La revanche économique du Limbourg: "Ici, c'est mieux qu'en Californie"

- Publié le 08-12-2018 à 12h38

225 entreprises, dont 100 start-up, se retrouvent au Campus Corda, l'ancien site de Philips. Et les incubateurs fleurissent dans d'autres villes aux alentours. C'est la revanche du "mauvais élève" de la Flandre. "On nous a souvent considérés, nous les Limbourgeois, comme le maillon faible de l'économie flamande", explique Raf Degens, directeur du Campus Corda à Hasselt. "La fermeture des mines dans les années 70 a été très difficile à gérer pour la province et le taux de chômage a toujours été plus élevé ici." Mais ce temps semble révolu : pour la première fois depuis des décennies, le taux de chômage limbourgeois (7 %) est passé sous la moyenne flamande. Ce renouveau, la province le doit à un virage radical entamé il y a quelques années. "Les faillites de Ford à Genk et de Philips à Hasselt ont été des catastrophes pour la région", se souvient Kris Claes, l'un des directeurs du Voka Limbourg. "Pour éviter que de tels scénarios se produisent à nouveau, nous avons décidé de changer de stratégie en ne cherchant plus à attirer à tout prix de grosses multinationales mais plutôt des petites entreprises locales."
Ces jeunes sociétés se retrouvent notamment au Campus Corda, à quelques kilomètres du centre de Hasselt, sur l'ancien site de Philips. Tout un symbole.
"Quand Philips a fermé ses portes en 2002, 2 000 personnes ont perdu leur emploi. Aujourd'hui, on accueille près de 225 entreprises, dont 100 start-up, sur ce campus, ce qui représente près de 3 500 emplois", poursuit M. Degens. Le directeur a le regard dirigé vers le nouveau bâtiment qui s'érige juste en face de son bureau. De nouvelles sociétés vont arriver dans quelques jours. "D'ici quelques mois, on aura plus de 5 000 personnes qui travailleront ici. Honnêtement, je ne m'attendais pas à un tel succès. On doit refuser du monde, il y a des délégations venues de l'étranger qui viennent voir ce que nous faisons. Si on était une multinationale, nous serions en première page de tous les journaux. Ce que nous faisons ici, c'est exactement ce qu'on devrait faire partout en Belgique."
Couleurs flashy, salles de sport, canapés, espace de travail ouvert, coiffeur sur le site… Le Campus Corda a des allures de Silicon Valley. "Non, c'est mieux qu'en Californie ici", rigole M. Degens. "Certains pourraient dire que tout cela ne sert à rien. Mais au contraire, c'est fondamental : on n'attire pas la génération Z en leur proposant de travailler dans de vieux bureaux comme leurs parents. Ici, les gens ne disent pas qu'ils travaillent pour telle ou telle société, mais au Campus Corda. C'est une vraie fierté."

Davantage que d'offrir un cadre de travail agréable, le but du Campus, qui appartient entièrement à la société limbourgeoise d'investissement (LRM), est aussi de créer une communauté où se côtoient des employés de sociétés de taille moyenne, de jeunes innovateurs et des étudiants. De quoi favoriser l'émergence de nouvelles idées, de nouveaux concepts de business.
C'est aussi ici qu'Ericsson a choisi de lancer, depuis quelques mois, ces premiers tests sur les connexions 5G en Belgique. Des jeunes "pousses" présentes sur le campus, comme Mymesis (voir en p.5), peuvent ainsi essayer de nouvelles applications basées sur les dernières technologies mobiles.
Si le Limbourg est devenu the place to be pour de nombreuses start-up, il le doit aussi à sa localisation. "La province a longtemps été désavantagée par sa position décentrée, mais cela devient désormais une force", développe Raf Degens. "L'axe Anvers - Bruxelles, où la plupart des entreprises sont installées en Belgique, est complètement saturé et la tendance pour les sociétés est désormais de délocaliser certaines activités dans le pays pour permettre à leurs employés de ne plus perdre des heures dans les embouteillages."
Hasselt joue aussi à fond la carte de "l'Euregio" en développant des échanges avec des villes voisines comme Maastricht ou Aix-la-Chapelle, où d'autres campus de ce type se développent.
Contrairement à d'autres sites industriels flamands qui cherchent toujours une nouvelle vie, comme le site Renault à Vilvorde ou Opel à Anvers, Hasselt a donc réussi sa reconversion. "Nous avons au Limbourg quelque chose qui nous différencie par rapport au reste de la Flandre", analyse Kris Claes. "En cas de crise, nous sommes toujours unis. On parle d'une seule voix au gouvernement flamand et au fédéral. C'est une grande force. Le Limbourg est encore très rural et aucune ville ne domine les autres, contrairement à ce qui se passe dans les autres provinces flamandes. Quand Ford a fermé, cela a affecté toute la province et pas seulement Genk car les travailleurs venaient de toute la région."
Cette décentralisation se retrouve aussi dans le renouveau limbourgeois. Que ce soit Genk, Hasselt, Tongres, Beringen ou Saint-Trond (voir infographie ci-contre) : chaque ville limbourgeoise a développé son propre incubateur pour accueillir des entreprises spécialisées dans des domaines bien précis.
Hasselt, la ville "la plus intelligente" de Belgique
La plus grande ville du Limbourg est notamment renommée pour son système de gestion du trafic mis en place récemment. Technologies à l'appui.
Depuis plusieurs années, elle truste les premières places des prix de Smart City. Hasselt est considérée comme la ville "la plus intelligente" de Belgique.
Ce titre, les Limbourgeois le doivent avant tout à la politique volontaire des autorités locales en manière d'investissement dans les nouvelles technologies. Si elle est renommée pour ses magasins, la plus grande ville du Limbourg l'est aussi pour son système de gestion du trafic mis en place récemment.
"L'idée est non seulement d'indiquer les possibilités de se garer dans la ville, mais aussi de guider les flux de circulation vers les bons emplacements de parking en suivant les bons trajets", expliquait en avril dernier, Habib El Ouakili (SP.A) échevin de la Mobilité. "Car le meilleur trajet aujourd'hui ne le sera pas nécessairement demain."
Concrètement la ville utilise différentes technologies de mesure pour savoir combien de voitures se trouvent dans un parking et des panneaux indiquent le temps qu'il faut pour y arriver, "une première en Flandre." Les automobilistes peuvent ainsi choisir une zone de parking un peu plus éloignée mais plus rapidement accessible.
"Nous avons également pour objectif de promouvoir les options de transition de la voiture au bus ou au vélo en indiquant sur les panneaux LED aux abords des parkings périphériques quand passent les bus et où trouver rapidement un vélo en libre-service", indiquait il y a quelques mois Tim Hemeleers, expert en circulation au service Mobilité et Stationnement.
Afin d'éviter les accidents avec les automobilistes, la ville va aussi équiper les pistes cyclables de lumières LED qui s'allumeront à l'approche des vélos. Ce système est déjà utilisé notamment à Eindhoven.
Enfin, la capitale limbourgeoise a développé, en collaboration avec la start-up Citizenlab, une plateforme en ligne qui a permis aux habitants de donner leur avis sur le réaménagement du parc Kapermolen.
Le projet, qui s'est vu décerner l'Agoria Smart City Award Living en 2017, a connu un grand succès : plus de 3 000 Hasseltois se sont exprimés sur ce réaménagement et 400 d'entre eux en ont profité pour avancer leurs propres propositions.
Forte de cette expérience positive, la ville compte rééditer ce type de consultation à l'avenir.
Mimesys, la pépite limbourgeoise
Parmi les sociétés les plus prometteuses présentes sur le Campus Corda de Hasselt, on retrouve la start-up franco-belge Mimesys qui met au point des solutions pour faire exister des personnes réelles dans un monde virtuel. La technologie développée par Mimesys permet ainsi à deux personnes - qui portent un casque devant une caméra filmant en 3D - de se retrouver autour d'une table de réunion, par exemple.
L'entreprise, qui avait levé un million d'euros de fonds en 2016, souhaite ainsi transformer la manière de travailler ensemble à distance.
"Au lieu d'être seul devant un petit écran, on est ensemble dans la même pièce virtuelle. On a l'impression d'être devant son interlocuteur, comme dans la vraie vie", explique Davy Loots, cofondateur de la start-up, qui compte des bureaux à Paris et à Hasselt. Les Limbourgeois auraient développé "le concept le plus abouti à ce jour de réalité virtuelle" d'après le jury du Laval Virtual, référence en la matière, qui leur avait accordé le premier prix en 2017. Mimesys compte se développer pour devenir un acteur mondial dans le domaine de la communication holographique (réalité virtuelle en 3D).
La société veut renforcer ses activités de recherche et développement en Belgique et préparer un développement commercial en Europe et aux États-Unis.