"Ici, on n'est ni dans un tourisme de masse, ni dans un tourisme d'élite": quel business des safaris en Tanzanie ?
Libre Immo | Le dossier. L'opérateur Tanganyika Expéditions s'est distingué de ses concurrents en créant ses propres lodges.

- Publié le 03-11-2022 à 17h02

Denis Lebouteux a 66 ans et, cette année, il fête un anniversaire aussi particulier que personnel : celui de la moitié de sa vie en Afrique, en Tanzanie plus précisément. C'est, en effet, en 1989 qu'avec Gérard Pasini, il a fondé Tanganyika Expéditions, dont il est toujours le patron visionnaire et un des actionnaires.
"Il y a trente-trois ans, nous étions deux, raconte-t-il. Aujourd'hui, nous sommes plus de 350." Et c'est assurément ce qui rend cet ingénieur français des Ponts et Chaussées devenu cadre chez Air France le plus fier : l'aspect humain de son entreprise, basée à Arusha, non loin des sommets glacés du Kilimandjaro. "Cette construction humaine est notre force. Notre directeur général est Tanzanien. Les directeurs de nos lodges le sont aussi. Et beaucoup d'autres Tanzaniens ont des postes à responsabilité. Nous sommes passés au 2.0 en la matière alors que nombre de nos concurrents sont toujours dans le 1.0 avec le recours à des expatriés."
Créer ses propres lodges s'est rapidement imposé
Son autre fierté est immobilière. Pour abriter ses premiers touristes, Tanganyika Expéditions achetait des nuitées dans divers lodges et hôtels. Mais, dès 1990, la jeune société a créé son propre camp baptisé Olduvai. "Six tentes près du cratère Ngorongoro. Pas tant par opportunisme financier que suite à un coup de cœur. Et dans la volonté de me distinguer, ce que j'ai fait en créant mes propres lodges, mais également en éditant des livres de photos sur le pays, détaille Denis Lebouteux, par ailleurs passionné de paléontologie. À l'époque, cela a amené un décalage et donc un avantage par rapport à une concurrence qui était alors plus forte que moi."

Et de tels coups de cœur, il en aura bien d'autres puisque Tanganyika Expéditions est aujourd'hui à la tête de dix lodges de 8 à 32 tentes ou chambres (de deux lits en majorité, plus quelques unités triples ou quadruples pour des familles) et en a trois en projets, plus ou moins avancés. "Ce qui me permet d'avoir un produit de meilleure qualité moins cher. Mon segment, c'est le quatre étoiles sur une échelle de cinq, mais que je m'efforce de vendre au tarif de trois étoiles", indique l'énergique commercial qu'il est et a toujours été.
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Tous ces développements immobiliers sont situés dans la moitié nord de la Tanzanie, dans ou autour des parcs nationaux Serengeti et Tarangire, de la Ngorongoro Conservation Area ou de la Grumeti Game Reserve. Sans compter le complexe Arumeru River Lodge à Arusha, qui voisine le siège social de l'entreprise et accueille les touristes qui atterrissent tardivement ou qui ont un vol de retour très tôt.
Priorité au Nord, avec une future incursion à l'Est
"J'ai toujours davantage cru au 'Northern circuit', énorme réservoir d'animaux, poursuit Denis Lebouteux. Il y a une véritable accentuation des réservations sur la fin de l'année, de juin à octobre. Qu'elles viennent d'Europe ou d'ailleurs. D'où l'intérêt de continuer à investir dans le Nord."
Avec l'avantage que ce triangle nord jouxte le Kenya, avec lequel la Tanzanie peut se comparer. "Le Kenya est moins cher et donc plus couru. Il n'est pas rare de voir des agglutinements de plusieurs dizaines de voitures aux points chauds, et les parcs y sont plus éclatés qu'en Tanzanie, ajoute-t-il. Ici, on n'est ni dans un tourisme de masse, ni dans un tourisme d'élite. Le premier luxe est d'être seuls, ou presque, de pouvoir se permettre de rester à l'intérieur des parcs et de ne pas devoir faire trop de kilomètres. C'est d'ailleurs une de mes règles dans la localisation d'un lodge : être à moins de sept kilomètres d'une piste." Car les kilomètres sont chers, en essence mais surtout en temps.
Trois projets en chantier et trois sur papier
Deux des trois projets en cours sont localisés dans le Serengeti. Il y a d'abord les dix tentes (avec restaurant et piscine) du Grumeti Ndogo, à côté du Grumeti Hills existant, 'Ndogo'signifiant 'petit'en swahili. "L'idée est de bénéficier de toutes les économies d'échelle : approvisionnements, électricité solaire, puits d'eau, 4x4 électriques…", pointe le développeur. L'ouverture est prévue le 24 décembre de cette année. Il y a ensuite le Togoro Lodge. "Un site extraordinaire, connu de tous, composé d'une plaine et d'un énorme rocher." Et qui vaut le produit haut de gamme que Tanganyika Expéditions veut y inscrire. Il ouvrira le 24 juin 2023. Une date qui évoque l'équinoxe d'été mais qui est surtout un chiffre clé dans la famille Lebouteux. "Il est important de lancer la commercialisation avant le premier coup de pioche, sourit-il. Et pour la lancer, il faut une date. Parfois on est prêt, parfois on l'est moins."
Le troisième projet prend, par contre, la direction de l'Est et de l'Océan Indien, "dans le Sadani National Park, en face de l'île de Zanzibar, sur huit kilomètres de sable blanc, sans rocher, abritant une zone de ponte des tortues de mer, ajoute le directeur de l'entreprise. L'occasion pour les clients de se poser, mais également de faire un safari et de voir des espèces qui ne sont pas les mêmes qu'au nord."
Et tout porte à croire qu'il parviendra encore à faire éclore trois autres projets immobiliers dans les deux à trois ans à venir : la création d'un camp mobile de six tentes et d'une table d'hôtes qui se déplacerait deux fois l'an au gré de la migration des animaux, un peu dans l'esprit du concept de bivouac qu'il propose aux particuliers mais surtout aux groupes ; la rénovation d'une ancienne maison coloniale sur Zanzibar, au cœur de la vieille ville historique de Stone Town ; enfin, et cette fois côté ouest, dans le petit parc national de Gombe, près de ce lac Tanganyika dont la société a pris le nom et près duquel elle ne s'est pas encore installée, la réhabilitation de l'ancienne maison de l'ethnologue et anthropologue britannique Jane Goodall, aujourd'hui abandonnée.
Une crise sanitaire… pas moins salutaire
Si le premier lodge de Tanganyika Expéditions a ouvert ses portes en 1990, le deuxième huit ans plus tard et le troisième en 2002, les choses se sont ensuite accélérées avec quasiment une ouverture par an. Et elles vont s'accélérer encore davantage. Il faut dire que ces implantations, si Denis Lebouteux les hume, les visite, les analyse, il ne les sélectionne pas toujours : elles lui sont souvent proposées dans le cadre d'un bail emphytéotique par le gouvernement tanzanien et les responsables publics des parcs. Et plus son expérience et son succès sont grands, plus les offres lui sont soumises. Et peut-être plus encore depuis la crise sanitaire qui a vu le pays se fermer complètement aux touristes pendant plus de quinze mois (de mars 2020 à juillet 2021), mais Tanganyika Expéditions a accordé l'équivalent d'un chômage technique à tout son personnel (50 % du salaire). "On a continué à travailler sans chiffre d'affaires, conclut-il, pour garder le rythme - dès qu'on a senti le vent tourner, on était prêt à 100 % - mais surtout pour sauver la société. Construire un lodge nécessite entre neuf et douze mois. Mais faire une équipe, cela prend trente ans. Et je n'ai pas voulu prendre le risque de la perdre." Un geste qui a fait de l'effet sur l'immobilier.