Hassan Bousetta : "La solution viendra du dialogue politique"
Pour le professeur de l'ULg, il est illusoire d'espérer vaincre Daech par les seuls moyens militaires. Entretien.
- Publié le 22-11-2015 à 09h57
- Mis à jour le 22-11-2015 à 09h58

Pour le professeur de l'ULg, il est illusoire d'espérer vaincre Daech par les seuls moyens militaires. Entretien. Hassan Bousetta est politologue, professeur à l'Université de Liège, spécialiste du monde arabe et des migrations. Il a aussi été, de 2010 à 2014, sénateur PS.
Les manifestations de compassion avec les victimes des attentats présentent-elles, à vos yeux, une utilité ?
Oui, pour peu qu'on comprenne que ce n'est pas une civilisation contre une autre. Le clash, il traverse aussi le Sud. Tous les démocrates sont attaqués. Je suis allé à Tunis rendre hommage aux victimes du musée Bardo. J'ai logé à l'hôtel Farah de Casablanca, frappé par un attentat en 2003. Quand on pourra célébrer le "nous" avec toutes les victimes de Beyrouth et des pays arabes, on aura fait un grand pas.
Comment enrayer la progression du djihadisme ?
Ce dont je suis certain, c'est que l'idée qu'on va aller mener une guerre et qu'on va la gagner par des bombardements est absolument naïve. C'est méconnaître la complexité du Moyen-Orient de croire qu'on peut, comme sur un tableau blanc, effacer Daech…
Pour vous, la France, la Russie, la Belgique font fausse route en formant une coalition qui bombarde Daech ?
La Belgique, certainement ! Le rôle de notre pays, c'est d'aider à une solution diplomatique. Quoi qu'on pense, la solution viendra du dialogue politique. C'est là que nous, les Belges, devons mettre toute notre énergie.
Les F-16 en Irak, l'envoi d'une frégate dans le Golfe, ce sont des erreurs du gouvernement belge ?
Ce sont de très mauvaises idées à partir du moment où on n'a même pas évalué ce qui n'a pas marché en Libye. La Belgique a été un des rares pays à intégrer une coalition qui avait un objectif défensif : empêcher Khadafi de mener des exactions contre son peuple. On est allé plus loin : c'est devenu une entreprise de changement de régime. Faisons d'abord le bilan de cette aventure. A-t-elle aidé la Libye ? Qu'est-ce que l'Etat belge en a retiré ? Pour la Syrie, nous devons investir nos efforts dans la recherche d'une solution négociée. Je ne parle même pas de Bachar al Assad, mais de la Turquie, des Kurdes, du gouvernement irakien, de la Jordanie, tous les acteurs qui, par petits pas, peuvent avoir un impact sur la situation.
Le gouvernement tient le raisonnement suivant : sans intervention militaire, Daech aurait pu s'étendre encore et contrôler des territoires immenses. Ne fallait-il pas agir contre cette fabrique de terroristes aux portes de l'Europe ?
Daech contrôle déjà les deux tiers de la Syrie et de l'Irak. Ce raisonnement, on aurait pu le tenir il y a quatre ans. Mais où était-on, à ce moment-là, quand les djihadistes ont fait la jonction avec tout le peuple sunnite d'Irak ? Je peux le dire : on était à une époque où Didier Reynders plaidait au Parlement pour armer l'opposition syrienne. Et quelle était cette opposition ? Ce qui allait devenir l'EI, ainsi que le Front Al-Nosra et l'Armée syrienne libre, c'est-à-dire Al Qaïda, une opposition islamiste, djihadiste. La nuance avec Daech est assez faible, en réalité.
Il n'y a pas que Reynders. L'écologiste Isabelle Durant, et d'autres, ont plaidé pour armer l'opposition syrienne.
C'est dire à quel point nous sommes versatiles. On a une attitude vis-à-vis du Moyen-Orient qui n'est pas à la hauteur de l'intelligence de notre continent. Quand je discute avec des Arabes de la région, ils sont stupéfaits des jugements péremptoires qu'on peut exprimer ici sans comprendre l'étendue des frustrations qui se sont accumulées là depuis un demi-siècle. Le monde arabe, ce n'est pas une région très peuplée. Ce sont 22 Etats, 300 millions d'habitants, mais c'est l'essentiel de la géopolitique mondiale depuis 1945. Ces derniers mois, il y avait une mise à distance de la question syrienne. Pas la moindre émotion n'était ressentie par rapport à des drames d'une ampleur colossale. C'est l'Orient compliqué, ce sont les Arabes… Maintenant, on prend la mesure de ce qui se passe, c'est déjà bien. L'étape suivante, c'est de comprendre que la solution passera par les acteurs eux-mêmes et pas par des attitudes belliqueuses.
Si pas par des bombes, comment venir à bout de Daech ?
Il faut assécher le marécage fertile pour le développement de ces idées-là. On ne pourra le faire qu'avec les hommes et les femmes de progrès qui, au jour le jour, remettent en cause les certitudes apocalyptiques des djihadistes. Je pense aux démocrates tunisiens, marocains, algériens… En Syrie aussi, il y a des progressistes.
La force symbolique de Daech ne provient-elle pas de sa prétention à avoir créé un Etat ?
En partie. Dans l'islam sunnite, il y a l'idée d'une communauté idéale qu'on pourrait créer dans un ailleurs. C'est très présent dans l'idéologie des groupes salafistes, mais aussi au-delà. Même chez les sunnites traditionnels, cette idée existe : on n'est pas dans la société islamique idéale, on vit avec, mais ce serait bien si ça pouvait un jour advenir… Il y a une réflexion à mener dans toutes les communautés musulmanes du monde. Parce que, à maints égards, l'idéologie de l'EI est une exacerbation de choses qu'on trouve en potentialité dans d'autres courants islamiques. Longtemps, la tradition a constitué un rempart puissant contre ce danger. Hélas, les jeunes de troisième génération n'ont plus la distance nécessaire face à des discours qu'ils prennent au premier degré. Il faut donc construire des protections. Certains s'y essayent brillamment, comme l'islamologue Rachid Benzine, mais c'est beaucoup trop peu.
Beaucoup de voix musulmanes critiquent la société de consommation occidentale, dépourvue de spiritualité. L'Europe aussi doit-elle se remettre en question ?
Non. L'aporie de ceux qui tiennent ce discours, c'est de penser que l'Etat peut être le garant d'une certaine morale. C'est une des chimères de l'islamisme : quand on aura un Etat islamique, tout le monde va bien se comporter. Heureusement, les chiites ont une autre vision parce qu'eux, en Iran, ont construit une forme d'Etat islamique. Ils ont une expérience concrète. Ils voient que l'islam dans les structures de l'Etat, ça ne conduit pas nécessairement à la moralisation de la société. Et puis, quand on parle de l'Occident, il ne faut pas perdre de vue que tout le monde ne pense pas la même chose. La société européenne est très diverse. Et justement, l'un de ses grands acquis, ce sont les libertés individuelles.
La montée de l'extrême droite vous paraît-elle inévitable ?
Malheureusement, oui. Cela va polariser le débat politique. Ce sera un débat très, très dur. Ceux qui pensaient que l'opposition gauche-droite appartenait au passé en sont pour leurs frais. Celle-ci va revivre sur les questions liées au Moyen-Orient et à leurs conséquences sur nos sociétés. Parce que ça engage une vision du monde et une vision de nos sociétés.
Pourtant, entre un gouvernement de gauche, en France, et de droite, en Belgique, on ne perçoit guère de différence dans les réponses apportées. A moins que vous ne classiez Hollande et Valls à droite ?
Je m'interroge. La gauche va vite se rendre compte que ce n'est pas la voie qu'elle doit suivre. Aujourd'hui, il y a une tentation de bomber le torse, tant en politique intérieure qu'au plan international. On l'a vu avec les discours de Jan Jambon et de François Hollande. Or ce n'est pas une politique belliqueuse qui va tarir ce qui génère cette idéologie de mort.
Comment endiguer la radicalisation sur le sol belge ?
Certains individus font l'apologie du terrorisme, parfois en public. Quand j'entends que tel imam a radicalisé des jeunes, moi, ça me fait bondir. Mais bon sang, on ne le sait pas ? Comment est-ce possible ? Un imam qui incite à la haine, à la violence, ce n'est pas acceptable. C'est comme pour le racisme : c'est un délit, pas une opinion. En Belgique, on reconnaît les cultes au nom de l'utilité sociale, pas au nom de l'utilité de la destruction sociale.