Dans le quartier schaerbeekois de Josaphat, les belles adresses sont recherchées par les jeunes
- Publié le 05-05-2020 à 16h00
- Mis à jour le 27-05-2020 à 13h45

Du néogothique de Saint-Servais à l'Art déco de Sainte-Suzanne, le quartier Josaphat est symbolique de la bourgeoisie bruxelloise du début du XXe siècle.
Si vous cherchez l'endroit sans doute le mieux préservé de la Région bruxelloise, rendez-vous dans le quartier Josaphat, à Schaerbeek.
Ce qui ne va pas sans poser de tracas, comme le souligne d'emblée le notaire Louis Decoster. "Schaerbeek est sans doute la commune qui fait le mieux respecter les règles urbanistiques. Mais concilier performance énergétique avec respect du bâti ancien n'est pas toujours chose facile lors d'une vente."
C'est dans ce quartier qu'à partir de la fin du XIXe siècle, la bonne bourgeoisie bruxelloise décide de s'installer, la vallée de Josaphat - nom donné en 1576 par un pèlerin revenu de Palestine qui y trouvait des similitudes à ce qu'il avait vu près de Jérusalem - offrant la possibilité d'aménager de larges avenues paysagères où s'érigeraient les maisons de maître.
L'achat par Léopold II des arbres du fond de la vallée pour 12 000 francs belges permit la préservation et l'aménagement d'un parc de 20 hectares. Soigneusement rénové, il est l'un des plus beaux poumons verts de la capitale. Divers clubs sportifs (tennis, tir à l'arc, football) y ont élu domicile. Le seul chantier d'envergure que nous avons croisé lors de notre balade, était d'ailleurs l'érection d'un nouveau bâtiment d'intérêt collectif à la place de l'ancienne tribune nord du stade du Crossing, côté chaussée de Haecht.
Les amoureux de néo-Renaissance, d'éclectisme, d'Art nouveau ou d'Art déco se régaleront, en prenant comme point de départ l'église Saint-Servais récemment rénovée et nettoyée. De son parvis s'ouvre, à notre avis, la plus belle artère de Bruxelles, l'avenue Louis Bertrand, tracée en 1905, qui descend et s'achève en pavillon de trompette sur le parc (le tronçon nord se prolonge au-delà du boulevard Lambermont). On se réjouira d'apprendre que cette avenue a été classée fin janvier 2020. Les immeubles y rivalisent d'originalité qui culmine avec les deux immeubles Art nouveau au coin de la rue Josaphat. Faites un crochet par celle-ci pour admirer les façades de l'ancien Groupe scolaire Josaphat, chef-d'œuvre signé Henri Jacobs aidé d'Henri Fontaine. Les autres architectes vedettes de l'avenue Louis Bertrand sont Gustave Strauven et Frans Hemelsoet.

Fin XIXe, l'urbanisation harmonieuse du quartier va être rendue possible avec la mise en tranchée du chemin de fer qui le traverse du nord au sud. À l'emplacement de l'ancienne voie de surface, sont tracées les avenues Voltaire et Paul Deschanel (le futur président de la république est né en 1855 dans la cité des Ânes). Leur intersection avec l'avenue Louis Bertrand est marquée depuis 1926 par l'étonnant mât électrique Art nouveau signé Jacques de Lalaing qui n'aura de cesse jusqu'à son décès en 1913 d'essayer de le placer entre sa conception en plâtre en 1887 et sa finition en bronze sur socle signé Joseph Diongre. Il représente un Combat de tigres et de serpents. L'avenue de l'Azalée, puis l'avenue Général Eisenhower, longent ensuite le parc, la première avec des façades à front de rue, la deuxième avec des maisons en retrait.
Brasilia-Brusilia
Avisant la folie destructrice que connut Bruxelles, un tel quartier relève presque du miracle, avec en plus une réussite en matière de mixité sociale. Luc Meeus, géomètre-expert (SPRL Géomex), dévoile les raisons de ce succès qui, au départ, ne coulait pas de source. "Dans les années 1950, le tout-à-la-voiture menace ce quartier né au début du siècle. Les urbanistes projettent de prolonger l'autoroute de Liège vers la basilique. On évoquait donc expropriations et démolitions (en particulier du côté de la chaussée de Haecht ou de l'avenue Demolder). Ce projet fou sera à l'origine du développement de Woluwe, la bourgeoisie y déménageant, tout en restant propriétaire des immeubles schaerbeekois en attendant l'expropriation. En cette fin des années 50, il s'agissait de reloger des habitants de quartiers détruits sur l'autel du progrès (les Bas-fonds à Bruxelles-Ville) mais aussi d'accueillir une population immigrée. Elle allait loger temporairement dans ces beaux immeubles appelés à disparaître. Mais le modèle d'autoroute urbaine, façon Brasilia, ne vint pas et on privilégia la construction du Ring. Si, dans un premier temps, la cohabitation fut loin d'être parfaite (NdlR : ce seront les années Nols), le fait est que l'immigration a été une assez belle réussite dans le quartier et de nombreux jeunes ménages se sont à leur tour installés, les loyers étant encore raisonnables."
Et de Brasilia, il n'y a qu'une lettre pour évoquer le Brusilia, tour construite à l'emplacement de l'ancien palais des sports. "Et encore", précise Luc Meeus, "telle qu'elle nous apparaît, elle n'est que la moitié du projet initial…" Mais on finit par s'habituer à cette tour de logements construite en 1970 qui fut la plus haute jusqu'en 2014 et la construction de la Tour UP-site. Et puis, comme précise le notaire Decoster, "le Brusilia, avec ses appartements traversant chaque plateau, a ces aficionados, intéressés par la vue imprenable qu'on y a à quasi 360° sur le nord de Bruxelles."

Quartier aux dynamiques différentes
Réduire ce quartier aux seules belles avenues serait maladroit, comme le souligne Me Decoster. "Diverses dynamiques l'animent. Un tronçon de la chaussée de Haecht et les rues perpendiculaires à celle-ci, avec une importante population d'origine turque, fait aussi partie du quartier. Le bâti y est plus ancien mais on observe ces deux dernières années une augmentation du prix de vente. Cette hausse a été observée plus tard que dans les locomotives que sont Louis Bertrand, Lambermont ou Latinis et le quartier des fleurs mais elle était réelle avant l'arrivée du Covid-19."
Et le notaire de donner deux exemples de transactions récentes. "Dans une perpendiculaire à la chaussée de Haecht, une maison de 200 m² s'est vendue l'an dernier 320 000 euros. Un immeuble au beau potentiel mais à l'état nécessitant au moins 250 000 euros de travaux supplémentaires. À l'autre bout du spectre, avenue Louis Bertrand, un appartement une chambre de 73 m² au deuxième étage d'un immeuble 'normal', en bon état, a été cédé pour 233 500 euros ; soit plus de 3 200 euros/m² dans une maison ancienne, du jamais vu dans le quartier."

Comme le géomètre expert, le notaire Decoster observe une évolution sociologique avec l'arrivée de jeunes ménages, au profil universitaire, découragés par l'envolée des prix à Auderghem ou à Woluwe. "Ce quartier-ci offre encore de belles opportunités. On constate aussi l'arrivée, ici et du côté de la maison communale, de Schaerbeekois qui quittent le quartier Plasky, proche de l'Europe et devenu impayable."
Outre des loyers assez bas et des opportunités d'achat intéressantes, l'autre atout majeur du quartier, aux yeux du géomètre expert Luc Meeus, est la qualité des services. "Au niveau commercial, on observe une mixité entre grandes surfaces et magasins de proximité, on a aussi deux hôpitaux (Paul Brien-CHU Brugmann et Europe-Lambermont), des infrastructures scolaires de qualité, un axe rapide avec le boulevard Lambermont qui devrait cependant retrouver une bande lente dans sa partie descendante ; des projets existent en ce sens. Le quartier est aussi bien desservi par des transports publics rapides, à commencer par le tram 7 qui longe le parc. On constate aussi que la disparition du viaduc Reyers ainsi que les réaménagements à Meiser et à Diamant n'ont pas amené le cataclysme tant redouté."
Des atouts qui devraient permettre au quartier de retrouver assez vite son attrait après la période que nous connaissons. "Il n'empêche, des transactions vont sans doute être annulées et des propriétaires devront revoir leur prétention de vente à la baisse", conclut le notaire Decoster.