantis et du Président de la Chambre, Kevin McCarthy. Les Républicains comme la majorité des Démocrates soutiendront toujours Israël. Une minorité – certes très visible – de Démocrates dénonce la politique du gouvernement Netanyahou, mais les récentes critiques formulées par celle-ci ont très rapidement provoqué un retour de flamme". Il y a deux semaines, Pramila Jayapal, élue de l'aile gauche démocrate qualifiait, Israël d'État "raciste". Quelques jours plus tard, elle se rétractait et s'excusait, sous la pression du camp républicain qui exigeait sa démission, et a fait voter dans la foulée une résolution à la Chambre condamnant l'antisémitisme.
Besoin de "Bibi"
De quoi illustrer à merveille "la ligne étroite sur laquelle Joe Biden est contraint de naviguer" conclut l'ancien négociateur américain au Moyen-Orient. "J'ai travaillé pour une demi-douzaine de présidents et de secrétaires d'État. Tous ont toujours évité par-dessus tout d'affronter Israël. Joe Biden a une campagne électorale à gérer et d'autres dossiers internationaux sur le feu. Il n'a pas le choix, il doit rester en bons termes avec le gouvernement israélien. Isaac Herzog n'a aucun poids sur la question iranienne ou saoudienne, Benjamin Netanyahou bien". Qu'il y répugne ou non, Joe Biden devrait donc bel et bien recevoir "Bibi" à la Maison Blanche à l'automne prochain. Au-delà des apparences, il est peu probable qu'il exige de lui de réels changements sur le terrain.
