Le succès wallon dans les biotechs : un cas d'école

- Publié le 08-12-2020 à 11h02

Libre Eco week-end | Le dossier
Vingt ans. Seulement ! Voilà le temps qu'il aura fallu à la Wallonie pour bâtir un écosystème qui, désormais, rivalise avec les meilleurs élèves de la classe européenne dans le domaine des sciences de la vie (biopharmacie, biotechnologies, dispositifs médicaux). Il n'est pratiquement plus une semaine où on ne parle pas d'une innovation, d'un développement ou d'une levée de fonds impliquant une "biotech" ou une "medtech" wallonne. Et la pandémie de Covid-19, à cet égard, a eu un effet d'accélération sur plusieurs pépites de l'écosystème wallon. L'implication de Bill Gates - suivi bientôt, par George Soros ? - dans Univercells, "bio-manufacturier" basé dans le Hainaut et le Brabant wallon, n'est que la face visible d'un tissu de spin-off, de start-up et de PME de plus en plus dense.
Les chiffres ne trompent pas. Qu'il s'agisse des dépenses en recherche et développement, des emplois créés, des levées de fonds, des introductions en Bourse (Nyxoah, Hyloris, iTeos,…), des investissements dans de nouvelles infrastructures de pointe, etc., tous les indicateurs sont au vert. Ce succès est d'autant plus remarquable que, si on extrait les sociétés pharmaceutiques et quelques rares exceptions dans les biotechs, la Wallonie n'était pratiquement nulle part à la fin des années 1990. Les 50 hectares du Biopark de Gosselies, qui fait aujourd'hui légitimement la fierté de Charleroi, étaient alors encore des champs.
>> Lire aussi notre dossier : Comment la Wallonie est devenue une championne des biotechnologies
On aura rarement vu, dans l'histoire économique récente de la Wallonie, une stratégie ayant donné d'aussi bons résultats. La recette de ce cas d'école ? Un mixte d'ingrédients, où on retrouve des universités, des centres de recherche, des hôpitaux, les pouvoirs publics, des entrepreneurs, des fédérations, des investisseurs (publics et privés), etc. Il est frappant de noter qu'il n'a pas fallu attendre le gouvernement wallon, et sa stratégie des "pôles de compétitivité" (dont BioWin, créé en 2006), pour enclencher la dynamique. Ce sont les universités, les chercheurs et le secteur privé qui ont été les facteurs déclencheurs.
"L'ambition de BioWin et de ses parties prenantes (entreprises, centres de recherche et universités) était de positionner la Wallonie dans le top 5 européen des "bio-régions", explique Sylvie Ponchaut, directrice de BioWin depuis six ans. Aujourd'hui, selon les critères que l'on retient, nous y sommes !". La Flandre, qui avait démarré plus tôt, fait partie de ces "bio-régions" de référence, au même titre que les régions de Paris et Lyon, la Catalogne, le Grand Munich et le Bade-Wurtemberg ou encore la région d'Oxford.
Si la Wallonie est parvenue à acquérir une visibilité internationale (Europe, États-Unis et, progressivement, Asie), c'est notamment grâce à une "stratégie de spécialisation intelligente" dictée par l'Union européenne (dont les financements sont importants en matière de R&D) et suivie par le gouvernement wallon depuis quinze ans. En clair, inutile de vouloir courir derrière tout et d'entrer en concurrence directe avec d'autres écosystèmes. "On ne se tire vraiment pas dans les pattes au niveau européen, insiste Sylvie Ponchaut. Il y a un maillage de clusters qui fonctionne très bien et les entreprises savent où elles doivent aller en fonction de leurs besoins". Quatre domaines font la réputation de la Wallonie : biopharmacie/biotech, santé digitale, radiopharma et tout ce qui concerne les dispositifs médicaux/diagnostics "in vitro". Ajoutons, tout de même, que 80 % des emplois se trouvent dans la biopharma.
Cette politique de spécialisation s'est aussi accompagnée de la création d'incitants, fédéraux (réduction du précompte pour les chercheurs, exonération des revenus de brevets,…) et régionaux (dont les avances récupérables, comme c'est expliqué en page 5), qui ont facilité et même accéléré le développement de cet écosystème.

Infrastructures, talents, industrialisation
Tout va très bien, Madame la Marquise ? "Il ne faudrait surtout pas qu'on s'endorme sur nos lauriers, confie Florence Bosco, CEO du Biopark de Gosselies, qui rassemble environ 80 acteurs dans le domaine des biotechs (start-up, entreprises, instituts de recherche universitaires,…). Le danger est notamment de voir des sociétés qui, une fois qu'elles atteignent la phase 3 du développement de thérapies innovantes, se font racheter par des groupes étrangers, avec le risque d'une délocalisation de leurs activités. Il est donc indispensable de rester compétitif".
Cette nécessité de rester attractif passe par, au moins, trois choses. Un : les infrastructures. Que ce soit à Liège avec Noshaq ou à Charleroi avec Sambrinvest, les Invests, de gros chantiers sont en cours. "À un horizon de 5 ans, indique Marc Foidart (Noshaq), on parle d'environ 40 000 m2 supplémentaires à Liège (salles blanches, labos, bureaux,…)". Pareil du côté du Biopark.
Deux : la formation de talents pour répondre aux besoins des entreprises. Des talents scientifiques, mais aussi techniques. "On est de plus en plus obligé de recruter à l'étranger, ce qui est un comble", regrette Mme Ponchaut.
Enfin, il y a l'industrialisation des procédés de production. Au même titre que sa collègue de BioWin, mais aussi de Florence Bosco et Marc Foidart, l'administrateur délégué d'Essenscia Wallonie (fédération des sciences de la vie et de la chimie), Frédéric Druck, est très volontariste sur cet enjeu : "On a beaucoup capitalisé, jusqu'ici, sur l'innovation. C'est un atout énorme. Mais on se trouve à un moment charnière. Il faut passer à une phase d'industrialisation du secteur de la santé et, plus particulièrement, de la biotechnologie. C'est indispensable si on veut assurer un ancrage du secteur sur le long terme".