"Les premiers bruits d'un tsunami financier se font entendre. Une nouvelle crise pourrait être plus destructrice que celle de 2008"

- Publié le 28-05-2018 à 17h01
- Mis à jour le 29-05-2018 à 17h59

Georges Ugeux craint une nouvelle crise financière avant 2020, beaucoup plus destructrice encore que celle de 2008. L'ancien vice-président de la Bourse de New York critique l'action des banques centrales. Et en appelle à une prise de conscience urgente. L'avis de Georges Ugeux reste très écouté dans le monde financier. Ancien vice-président de la Bourse de New York, le président et patron belge de Galileo Global Advisors, banque d'affaires américaine spécialisée dans le conseil aux entreprises et aux gouvernements en matière d'opérations transfrontalières, était de passage à Bruxelles la semaine dernière pour un congrès financier. "La Libre" l'a rencontré. Et le moins que l'on puisse écrire, c'est qu'il tire la sonnette d'alarme…
Récemment, sur votre blog, vous évoquiez le risque d'une crise financière majeure, potentiellement avant 2020. Pourquoi ?
On a assisté ces dix dernières années à une augmentation colossale de la dette publique des Etats. En Europe, ne citons que l'Italie, mais aussi aux Etats-Unis et au Japon. Ensemble, ils représentent les deux tiers de la dette publique mondiale qui est de 63 000 milliards de dollars. Donc s'il arrive quelque chose, ce sera un tsunami financier car il n'y a plus de barrière anti-crise et aucune institution ne peut être un rempart face à un tel choc. Car une crise de la dette affectera aussi les banques centrales, qui elles-mêmes se sont muées en détenteurs massifs de dettes publiques suite aux politiques de soutien de la Banque centrale européenne, de la Réserve fédérale américaine et de la Banque centrale du Japon. Sur les dix dernières années, ces trois grandes banques centrales ont augmenté dans leurs bilans les emprunts d'Etat à hauteur de 10 trillions de dollars.
Quel est le grand risque pour vous ?
Le grand risque, c'est une hausse des taux. Les deux pays les plus vulnérables sont l'Italie et les Etats-Unis. Ce dernier est devenu un véritable risque "systémique". Les Etats ne tombent certes pas en faillite : on peut toujours restructurer la dette d'un pays. La Grèce, c'était 500 milliards d'euros. Les banques en ont pris 250 milliards à leur charge, à travers 400 institutions. Cela a fait mal mais c'est tout. Et les banques centrales étaient là pour faire le "back stop". Ici, on parle de 2 300 milliards de dette italienne ou de 21 000 milliards de dette américaine. Cela n'a plus rien à voir. L'effet boule de neige et d'entraînement serait colossal. C'est une situation qui, par son ampleur, pourrait entraîner un effondrement en cascade.

Les Etats-Unis, avec le roi dollar, ne sont-ils pas à l'abri ?
Non. Avec la hausse des taux, les Etats vont devoir emprunter plus cher et donc le déficit budgétaire des Etats s'alourdira. C'est déjà le cas en Italie. Ce sera aussi le cas aux Etats-Unis : venant de 600 milliards, le déficit budgétaire américain atteindra 1 trillion, c'est-à-dire 1 000 milliards de dollars en 2020. Il y a un moment où ce processus s'arrêtera car les investisseurs estimeront que la situation est trop périlleuse. Les Etats-Unis risquent alors de perdre leur rating. Les investisseurs ne financeront plus la dette américaine ou vendront les bons du Trésor. Rappelons que quand Trump a été élu, il y a eu une vente massive de bons du Trésor. Pour les obligations à dix ans, les taux ont déjà monté de 1,8 % au moment de l'élection de Trump à 3 % aujourd'hui. C'est colossal ! Car 1,2 % sur 21 trillions de dollars de dettes, c'est 300 milliards de charges budgétaires supplémentaires par an. Les taux monteront également en Europe et au Japon. Cette hausse des taux aura, en deux ou trois ans, un impact significatif sur les déficits budgétaires. Et à partir de ce moment-là, le risque, c'est qu'un sentiment de panique prédomine…
La politique de soutien des banques centrales depuis dix ans a été contre-productive à vous entendre…
Cette politique de soutien des banques centrales ces dix dernières années a été une erreur : elle a eu pour effet une baisse des taux d'intérêts qui sont négatifs au Japon et en Europe et proche de zéro aux Etats-Unis. Quand on a commencé à mener des politiques monétaires "non orthodoxes" - ce terme était utilisé par les banques centrales - on a dit qu'on allait créer de l'emploi et "rebooster" l'économie. Rien de tout cela ne s'est réellement produit. Ce fut une erreur d'appréciation. Mais cette politique a eu pour effet de permettre aux gouvernements d'emprunter à bon marché et donc de créer cette absence de discipline budgétaire. Ce que les banques centrales appellent des conséquences "non intentionnelles", moi j'appelle cela des conséquences "prévisibles". On est aujourd'hui face à cette énorme masse de dettes. Nous sommes arrivés à un point où nous ne pouvons plus ignorer la réalité. Nous avons trois ans pour faire quelque chose. Mais, ce qui m'inquiète, c'est que je ne sens pas une réelle prise de conscience.
Paie-t-on encore aujourd'hui la crise de 2008 ?
L'endettement aujourd'hui, ce n'est pas la conséquence de la crise de 2008, c'est le résultat de dix ans d'une politique monétaire soi-disant menée pour résoudre la crise mais qui a été utilisée à autre chose. Regardez la croissance des bilans des banques centrales, ils ont augmenté de 2 trillions de dollars dans les 4 ans qui ont suivi la crise de 2008 et de 8 trillions à partir de 2011. On a mené une mauvaise politique monétaire.
Cette crise de la dette, si elle survient, est-elle potentiellement plus destructrice que celle de 2008 ?
Oui car la crise de 2008 était limitée aux banques. Ici, les gouvernements, les banques centrales et les banques privées, qui détiennent tous les trois des obligations d'Etat, seront pris dans la tempête. Tous les dominos tomberont. En 2008, on a cru que c'était une crise mondiale. Moi quand j'étais en Asie, on me disait partout que c'était une crise transatlantique. Et c'est vrai. Ici, ce n'est pas le cas, la Chine et le Japon inquiètent également. Le risque est nettement plus grand qu'en 2008 : c'est un facteur de 1 à 5.
La croissance en Europe semble aussi marquer le pas…
L'an dernier, on a anticipé des croissances basées sur un prix du pétrole à 50 dollars et où les frais des entreprises étaient donc moins élevés. On est à 80 dollars maintenant. Il faut donc réviser les prévisions de croissance à la baisse.
"Ce qui se passe en Italie est peut-être prémonitoire"
Ce qui se passe en Italie actuellement est-il inquiétant ?
Ce qui se passe en Italie est une pré-catastrophe et est peut-être prémonitoire de ce qui arrivera plus tard. Le programme du nouveau gouvernement italien impose une augmentation importante de l'endettement. Avec ce qui arrive aux Etats-Unis, cela donne l'impression que les premiers bruits du tsunami commencent à se faire entendre. La question sera de savoir quelle sera la réaction au niveau de l'Eurozone.
Que peuvent faire les gouvernements pour éviter le pire ?
La marge de manœuvre des gouvernements n'est pas très grande. Ils peuvent vendre des actifs, réduire leurs dépenses ou augmenter leurs revenus, à l'image d'un ménage confronté à trop de dettes. A mon avis, il faut un cocktail des trois. Contrairement à ce que font les Etats-Unis avec leur réforme fiscale, il faudrait une hausse des impôts en Europe, non pas des citoyens mais des entreprises via une hausse de l'impôt des sociétés. Les entreprises ne représentent que 10 % des recettes fiscales en Europe où c'est le consommateur qui paie via la TVA. Il faut arrêter cette compétition fiscale qui engendre plus de coûts et moins de recettes et on sait ce que cela va engendrer… Il faut aussi réduire certaines dépenses; je pense notamment aux pensions ou à l'éducation, dont une partie pourrait être privatisée. Et puis, il y a les ventes d'actifs : il faut se reposer la question de savoir quelles sont les entreprises dont l'Etat doit rester actionnaire. En France, l'Etat est encore actionnaire dans des actifs comme Engie, EDF ou Areva qui ne sont pas nécessaires à sa fonction. En Belgique, on a beaucoup fait le ménage, notamment en introduisant en Bourse Proximus. Il ne reste plus grand-chose.
Comment cette possible crise affectera l'investisseur ?
Si cette crise survient, ceux qui sont endettés vont essayer de vendre leurs actifs et ils devront les vendre dans des conditions épouvantables. Je ne parle pas ici de l'habitation principale. Mais ceux qui ont choisi de s'endetter pour acheter des actifs seraient bien inspirés de vendre maintenant pour réduire leurs dettes car, dans deux ou trois ans, ils risquent de les vendre dans des conditions beaucoup moins favorables. Sans parler du fait que cette crise de la dette entraînera des drames d'entreprises, des pertes d'emplois… Cela affectera tous les actifs financiers à des degrés divers. Car si une entreprise doit se financer au double du taux, ses bénéfices vont baisser impactant aussi négativement la valeur de ses actions. Tout se tient. Pendant la crise des "subprimes", n'oublions pas que les gens ont dû vendre leur maison.
Le secteur bancaire est-il plus solide en 2018 qu'en 2008 ?
Le secteur financier est mieux structuré aujourd'hui. Mais le risque souverain dans les nouveaux accords de Bâle III est considéré comme ne requérant pas de fonds propres. Ce qui veut dire que les banques ont plus de 100 % de leurs fonds propres en emprunts d'Etats. S'il se passe quelque chose sur les emprunts d'Etat, les fonds propres des banques disparaîtront… C'est là que se trouve aujourd'hui l'interconnection entre les banques centrales, les banques privées et les gouvernements. Mais ne nous trompons pas : cette crise de la dette ne sera pas une crise créée par les banques mais elles en paieront les conséquences comme tout le monde…
Que pensez-vous de Donald Trump ?
Pas grand-chose de bien. C'est un homme qui rejette le multilatéralisme, qui n'est pas capable d'entretenir des alliances et qui poursuit des lubies qui vont se retourner contre les Etats-Unis. Le plus bel exemple est l'Iran. Il a réussi le tour de force de surmonter quatre faillites dans les affaires en faisant mordre la poussière aux banques. Il a cru qu'il allait faire mordre la poussière à l'Amérique. Il est en train de découvrir que ce n'est pas possible. Mais il ne veut pas le reconnaître. Il est dans le déni absolu. Nous devons en tirer un enseignement. Si on veut répondre aux besoins de l'électorat, il faut savoir ce que l'électorat pense vraiment, pas ce que l'on croit qu'il pense. Sinon, nous aurons d'autres surprises… J'ai l'espoir qu'en novembre, l'élection au Congrès permettra de renverser les alliances. Et Trump ne pourra alors plus faire passer ce qu'il fait passer maintenant.