Benoît Hucq : "Pour l'IA et la cybersécurité, la question de la disponibilité de talents en Wallonie pose un gros problème"
Benoît Hucq s'apprête à quitter l'Agence wallonne du Numérique, après neuf ans à sa tête. L'Agence est aujourd'hui "mobilisée, connue et reconnue", assure cet ancien informaticien des groupes Siemens et Océ. Mais il reste du chemin à parcourir, ajoute-t-il.

- Publié le 24-04-2024 à 08h10
- Mis à jour le 24-04-2024 à 10h56

Benoît Hucq est une personnalité discrète. En dehors de l'écosystème numérique wallon, peu de personnes savent qu'il est "Monsieur Digital Wallonia" depuis son arrivée, en 2015, à la tête de l'Agence du Numérique (AdN), créée la même année par le gouvernement wallon. "Benoît Hucq a un énorme sens du collectif et de la loyauté. C'est un pragmatique dont la seule préoccupation a été de faire fonctionner l'Agence au service de la Wallonie", dit de lui l'un de ses plus proches collaborateurs. Ses interviews dans les médias sont rares.
Alors qu'il s'apprête à passer le témoin (le gouvernement wallon doit encore se prononcer sur le nom de son successeur), Benoît Hucq nous a longuement reçu, dans les bureaux namurois de l'AdN, pour défendre le bilan de cette société anonyme de droit public dédiée à la mise en œuvre de la stratégie numérique de la Wallonie.
Votre mandat à la tête de l'Agence du Numérique devait se terminer en mars 2025. Vous avez néanmoins fait savoir au ministre wallon du Numérique, Willy Borsus, que vous partiriez le 1er juillet. Pourquoi partir un an avant le terme prévu ?
Lors de chaque changement de législature, de nouveaux enjeux, de nouveaux objectifs sont fixés pour les cinq prochaines années. Je trouvais important que le nouveau directeur général de l'AdN puisse être complètement investi dès le démarrage de la nouvelle législature wallonne. Cela fait maintenant neuf ans que je dirige l'AdN et, personnellement, passer le relais maintenant ou l'an prochain ne changeait pas grand-chose. Il est bien, aussi, de partir en laissant une situation favorable. L'AdN, qui emploie 45 équivalents temps plein (contre 30 en 2015), fonctionne bien. Elle est pleinement mobilisée, connue et reconnue.
Lors de votre arrivée, en 2015, l'Agence du Numérique succédait à l'Agence wallonne des Télécommunications (AWT). Entre AdN et AWT, c'est quoi la différence ?
L'AWT était une administration rassemblant un certain nombre de personnes. L'AdN, qui fonctionne avec un conseil d'administration (tout en étant sous la tutelle du ministre du Numérique, NdlR), est une organisation efficace dotée d'une stratégie, de missions, d'une vision, de valeurs, d'un budget de fonctionnement et de moyens d'action. J'avais deux priorités quand je suis arrivé. D'une part, mettre en place une équipe capable de délivrer des services à valeur ajoutée. D'autre part, faire connaître et reconnaître l'AdN. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on a rapidement créé la marque Digital Wallonia. Je ne voulais pas d'une nouvelle agence centrée sur elle-même, mais bien d'une organisation centrée sur un écosystème (entreprises, universités, citoyens, etc.).
Le fait de venir du secteur privé (de 1990 à 2015, Benoît Hucq a travaillé pour les groupes Siemens et Océ-Canon), vierge de toute étiquette politique, a-t-il facilité la tâche ?
Je ne me suis jamais vraiment posé la question. Mais je crois que le politique voulait avoir quelqu'un qui avait une expérience managériale dans le secteur IT. Depuis 2006, j'étais aussi président de l'Infopole Cluster TIC (dont le rôle est de fédérer les compétences universitaires et industrielles pour constituer un pôle d'excellence dans les technologies de l'information et de la communication, NdlR). J'avais donc une bonne connaissance de l'écosystème IT wallon.
L'Agence du Numérique est là pour servir le ministre du Numérique et la stratégie numérique du gouvernement wallon. Cela n'en fait-il pas une sorte de super agence de communication de l'action gouvernementale ?
On est bien plus que cela. L'AdN poursuit quatre grandes missions : gouvernance, veille, promotion et transformation. La promotion n'est qu'un volet de notre action. L'Agence est là, aussi, pour inspirer l'action politique. Même si, in fine, c'est le gouvernement qui décide, l'AdN a eu un impact significatif dans la manière dont les stratégies et les actions numériques de la Région ont été rédigées. Nous avons très souvent tenu la plume. Par exemple, en matière de cybersécurité, c'est l'AdN qui a proposé la création d'une "incident management team" pour venir en aide aux organisations, tels que des hôpitaux, victimes d'une cyberattaque. Le ministre du Numérique n'avait rien demandé. C'est l'Agence qui a pris l'initiative en relayant les besoins de l'écosystème. Que ce soit dans la phase d'inspiration, de définition ou d'exécution d'un programme de la stratégie Digital Wallonia, on a toujours été soucieux d'impliquer les acteurs de l'écosystème wallon.
L'Agence du Numérique compte environ 150 partenaires (pôles de compétitivité, centres de recherche, universités, laboratoires, associations, etc.). C'est beaucoup. Cela ne nuit-il pas à l'efficacité de la stratégie d'ensemble ?
(Sourire) On est dans la bonne direction, mais il y a encore au moins la moitié du chemin à parcourir. La première moitié du chemin a été faite : aujourd'hui, les acteurs publics et privés de l'écosystème numérique wallon ont un référentiel unique, incarné par l'AdN et la marque Digital Wallonia, avec une direction commune. Ils savent dans quel cadre ils agissent et avec quels objectifs.
"Plutôt que de vouloir tout unifier sous une seule coupole, il me semble préférable d'adopter une approche pragmatique où les gens se parlent. Et là, il reste encore un bout de chemin à parcourir."
Quelle est l'autre moitié du chemin à parcourir ?
Certains voudraient que l'AdN devienne une coupole à laquelle il faudrait demander la permission avant de lancer une initiative publique en matière de numérique. Selon moi, c'est illusoire et ce n'est pas sain. Si le Forem, pour prendre un exemple, souhaite prendre une initiative spécifique dans le domaine du numérique pour favoriser la formation, il n'a pas à nous demander la permission. Par contre, il serait utile, à certains moments, d'avoir des contacts pour valoriser les initiatives et assurer une cohérence d'ensemble. Donc, plutôt que de vouloir tout unifier sous une seule coupole, il me semble préférable d'adopter une approche pragmatique où les gens se parlent. Et là, il reste encore un bout de chemin à parcourir.

Le pragmatisme et le dialogue ne sont pas de mise ?
Ce n'est pas nécessairement dans l'ADN de toutes les organisations et acteurs publics. Il reste un autre point faible : c'est l'appropriation de la stratégie Digital Wallonia. Suivant les ministres, elle est variable. La politique de mobilité, par exemple, n'intègre toujours pas le numérique de façon structurelle alors qu'il pourrait être très utile (en matière de gestion du trafic, de prédiction des risques, etc.). Autre exemple : la gestion de la production décentralisée d'énergie peut être optimisée grâce au numérique. Il n'y a pourtant pas de stratégie, dans le chef du ministre de l'Énergie, en lien avec Digital Wallonia. La stratégie Digital Wallonia gagnerait à imprégner davantage l'ensemble des politiques wallonnes dans une approche plus transversale. Cela fait aussi partie de l'autre moitié du chemin qu'il reste à parcourir.
La Wallonie numérique progresse, si on vous comprend bien, mais elle est au milieu du gué ?
Tout à fait. Selon moi, il y a encore trois ruptures à opérer.
La première est de faire percoler l'idée, à travers l'ensemble des compétences gouvernementales, que le numérique permet de maîtriser et d'accompagner les ruptures sociétales que l'on vit. Plutôt que de dire "Oh ! non, on ne veut pas de la 5G ou de l'IA, il faut arrêter ça ", tous les ministres devraient accompagner les transformations induites par le numérique.
Deuxième rupture : le numérique doit être considéré par la Wallonie comme une opportunité de progrès, d'innovation, de résilience et d'attractivité du territoire. Aujourd'hui, nous avons un véritable secteur du numérique en Wallonie, ce qui n'était pas le cas en 2015. Cela signifie des emplois et de la création de richesse. Par rapport à 2016, on a doublé le poids du secteur numérique. Il est de 3,1 % du PIB régional. Et on a aujourd'hui 10 500 emplois directs, équivalents temps plein, dans les 500 plus grandes entreprises wallonnes du secteur du numérique. Il est important que tout le monde, en particulier les ministres et les députés wallons, reconnaisse que le secteur du numérique est devenu un secteur à part entière.
La troisième rupture concerne la gouvernance publique. Le numérique doit être considéré comme un outil de gestion des politiques publiques grâce à la donnée, à une dynamique de tableaux de bord et au suivi, en temps réel, de tous les dispositifs. Là où il y a encore du chemin à faire, c'est dans le secteur public (SPW, Forem, Tec, Aviq, Awex, Wallonie Entreprendre, Sowaer, etc.). Si on ne prend en compte que le volet IT, le secteur public wallon se compose d'un ensemble de châteaux forts où chacun se regarde depuis sa tourelle. Il n'y a pas de stratégie de partage des données, pas de stratégie de partage d'infrastructures, pas de stratégie de sourcing pour les consultants… Rien. Sur ce point, le secteur public, qui pèse tout de même 30 % du PIB wallon, ne montre vraiment pas l'exemple. Il serait vraiment temps d'avoir une gouvernance de l'IT et du numérique public.
"À l'avenir, tout en maintenant les moyens dédiés au numérique, il faudrait agir de façon plus sélective, notamment dans les financements publics des projets de recherche."
La Wallonie se donne-t-elle suffisamment les moyens de ses ambitions en matière de numérique ? Le budget de l'AdN s'élève à moins de 7 millions d'euros… Ce n'est pas gras pour faire de la Wallonie une championne du numérique.
À ce budget, il faut ajouter les moyens d'action accordés, chaque année, par le gouvernement (qui sont passés de rien à 14 millions d'euros depuis 2015, NdlR). Le problème est que nous n'avons aucune visibilité sur ces moyens d'action. Chaque année, nous devons les solliciter, morceau par morceau. Cela ne facilite évidemment pas le travail de l'AdN. Néanmoins, si on prend en compte l'ensemble des moyens budgétaires de la Région consacrés au numérique et qu'on tient compte de la situation budgétaire de la Wallonie, l'effort est loin d'être négligeable. Mais il est possible de faire mieux. Il faudrait, par exemple, intensifier les partenariats public-privé. Un bel exemple est ce qui est fait entre la Région et les opérateurs télécoms (accord "taxe sur les pylônes"). Il ne faut pas avoir peur, non plus, pour certaines technologies, de nouer des partenariats avec de grands acteurs du numérique (Google, Microsoft, etc.). Enfin, à l'avenir, tout en maintenant les moyens dédiés au numérique, il faudrait agir de façon plus sélective, notamment dans les financements publics des projets de recherche.
Il reste la question de l'impact de tous ces programmes et ces actions en faveur du numérique. En 2015, vous aviez déclaré : "Je suis optimiste pour l'avenir du numérique wallon". Que diriez-vous en 2024 ?
Je dirais que le numérique est reconnu comme étant une opportunité, à la fois de croissance et de développement du territoire, et que le chemin pour concrétiser cette opportunité a été accompli à au moins 50 %.
La fracture numérique reste importante en Wallonie…
Effectivement. Si on prend le baromètre de l'AdN sur la maturité numérique des citoyens, on voit qu'il y a encore de l'ordre 25 % de la population qui dit ne pas vouloir du numérique. Il va falloir sensibiliser et convaincre ces personnes que le numérique est une source de progrès. L'autre point inquiétant, c'est la disponibilité des talents qui permettront à la Wallonie de gérer la cybersécurité, l'usage de l'IA dans les entreprises, l'accompagnement des professeurs dans les écoles… Là, on a un gros problème.