"Il y aura encore du travail dans le nucléaire pour des décennies"
- Publié le 09-12-2018 à 09h18
- Mis à jour le 10-12-2018 à 11h58

Frank Hardeman est directeur de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) depuis le 1er mai 2018. Marié et père de deux enfants qui ont quitté le nid familial, il vit actuellement le plus grand défi de sa carrière. Les centrales nucléaires belges ont subi des problèmes en cascade mettant en péril la sécurité d'approvisionnement en électricité. Dans l'état actuel des choses, 60% des capacités nucléaires devraient être disponibles en janvier (Tihange 1, Doel 3, Doel 4, et peut-être Doel 2). Cette indisponibilité partielle du nucléaire conjuguée aux capacités limitées d'importation lorsque la température descend mettent le pays en situation de risque de pénurie d'électricité, surtout en janvier prochain.
C'est dans ce contexte qu'Engie Electrabel a déposé un dossier auprès de l'AFCN afin de relancer Tihange 3 anticipativement. L'objectif est que le réacteur soit disponible durant la période la plus critique de l'hiver. Cela impliquerait que la dalle du toit du bunker qui accueille les équipements de secours soit remplacée plus tard.
Frank Hardeman autorisera-t-il ce redémarrage ? Le dossier est toujours à l'analyse et une réponse devrait intervenir très prochainement. Un autre gros chantier du nouveau patron de l'AFCN est la gestion interne. Le climat de travail ne semble pas s'être amélioré au cours de cette dernière année. Une lettre signée par une soixantaine de membres du personnel adressée au conseil d'administration de l'AFCN évoque le "mépris" et "l'intimidation" dont fait preuve la direction vis-à-vis du personnel. "Nous sommes en train de sortir de la guerre des tranchées", répond Frank Hardeman, qui est yprois d'origine. "Cela va prendre au minimum un an, un an et demi. Ce n'est pas quelque chose qu'on peut régler en deux après-midis de discussion amicale, mais je suis optimiste, le futur peut être beau." Il reconnaît cependant qu'il n'avait pas anticipé la complexité de sa mission, que ce soit au niveau des centrales nucléaires ou de la gestion interne de l'agence.

Avec la fermeture des centrales de Doel et de Tihange prévue pour 2025, la Belgique risque-t-elle de perdre son expertise nucléaire ? Est-ce que ça rejaillit sur l'AFCN ?
Le recrutement restera un défi dans les années à venir. Pas uniquement pour l'AFCN, mais aussi pour les exploitants nucléaires. Il devient très compliqué d'attirer de bons étudiants. C'est ce qu'on voit en Allemagne depuis que la décision de fermer les centrales nucléaires a été prise. Il est devenu plus difficile d'attirer des jeunes, surtout dans un contexte économique favorable où la demande est forte pour les profils techniques et scientifiques. En outre, le nucléaire n'a plus une grande attractivité en ce moment. Et si on ajoute des exigences de spécialisation dans des matières où les jeunes se demandent si elles auront encore un sens d'ici 5 à 10 ans, c'est clair que ça peut poser problème.
Ce problème d'expertise menace-t-il le recrutement au sein de l'AFCN ?
Pour l'instant, nous arrivons encore à attirer des gens, mais ce sont des étudiants qui sortent de l'université et qui doivent acquérir de l'expérience. On doit leur concocter des plans de stage pour qu'ils apprennent sur le terrain. Heureusement, il reste encore des gens de mon âge ou un peu plus âgés sur le circuit. Le report de la retraite à 67 ans aide car ceux-ci sont encore très motivés. Mais un jour, ils seront pensionnés. À ce moment-là, ça pourrait poser problème, c'est à nous d'anticiper.
Comment attirer des jeunes alors que les centrales doivent théoriquement fermer en 2025 ?
Je suis convaincu qu'il y a encore du travail dans le secteur pour des décennies même si on arrête les centrales nucléaires. Il y a toute la problématique du démantèlement, de la gestion des déchets nucléaires. Il y a aussi les nouveaux projets de recherche comme Myrrha au centre d'étude nucléaire de Mol, ou le projet Smart de l'institut des radioéléments avec la production de radio-isotopes. Le volume de travail, dans le secteur nucléaire, ne va pas diminuer beaucoup ou restera le même. Les gens ne s'en rendent pas compte, ou ne trouvent pas ça assez attirant. C'est à nous de démontrer l'attractivité du nucléaire même en cas de sortie en 2025. Il clair qu'on doit être plus proactif. L'enjeu est également que les universités maintiennent l'orientation nucléaire dans leur programme. C'est pour cette raison que le BNEN (NdlR : Belgian Nuclear higher Education Network) réunissant six universités et le centre d'étude nucléaire de Mol, sont importants.
Que pensez-vous du projet Myrrha de transmutation des déchets nucléaires ? Faudrait-il appliquer cette technologie aux déchets nucléaires belges ?
Tout dépendra si les calculs de base en laboratoire se confirment en pratique. Si on arrive à résoudre tous les problèmes technologiques, c'est une piste que nous n'excluons pas. Scientifiquement, ça paraît prometteur, mais il y a encore des défis d'un point de vue technologique. Il faut pouvoir industrialiser le processus, et il y a la question des coûts.
"Je ne voudrais pas être celui qui a permis un redémarrage non justifié de Tihange 3 sous pression économique"
Il y a quelques mois, vous insistiez sur l'indépendance de l'Agence de contrôle nucléaire. Pourquoi ? Ce n'est pas clair dans l'esprit du grand public ?
Je ne pourrais pas vous dire si c'est clair dans l'esprit du grand public, mais il y a eu des allusions, dans le passé, selon lesquelles l'AFCN serait trop influencée par les exploitants nucléaires ou par le monde politique. Je dois dire que, depuis mon arrivée, je n'ai subi aucune pression. Nous avons eu des entrevues avec Elia, la Creg, notre ministre de tutelle (NdlR : Jan Jambon). Nous rencontrons de façon hebdomadaire l'exploitant nucléaire pour ajuster au mieux nos plannings, ce qui est de la bonne gestion. Mais nous ne subissons aucune pression dans le contexte actuel où pas mal d'installations nucléaires sont à l'arrêt, je peux vraiment le confirmer. La ministre de l'Énergie (NdlR, Marie-Christine Marghem) n'essaye pas de me contacter directement. C'est quelque chose que j'apprécie beaucoup, c'est rassurant qu'on nous permette de faire notre travail.
Le fait de n'avoir jamais travaillé pour Engie Electrabel est-il un avantage en termes d'indépendance ?
Il y a la réalité et la perception. Mes prédécesseurs ont joué leur rôle, il n'y a quand même pas eu de grands incidents, de choses camouflées en Belgique. Mais il est clair qu'en termes de perception, c'est plus difficile quand on a eu des liens professionnels avec un exploitant nucléaire. C'est la réalité : soit on engage des personnes qui connaissent le secteur et ont travaillé pour des opérateurs nucléaires, soit on engage des étrangers mais alors ils ne comprennent pas bien la Belgique, ou ne connaissent pas le secteur et ont des difficultés pour bien juger. Ce n'est pas un secret, j'ai travaillé au centre d'étude nucléaire de Mol. C'est une autre dimension que les centrales nucléaires, mais si je dois juger un dossier qui concerne Mol, on pourrait me dire que je viens de là. C'est une question d'honnêteté personnelle et de réputation.
Il y a quand même moins de pression par rapport à votre ancien employeur que si vous aviez travaillé pour Engie Electrabel ?
Le sujet est moins sensible dans la presse, c'est vrai.
Engie Electrabel a déposé un dossier afin de relancer anticipativement Tihange 3. Leur volonté est de redémarrer Tihange 3 avant d'avoir placé une nouvelle dalle de toit sur le bunker touché par des problèmes de béton. Allez-vous donner votre feu vert ?
Des études doivent encore être finalisées avant qu'on puisse se mettre d'accord sur les travaux qui doivent être réalisés. Il y a aussi des travaux de restauration du toit et des murs du bunker de Tihange 3 qui sont en cours.
Comment expliquer que le toit du bunker de Tihange 3 puisse être conforme aux exigences sans réparer la dalle immédiatement ?
Je préfère faire des commentaires une fois qu'une décision aura été prise. Le dossier est à l'analyse, les limites d'acceptation ne sont pas encore bouclées. Le jour où c'est plus clair, nous allons communiquer.
Si vous autorisez la relance de Tihange 3, il y aura forcément des critiques ?
Si on démarre trop tard, on va dire qu'on est trop exigeants, trop extrêmes. Si on est en avance sur le planning, on va dire que l'agence a lâché sur les aspects de sûreté. C'est la réalité d'un régulateur. L'important, c'est de travailler de façon autonome.
Il est plus rare qu'on vous reproche d'être trop exigeant ?
Je pense que notre personnel fait son travail de façon minutieuse. Nous sommes bons au niveau des valeurs, de l'expertise, de la conscience professionnelle. Nous nous préoccupons de la protection de la population et des employés. Je ne voudrais pas être le directeur qui a permis un redémarrage non justifié de Tihange 3 sous pression économique, surtout s'il y a quelque chose qui se passe par la suite.
Qui prendra la décision finale d'autoriser ou non le redémarrage de Tihange 3 ?
Je n'irai certainement pas à l'encontre de ce que disent les experts qui suivent le dossier. Nous déciderons collégialement avec les experts de BEL V. In fine, je prendrai la responsabilité en signant la lettre, mais généralement les décisions se prennent à l'unanimité. C'était le cas pour le redémarrage de Doel 3, on verra ici.
