François Blondel: "On a vécu, pendant dix ans, une anomalie de l'histoire économique"
L'Invité Eco | Près de trois ans après un retournement brutal de la situation économique et financière, comment se porte le secteur wallon des biotechnologies ? Si plusieurs biotechs ont sombré, d'autres brillent : AstraZeneca promet jusqu'à 1 milliard de dollars pour acquérir EsoBiotec et Trasis investit 70 millions d'euros à Liège. François Blondel, entrepreneur et investisseur, y ajoute une levée de fonds de 18 millions pour l'une de ses pépites, KiOmed Pharma.

- Publié le 31-03-2025 à 09h24
- Mis à jour le 31-03-2025 à 12h43

Entrepreneur et investisseur dans le secteur des sciences de la vie depuis de nombreuses années, François Blondel est aussi un témoin privilégié des évolutions de l'écosystème wallon des biotechnologies. Cela fait 25 ans qu'il en est un acteur clé, que ce soit en comme dirigeant, fondateur ou investisseur. Il a contribué et assisté à l'essor, au cœur d'une Wallonie en voie de désindustrialisation, de tout un tissu de spin-off et de start-up, de centres de recherche, d'incubateurs, d'investisseurs publics et privés… François Blondel a connu des échecs. Mais quand la réussite survient, comme ce fut le cas en 2021 lors du rachat par le groupe américain Catalent de Delphi Genetics (l'une des premières biotechs à avoir vu le jour dans le Biopark de Gosselies), il n'hésite pas à réinvestir dans d'autres jeunes pousses du secteur. Six entreprises du secteur biotech. Dans une conjoncture internationale nettement plus sombre et parsemée d'incertitudes, où plusieurs "pépites" wallonnes (Imcyse, Miracor, Osimis, Celyad, Mithra…) ont sombré, François Blondel affiche un optimisme à toute épreuve. "Je suis réaliste dans l'analyse et optimiste par volonté", tient-il à préciser.
Après avoir connu plusieurs années d'euphorie, les sociétés de biotechnologie – en particulier celles en phase de recherche et développement – souffrent depuis bientôt trois ans. La remontée brutale des taux d'intérêt, dans le courant 2022, a été fatale à de nombreuses jeunes pousses (faute, le plus souvent, d'avoir pu lever des fonds ou se refinancer). Certaines sont toujours sur la corde raide. D'autres ont tenu bon et entrevoient le bout du tunnel.
La Wallonie, devenue une référence européenne dans le secteur des biotechs et de la biopharma, n'a pas échappé à ces difficultés. Le plus dur de la crise est-il, aujourd'hui, passé ? L'annonce spectaculaire, le 17 mars, de l'acquisition de la jeune société EsoBiotec par AstraZeneca — pour un montant potentiel de 1 milliard de dollars ! — le laisse augurer.
Pour y voir plus clair et prendre un peu de hauteur, nous avons interrogé François Blondel, entrepreneur et investisseur expérimenté, mais aussi fin connaisseur de l'écosystème wallon des sciences de la vie.
Comment se portent les biotechs wallonnes ?
Une hirondelle ne fait pas le printemps mais si on regarde ce qui a été annoncé en l'espace d'une semaine, ce n'est pas si mal : EsoBiotec (deal avec AstraZeneca), Trasis (investissement de 70 millions à Liège) et, c'est une primeur que je vous livre, KiOmed Pharma pour laquelle on vient de boucler un nouveau tour de table de 18 millions d'euros (KiOmed fait partie du groupe liégeois KitoZyme dont François Blondel est le CEO, NdlR). De façon plus générale, et ce n'est pas propre à la Wallonie et à la Belgique, je pense que les entrepreneurs et les investisseurs des secteurs biotech et biopharma ont aujourd'hui pris conscience et admis que la donne avait changé.
"On a vécu, pendant dix bonnes années, une anomalie de l'histoire financière et économique au plan international"
Quelle est cette nouvelle donne ?
On a vécu, pendant dix bonnes années (2010-2022, NdlR), une anomalie de l'histoire financière et économique au plan international, avec des taux d'intérêt à long terme nuls ou même négatifs. Cela a eu pour conséquence une perte de certains repères et une forme d'exubérance irrationnelle, notamment en Europe, dans les valorisations des biotechs. Comme toujours, ce qui est compliqué, ce n'est pas tellement de vivre une situation donnée. Le plus dur, c'est la transition, le passage d'une situation à une autre. En 2021, vous aviez une biotech valorisée à 100 et, quelques mois plus tard, cette valeur avait chuté à 30 ! Alors que rien n'avait changé en termes de dépenses et de revenus escomptés, hormis le niveau des taux d'intérêt. Cela a été brutal et difficile à accepter. Et pour les sociétés qui devaient absolument se refinancer, c'est devenu intenable.
Cela reste encore compliqué, non ? Les fonds de capital-risque demeurent prudents à l'égard des biotechs.
Oui, cela reste difficile. Mais si on prend un peu de recul et qu'on analyse la situation, ce que nous vivons aujourd'hui est une forme de retour à la normale. On a des taux d'intérêt réels à long terme à 4 % aux États-Unis et autour des 3 % en Europe. C'est un environnement dans lequel on doit accepter de vivre. Il y a en outre un effet de concurrence. Aujourd'hui, vous avez des projets qui sont moins risqués que dans le secteur des biotechs, avec des rendements tout à fait convenables.
"En termes de valeur ajoutée et de création de richesse, la Wallonie fait jeu égal avec la Flandre."
Est-ce de nature à menacer l'écosystème wallon et à remettre en cause la pertinence du soutien public aux biotechs ?
Non. Les éléments structurels qui ont permis à la Belgique, et à la Wallonie, d'aspirer à de grandes ambitions au niveau mondial sont toujours bien là. Il faut tout de même rappeler que ce qui a été réalisé depuis plusieurs années, dans les biotechnologies et la biopharmacie, est tout à fait remarquable. La Région wallonne, en particulier, est devenue une vraie référence. En termes de valeur ajoutée et de création de richesse, elle fait jeu égal avec la Flandre. Hormis le spatial et la défense, peu de secteurs y parviennent en Wallonie.
Quelles leçons tirez-vous du cas EsoBiotec, société qui a été soutenue très tôt par deux fonds publics (Sambrinvest et Wallonie Entreprendre) ?
La première est que, même si la création de EsoBiotec est récente (2021), le projet a pu bénéficier de l'expérience acquise par ses fondateurs au sein d'une autre biotech wallonne, Cela, dont la création remonte à 2011. Deuxième leçon : on est en présence d'une très petite équipe, de 10 personnes, mais avec une mobilisation importante de capitaux (15 millions). C'est typique des biotechs en phase de R & D. Troisième leçon : le secteur des biotechs est un monde binaire. Pour le même prix, ça ne marchait pas et les investisseurs auraient perdu toute leur mise.
"Si on fait le décompte entre les succès et les défaillances sur les dix dernières années, la balance est très positive en termes de valeur ajoutée."
Plusieurs sociétés wallonnes, pourtant prometteuses, ont d'ailleurs disparu récemment (Imcyse, Cellaïon, etc.) ou connaissent de grosses difficultés (Celyad, Univercells, etc.).
Oui. Mais si on fait le décompte entre les succès et les défaillances sur les dix dernières années, la balance est très positive en termes de valeur ajoutée.
Compte tenu des efforts budgétaires importants à faire en Wallonie, ne faut-il pas cibler les moyens disponibles (subsides, aides, investissements…) sur un nombre de domaines plus restreint ?
Il vaut mieux, effectivement, les allouer à des secteurs que l'on juge prioritaires, comme les sciences de la vie, plutôt que de les saupoudrer. Au sein même des sciences de la vie, on peut aussi cibler certaines thématiques ou projets. Mais il faut bien avoir conscience qu'un tel ciblage comporte des risques importants. Je me distancie, par exemple, du projet "ATMP" sur les thérapies innovantes développé par le pôle de compétitivité Biowin (projet lancé début 2024 et doté d'un budget de plus de 80 millions d'euros, NdlR). C'est un choix extrêmement risqué, selon moi.
"L'ambition de KiOmed est de traiter un demi-million de patients chinois par an"
Depuis que vous avez repris en main la société KitoZyme, en 2013, vous avez créé deux filiales : KiOmed Pharma et Biokuris. Où en est le développement de ces différentes entités ?
Le point de départ, c'est effectivement KitoZyme et sa plateforme de valorisation du chitosane naturel. La spécificité de ce chitosane est qu'il est d'origine fongique. KiOmed Pharma a été créée en 2014 en tant que spin-out de KitoZyme, avec l'ambition d'offrir une alternative à l'acide hyaluronique dans trois applications principales : la rhumatologie (l'arthrose du genou, en particulier) ; l'ophtalmologie (l'œil sec) ; et la médecine esthétique. Ces trois applications représentent un marché de plus de 10 milliards d'euros. On a enfin créé Biokuris, en 2021, qui est active dans le domaine de la santé digestive. Nous sommes en train de finaliser notre première étude clinique. Les résultats seront connus en juin. Nous avons deux autres études en cours et une troisième est programmée.
"À l'échelle de KiOmed, le nouveau tour de table de 18 millions d'euros est une opération majeure. C'est aussi la plus grosse opération jamais réalisée, à ce jour, au sein du groupe KitoZyme."
Dans l'immédiat, c'est KiOmed qui retient l'attention.
Oui. Nous venons de boucler un nouveau tour de financement de 18 millions d'euros. Il y a une partie en capital (10 millions) et une partie de financement bancaire (8 millions, avec une forte implication de Belfius). À l'échelle de KiOmed, c'est une opération majeure. C'est aussi la plus grosse opération jamais réalisée, à ce jour, au sein du groupe KitoZyme. Dans le contexte actuel, qui reste malgré tout compliqué, et à l'échelle des biotechs wallonnes, c'est une grosse opération.
Qui sont les investisseurs de ce nouveau tour de table ?
Il a été réalisé avec les actionnaires actuels, c'est-à-dire la famille Mestdagh, Noshaq, deux investisseurs privés et moi-même. J'y ai participé de façon substantielle, ce qui a donné confiance aux autres investisseurs.
À quoi vont servir ces nouveaux moyens financiers ?
KiOmed a connu une longue période de recherche et de développement, avec la mise au point de produits, l'obtention des autorisations, des études cliniques… Nous sommes aujourd'hui entrés dans la phase de mise sur le marché et de commercialisation pour la première application, qui celle de l'arthrose du genou. La levée de fonds nous donne en fait les moyens de réussir ce passage à la phase de commercialisation et, dans le même temps, de poursuivre le développement des deux autres applications. Pour l'arthrose du genou, on a déjà traité 35 000 patients. Cela veut dire qu'aujourd'hui, en Belgique, il y a un patient qui est traité, tous les quarts d'heure, avec les produits de KiOmed.
Où en êtes-vous dans le lancement de vos produits en Chine ?
Le partenariat avec Hanso se passe bien. Nous devrions pouvoir démarrer la commercialisation à la fin de cette année. L'ambition est de traiter, à un horizon de cinq ans, un demi-million de patients chinois par an.
Vous restez très discret sur les résultats financiers du groupe KitoZyme…
Le groupe se porte bien ! Mais je préfère ne pas communiquer de chiffres de revenus pour éviter d'attiser l'appétit de potentiels concurrents. Mais à ce stade, KitoZyme n'a pas de concurrent. Nous sommes leader mondial de la production industrielle de chitosane d'origine fongique.
"Ce qui se passe aux États-Unis est glaçant. J'aimerais que l'on puisse, au niveau européen, passer de la phase de la sidération à la phase de l'action à marche forcée."
Comment vivez-vous, en tant qu'entrepreneur et investisseur dans les biotechs, ce qui est en train de se passer aux États-Unis depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ?
Pour les activités de KitoZyme, il n'y a aucun impact direct dans la mesure où nous ne sommes pas présentes aux États-Unis. Mais la question dépasse évidemment les activités de KitoZyme et le secteur des biotechs. Ce qui se passe aux États-Unis est glaçant. J'aimerais que l'on puisse, au niveau européen, passer de la phase de la sidération à la phase de l'action à marche forcée. On dispose de rapports et de grandes orientations sur ce qu'il faudrait faire, mais Dieu que tout ça est lent !
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