Arrivé avec un cadeau, Elon Musk a fini par sortir de ses gonds après la grande annonce : "J'ai cru qu'il allait me frapper"
Devant le tribunal, Greg Brockman a retracé une période décisive de l'histoire de l'entreprise. Au jour le jour, le cofondateur a raconté l'intense bras de fer engagé avec Elon Musk, à l'époque où le patron de Tesla exigeait le "contrôle total" de la start-up.
- Publié le 06-05-2026 à 10h26
- Mis à jour le 06-05-2026 à 10h39

Elon Musk a failli tuer ChatGPT dans l'œuf. En 2016, lors d'une réunion chez OpenAI – jeune pousse qu'il finance alors – l'homme le plus riche du monde démonte sans ménagement les travaux d'un jeune ingénieur : "Ce truc est stupide, les gosses sur internet sont capables de faire mieux !" Face à lui, le visage d'Alec Radford vire à l'écarlate. Secoué, le vingtenaire songe à démissionner mais un autre cofondateur de la start-up, Greg Brockman, le convainc de rester. Heureux rattrapage : une décennie plus tard, Alec Radford compte parmi les grands architectes du chatbot star, utilisé par 900 millions de personnes chaque semaine. Sans son travail, le nom d'OpenAI ne serait peut-être jamais sorti de l'anonymat.
Devant le tribunal fédéral d'Oakland (Californie), Greg Brockman tire une leçon de cette anecdote : "Elon Musk est fort en fusées, en voitures électriques, mais pas en intelligence artificielle." Tout comme le PDG Sam Altman, le président d'OpenAI est accusé par le multimilliardaire d'avoir trahi la mission philanthropique initiale du projet – la construction d'une IA "bénéfique pour l'humanité" – pour en faire une machine à cash aujourd'hui valorisée à 852 milliards de dollars. Après avoir été la veille malmené par les avocats de son adversaire, il savoure ce mardi 5 mai le répit offert par les questions arrangeantes de Sarah Eddy, une de ses conseils. Fini la soupe à la grimace, les réponses brèves, les sourcils arqués… Dans son costume bleu nuit, Greg Brockman – seule star (toute relative) présente ce jour – se révèle bon conteur.
Devant une assemblée tenue en haleine, il livre le récit palpitant d'une période cruciale pour le procès : ces fameux six mois où l'histoire d'OpenAI a basculé. Entre août 2017 et février 2018, les quatre piliers du projet – Sam Altman, Greg Brockman, Ilya Sutskever et Elon Musk – négocient la création d'une branche commerciale au cœur de leur structure philanthropique. Un virage explosif au cours duquel l'homme le plus riche du monde aurait, selon l'accusé, tout tenté pour obtenir le "contrôle total" de la future pépite – ce qu'Elon Musk nie. Jour après jour, Greg Brockman retrace la chronologie de ces infernales tractations ayant amené le PDG de Tesla à prendre la porte.
11 août 2017 : la lune de miel
Pourparlers enflammés, offre sur contre-offre, tours de table tendus… D'après le trentenaire, tout aurait commencé… à cause d'un jeu vidéo. Le 11 août 2017, devant un stade rempli de Seattle, un bot d'OpenAI bat pour la première fois les meilleurs talents du jeu d'arène Dota 2. Une prouesse inédite dans le monde de l'intelligence artificielle qui propulse la petite startup au rang de nouvelle coqueluche des techies. "C'était excitant, Elon Musk avait même tweeté à propos de ça", se rappelle Greg Brockman, le regard pétillant.
Le soir même, le multimilliardaire envoie aux cofondateurs un mail enthousiaste : "Il est temps pour OpenAI de passer à l'étape suivante. C'est l'événement déclencheur." Sarah Eddy, qui projette les échanges des entrepreneurs sur les écrans de la salle d'audience, s'interroge : qu'entendait-il par là ? Son client répond sans hésitation : "C'était la suite du plan : on avait des résultats, on avait réussi à se placer sur la carte, on pouvait désormais créer une branche à but lucratif." L'objectif : lever 10 milliards de dollars pour bâtir l'AGI, une IA aussi intelligente que l'homme, et détrôner le géant Google.
12 août 2017 : la fête du manoir hanté
Dans la suite de son mail, Elon Musk invite ses acolytes à en discuter dans son "manoir hanté", luxueuse demeure fraîchement acquise pour 30 millions de dollars à San Francisco. "C'est un peu fou et bizarre, et ça va être la fête de dingue, mais ça pourrait faire un bon décor", écrit l'homme d'affaires. La petite troupe débarque dès le lendemain, le 12 août 2017, et Greg Brockman confirme : "Il était évident qu'une soirée avait eu lieu la veille. Il y avait des confettis et des gobelets partout."
Avec Sam Altman et Ilya Sutskever, l'ingénieur prend place dans un canapé du salon. L'actrice Amber Heard, alors en couple avec le PDG du Tesla, "[leur] sert du bon whisky". La discussion se déroule dans une ambiance détendue : "C'était vraiment un moment de célébration", décrit-il.
15 août 2017 : les premières fêlures
La gueule de bois sévit trois jours plus tard. Lorsque Sam Altman propose de diviser en parts égales le capital de la future structure. Greg Brockman se rappelle avoir vu Elon Musk se crisper : "La première chose qu'il a dite à la fin c'est "ok les gars vous êtes super, mais je peux commencer une entreprise d'IA demain, un tweet c'est tout ce que ça demande"."
La logique du milliardaire ? Puisqu'il fournit l'essentiel des fonds (il versera au total 38 millions de dollars dans OpenAI), sa part de gâteau devrait être plus grosse. Beaucoup plus grosse. Dans une contre-proposition, il réclame… 62,5 % des parts. Qu'est-ce qui pousse l'homme le plus riche du monde à négocier aussi sec ? "Il disait qu'il avait besoin de 80 milliards de dollars pour créer une ville sur Mars", se rappelle l'accusé.
16 août 2017 : le "contrôle total"
Dès le lendemain de cette discussion houleuse, le patron de Space X abat une deuxième carte, plus contestée encore. Il exige quatre des sept sièges du conseil d'administration. De quoi lui assurer un "contrôle total" d'OpenAI. Si le milliardaire a plaidé, la semaine dernière, une simple mesure transitoire, le journal intime de Greg Brockman révèle l'effroi du cofondateur à l'époque : "Personne ne devrait avoir le contrôle sur ce que nous créons."
Entre Elon Musk et ses associés, le fossé se creuse brusquement. Aussi, lorsque le PDG de Tesla leur offre des véhicules de sa marque en guise de "reconnaissance", Greg Brockman se méfie. "Je me suis dit qu'il s'agissait d'une tentative pour nous amadouer", raconte-t-il. Son acolyte, Ilya Sutskever, partage son avis. Dans des messages diffusés en salle d'audience et qui suscitent quelques rires sur les bancs, le chercheur ironise : "Au moins, on aura gagné des Tesla. Est-ce qu'une Model 3 peut te faire accepter une clause de contrat aussi défavorable ?"
29 août 2017 : réunion et bagarre
Le 29 août 2017, Ilya Sutskever aurait semble-t-il mis ses rancunes de côté. En gage de bonne volonté, il débarque à un énième tour de table avec un cadeau pour le PDG de Tesla : une peinture représentant certains de ses véhicules électriques. Les discussions démarrent du bon pied mais la bonne ambiance pile net au moment où les dirigeants d'OpenAI annoncent leur décision à Elon Musk : ils refusent de lui accorder les 62,5 % de parts réclamées. "Il était en colère, pas content", décrit Greg Brockman.
A la place, le trio formule une contre-proposition plus équilibrée… fermement déclinée. Les pourparlers s'emballent, les esprits s'échauffent, le grand patron finit par bondir de sa chaise et "faire les cent pas autour de la table". "J'ai cru qu'il allait me frapper", jure le trentenaire, d'un air encore médusé. A la violence physique, Elon Musk préfère la sévérité financière : "Je mettrai en pause mon financement jusqu'à ce que vous décidiez de ce que vous allez faire", lance-t-il. En embarquant avec lui sa petite peinture, l'entrepreneur quitte la pièce.
20 septembre 2017 : le mail de la discorde
A la tombée de l'automne 2017, les négociations se poursuivent à un rythme effréné. Dans le brouhaha collectif, les dirigeants d'OpenAI commencent à céder du terrain à leur impitoyable investisseur. "On avait accepté que les parts ne soient pas divisées à parts égales, on avait accepté qu'il soit le PDG… Mais on ne pouvait pas accepter qu'il ait le contrôle total de l'AGI", raconte Greg Brockman.
Avec Ilya Sutskever, l'informaticien décide alors d'envoyer un mail qui, une nouvelle fois, suscite l'ire du multimilliardaire. Dans leur écrit, le duo explique "vraiment vouloir travailler" avec lui. Mais rappelle qu'une des missions d'OpenAI est d'éviter qu'une "dictature de l'AGI" se mette en place. Le sang d'Elon Musk ne fait qu'un tour : "Les gars, j'en ai assez. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Soit vous vous lancez dans votre propre projet, soit vous continuez avec OpenAI en tant qu'organisation à but non lucratif". Face à ces mots, Greg Brockman se rappelle avoir été "dévasté". "J'avais l'impression qu'on était si près de réussir la mission, qu'il ne manquait qu'une pièce, et que tout venait d'exploser en vol", décrit-il.
20 octobre 2017 : la tentative désespérée
Tout ? Pas encore. Elon Musk avait encore une ultime proposition à soumettre. Devant Sam Altman, Ilya Sutskever et Greg Brockman, le grand patron se réjouit un mois plus tard que les négociations précédentes n'aient pas abouti. "On n'aurait pas réussi à lever assez d'argent de cette façon", balaie-t-il d'un revers de la main. Sa nouvelle "bonne idée" ? Faire d'OpenAI… un service à part entière de Tesla. Du côté des cofondateurs, le scepticisme domine : "Ça me semblait être une tentative désespérée", tranche Greg Brockman durant son témoignage. Malgré tout, les tractations s'éternisent jusqu'à la fin du mois de janvier 2018.
Trois mois supplémentaires de laborieuses négociations – qui échoueront elles aussi – au cours desquelles l'accusé fantasme une idée sans oser la concrétiser : évincer Elon Musk du conseil d'administration. "C'était devenu clair pour nous qu'Elon allait construire un compétiteur si on n'arrivait pas à un accord", explique Greg Brockman. Au fil des semaines, le multimilliardaire, qui finira effectivement par fonder xAI en 2023, apparaît d'ailleurs plus "distant" et "moins engagé". Par mail, il étale au grand jour son pessimisme : "OpenAI est voué à l'échec face à Google", annonce-t-il. Un signe de désamour après l'autre, l'entrepreneur finit par quitter de lui-même ses fonctions en février 2018.
20 février 2018 : le divorce
Le cérémonial était-il organisé pour la forme ? Ce jour-là, la quarantaine d'employés d'OpenAI se rassemblent pour écouter Elon Musk faire ses adieux. D'après Greg Brockman, le milliardaire aurait alors annoncé vouloir créer sa propre branche dédiée à l'AGI au sein de Tesla. A une différence près par rapport à OpenAI : il ne travaillerait plus les questions relatives aux risques des modèles… dont il affirmait pourtant autrefois qu'elles le "maintenaient éveillé la nuit".
"Il a dit que, pour lui, le plus important était de rattraper Google et qu'il n'y avait aucun intérêt à ce que les moutons dictent les règles de sécurité quand le loup ne les suivait pas", décrit Greg Brockman. Fidèle à sa réputation, le PDG de Tesla serait parti en suscitant plus d'agacement que de larmes. Sur le moment, le cofondateur se rappelle quant à lui avoir ressenti "du soulagement". Un répit qui aura duré huit ans avant qu'un vieux fantôme du passé ne vienne à nouveau le hanter.
