Ces économistes qui sortent du rang
Qualifiés d'hétérodoxes, ils vont à l'encontre d'une certaine pensée dominante. Zoom sur ces personnalités dont les idées agitent le débat économique. Dossier.
- Publié le 30-01-2015 à 09h59
- Mis à jour le 30-01-2015 à 10h00

Ils sont de retour. Il y a cinq ans, en plein milieu de la crise de la zone euro, un collectif d'économistes français tirait la sonnette d'alarme. D'après eux, l'Europe allait droit dans le mur en prônant des politiques d'austérité face à la crise. Les "économistes atterrés" étaient nés.
Cinq ans plus tard, les "atterrés" publient un nouveau manifeste au constat sombre : chômage, inégalités, précarité et pauvreté atteignent, selon eux, des records en Europe. "Nous n'avons pas été écoutés , explique l'économiste Jonathan Marie. Les politiques d'austérité menées de manière aveugle sont pires que le mal. Elles ne permettront jamais de sortir de la crise. L'Europe est toujours dans une fuite productiviste qui nous inquiète beaucoup. Il faut mettre en place des modes de production et d'échanges commerciaux différents, plus respectueux de l'environnement."
"Sortir de la vulgate habituelle"
D'après le collectif, la crise s'est aggravée. "Il est temps de proposer des voies de sortie différentes que celles proposées par l'orthodoxie néolibérale" , prône-t-il. Mais qui sont ces "atterrés" et que pèsent-ils ? Le plus connu du Collectif se nommait Bernard Maris, victime des attentats de Charlie Hebdo le 7 janvier dernier. "Nous ne sommes pas un lobby, mais simplement des économistes qui veulent avoir une place dans le débat public afin que les citoyens entendent une musique différente de la vulgate habituelle sur l'économie , poursuit M. Marie. C'est au citoyen après d'avoir la capacité de changer les choses par le débat public". Ces "déçus" de la politique économique de François Hollande, "qui n'a pas provoqué de rupture, ni au niveau européen, ni au niveau français" , ne se disent en ligne avec aucun parti politique. "Mais on est ravis lorsque certaines de nos propositions sont reprises par des hommes politiques, comme c'est le cas actuellement avec le nouveau gouvernement grec." Selon les "atterrés", les esprits sont en train de changer en Europe. "On a l'espoir que les choses vont évoluer. Et cela se fera par la démocratie, par la prise de pouvoir par les citoyens qui veulent défendre une autre Europe, un autre fonctionnement de l'économie mondiale. Il faut une société plus sobre, efficace et solidaire."
Traités d'obscurantistes par le Nobel
Ces économistes "hétérodoxes" ne plaisent pas à tout le monde. Ils ont récemment été traités "d'obscurantistes" par le prix Nobel d'Economie Jean Tirole, qui leur reproche de vouloir prendre trop de place au sein des universités françaises. "C'est étonnant de la part d'un économiste qui prône la concurrence d'empêcher que cette concurrence se crée dans son propre champ scientifique" , réplique Jonathan Marie. D'après lui, ce n'est pas étonnant si les étudiants "fuient les cursus d'économie" . "Ces cours sont trop d éconnectés de la réalité."
Les "atterrés" soutiennent une vision keynésienne de l'économie. "La relance économique passe par les dépenses publiques. Aujourd'hui, aucun investisseur ne vient en Europe car l'activité économique y est atone. Elle a été asphyxiée par cette volonté de diminuer les déficits publics à tout prix."
Selon les atterrés, il n'y a "aucune limite" à l'endettement d'un Etat. "Le critère européen de revenir à tout prix à 60 % du PIB d'endettement public est un objectif qui n'a pas de sens économique. Les Etats peuvent accroître leur endettement. Un Etat n'est pas une entreprise : il ne tombe pas en faillite. Ce n'est qu'une fois l'activité relancée qu'on pourra diminuer les déficits publics. Il faut inverser le raisonnement actuel."
"Domestiquer la finance"
Banque . D'après les "atterrés", les marchés financiers, "qui sont avides, instables et aveugles" , ont une "responsabilité écrasante" dans les "crises à répétition" qui frappent les économies depuis trente ans. "Il faut revenir sur la libre circulation totale des capitaux et réintroduire des mécanismes contrôlant ces capitaux" , explique Jonathan Marie. Le Collectif veut également revenir à une séparation des activités bancaires. "Les banques doivent indiquer si elles veulent avoir une activité traditionnelle de la banque - c'est-à-dire, collecter des dépôts et faire des prêts à l'économie réelle - ou si elles veulent avoir une activité de spéculation. Dans ce cas-là, il n'y a aucune raison que les autorités monétaires ne garantissent leurs activités." D'après l'économiste, les banques tiennent actuellement les pouvoirs publics "en otage" en mélangeant les deux activités. "En cas de crise, L'Etat est ainsi obligé d'intervenir." Enfin, les banques ont atteint des tailles "trop importantes". "La faillite d'une banque peut entraîner la chute de l'ensemble du système bancaire et financier européen. Il faut réduire la taille des banques."
"La dette grecque est insoutenable"
Plan de sortie. D'après Jonathan Marie, l'Europe doit trouver "rapidement" une voie de sortie pour la Grèce dont le niveau de la dette publique est devenu "insoutenable". "Il faut renégocier cette dette au niveau européen, soit par une annulation partielle de l'ardoise, soit par un allongement des durées de remboursement, soit par un gel." D'après lui, la Grèce ne pourra pas tenir les engagements voulus par ces créanciers. "A court terme, la Grèce doit respirer. Si la situation devait se bloquer, si on exigeait de la Grèce la poursuite des plans d'austérité, cela aurait des conséquences catastrophiques sur l'activité économique. Mécaniquement, la Grèce serait dans l'incapacité de faire face à ses remboursements. Et si la Grèce sort de la zone euro, elle ne pourra plus jamais rembourser sa dette, comme l'Argentine qui n'avait aucun contrôle sur sa dette émise en dollars." D'après l'économiste, l'Europe doit se montrer "solidaire" avec la Grèce. "Une politique volontariste de relance dans la zone euro permettrait aussi de diminuer le stock de dettes grec." Il prône enfin des investissements publics grecs dans des secteurs "d'avenir", "comme celui de l'énergie solaire".
"Le protectionnisme n'est pas un gros mot"
Compétitivité. D'après le collectif, la zone euro n'a "pas de problème" de compétitivité vis-à-vis de l'extérieur. L'excédent commercial de la zone est positif, rappelle Jonathan Marie. Le problème est interne. Depuis 1999, les déséquilibres commerciaux se sont accrus entre les pays européens. "L'euro n'est pas une grande réussite. Quand on a une monnaie unique, il faut des mécanismes fiscaux et budgétaires qui permettent d'amortir les écarts entre régions de la même zone. On peut imaginer que les zones en excédent commercial se verraient plus fortement taxées." Le collectif estime aussi qu'un protectionnisme européen doit être envisagé. "Le protectionnisme n'est pas un gros mot. Il serait justifié à condition d'être basé sur des critères écologiques, des normes sociales. Si les produits venant d'ailleurs ne respectent pas ces normes, ils ne pourraient pas être vendus en Europe." M. Marie estime enfin que l'Europe a besoin d'une forme de "réindustrialisation". "On ne pourra pas faire venir éternellement tous les biens industriels que l'on consomme de l'autre bout du monde."
"Le protectionnisme n'est pas un gros mot"
Compétitivité. D'après le collectif, la zone euro n'a "pas de problème" de compétitivité vis-à-vis de l'extérieur. L'excédent commercial de la zone est positif, rappelle Jonathan Marie. Le problème est interne. Depuis 1999, les déséquilibres commerciaux se sont accrus entre les pays européens. "L'euro n'est pas une grande réussite. Quand on a une monnaie unique, il faut des mécanismes fiscaux et budgétaires qui permettent d'amortir les écarts entre régions de la même zone. On peut imaginer que les zones en excédent commercial se verraient plus fortement taxées." Le collectif estime aussi qu'un protectionnisme européen doit être envisagé. "Le protectionnisme n'est pas un gros mot. Il serait justifié à condition d'être basé sur des critères écologiques, des normes sociales. Si les produits venant d'ailleurs ne respectent pas ces normes, ils ne pourraient pas être vendus en Europe." M. Marie estime enfin que l'Europe a besoin d'une forme de "réindustrialisation". "On ne pourra pas faire venir éternellement tous les biens industriels que l'on consomme de l'autre bout du monde."
"Taxer le capital au niveau européen"
Egalité. Les "atterrés" se disent "très inquiets" par rapport à l'augmentation des inégalités de revenus ces trente dernières années en Europe. "L'égalité est un facteur positif pour l'activité économique" , estime Jonathan Marie. D'après eux, si ces inégalités s'accroissent, c'est surtout parce que les revenus du travail ont moins rapidement augmenté que ceux du capital. D'où l'idée d'une taxation des transactions financières, mais aussi de l'instauration d'un impôt progressif sur tous les revenus, y compris ceux issus du patrimoine et du capital. Les "atterrés" constatent également que le capital et le patrimoine sont très peu taxés dans des pays comme la Belgique, sorte de "paradis fiscal" . "La construction européenne permet aux citoyens de faire de l'optimisation fiscale , poursuit M. Marie. Une famille qui détient des supermarchés en France a intérêt à venir vivre en Belgique parce que le patrimoine est faiblement taxé. Cela pose problème. Mettons en place une fiscalité européenne qui mette fin à cette optimisation fiscale. Le principe de la concurrence à tout prix, il faut le changer."
D'autres voix aussi en Belgique
L'économie n'est pas une pensée unique. La preuve aussi chez nous.
Ils ne hurlent pas avec les loups et ont développé des idées, des théories non conformistes, individualistes et originales. Qui sont ces économistes hétérodoxes belges ? Le paysage économique belge n'est pas si uniforme qu'il y paraît. Il n'est pas toujours question de macroéconomie, d'inflation, de taux d'intérêt, de taux de change, de politique monétaire. Certains de nos universitaires mènent, par leur réflexion, de vrais débats dans des sphères particulières souvent très proches des problèmes concrets de société.
Du marxisme à l'écologie
Philippe Van Parijs , professeur à l'UCL et à KULeuven, a été un disciple de Gerald Cohen, fondateur du marxisme analytique. Aujourd'hui, il est le promoteur et défenseur incontesté de l'allocation universelle qui devrait, parmi ses avantages, libérer les femmes au foyer de la dépendance financière par rapport à leur mari mais aussi encourager le travail des indépendants et l'entrepreneuriat.
Dans les relations Nord-Sud, c'est Arnaud Zacharie qui se pose dans le débat. Après quelques années de coopération, il devient porte-parole d'Attac et plaide pour l'instauration d'une taxe sur les opérations financières. Il dirige le Centre national de coopération au développement. Auteur de plusieurs ouvrages, il enseigne également à l'Université de Liège et à l'Université libre de Bruxelles.
Economiste de formation qui voulait au départ étudier les sciences politiques, Philippe Defeyt est un économiste engagé en politique dans les rangs du parti Ecolo. Très tôt conscientisé aux problèmes des personnes âgées pauvres, à l'exploitation des ressources naturelles des pays pauvres par les pays riches, il devient aussi un fervent combattant anti-nucléaire. Aujourd'hui, en participant à l'Institut pour un développement durable, il met son expertise au service actif de la société en promouvant la défense des intérêts des plus démunis, des chômeurs et de l'entrée des jeunes dans le monde du travail.
Allemand d'origine, Christian Arnsperger , est docteur en sciences économiques et professeur à l'UCL. Il a étudié les implications anthropologiques de la croissance et a analysé la transition du capitalisme vers une société postcapitaliste. Dans ce courant de pensée, il a rédigé un ouvrage dont le titre en dit long sur sa vision du système : "Critique de l'existence capitaliste". Bien que n'aimant pas ce terme, il a été proche du mouvement de la décroissance.
Parmi ces économistes, une femme se distingue par son approche décalée de l'analyse de la croissance et de la prospérité d'un pays. Isabelle Cassiers , professeur à l'UCL, donne une définition de la prospérité en puisant dans les fondements philosophiques et historiques. Elle avance ainsi que les causes de la crise actuelle sont à la fois écologiques, sociales, alimentaires, économiques, politiques et culturelles. Partant de ces recherches, elle propose d'analyser la croissance et la prospérité sur base d'indicateurs alternatifs qui intègrent toutes ces dimensions.
Dans le domaine de l'économie hétérodoxe, citons le réseau Econosphères, initiative des organisations syndicales FGTB de Bruxelles, FGTB wallonne et CSC ainsi que des groupements Attac Bruxelles-Wallonie et Gresea. Ce réseau regroupe des économistes dont Xavier Dupret ou Réginald Savage . La philosophie de ce groupe reprise sur leur site est la suivante : "Le néolibéralisme veut enfermer le monde dans une bulle marchande. Econosphères porte un projet tout différent… Débattre et confronter des points de vue sur la façon de remettre la sphère des activités économiques à sa juste place, au service de la société, du social et de la démocratie" .
En marge des économistes en vue sur les plateaux télé, il existe donc, en Belgique, une théorie économique hétérodoxe qui fait avancer le débat économique… à sa façon.
