"L'Europe restera sous la menace de Trump : il a encore la possibilité de massacrer une partie de notre économie"
Selon l'économiste Eric Dor, le président américain ne cherche qu'à gagner du temps avec ses nouveaux droits de douane. Pour frapper encore plus fort ?

- Publié le 23-02-2026 à 09h43
- Mis à jour le 23-02-2026 à 09h45

Eric Dor est directeur des études économiques et professeur à l'IESEG School of Management, Université Catholique de Lille. Il analyse ce qui se cache derrière les nouveaux droits de douane mondiaux de 15 % de Donald Trump, suite au camouflet imposé par la Cour suprême américaine vendredi dernier.
Vous attendiez-vous à ce que Donald Trump réagisse aussi rapidement après l'invalidation de la plupart de ses droits de douane par la Cour suprême américaine ?
Oui car même s'il a une majorité républicaine dans les deux chambres, il sait qu'il ne pourra pas compter sur le Congrès pour valider sa politique commerciale. Une partie des républicains sont en faveur du libre-échange et voient d'un très mauvais œil ces droits de douane. Cela augmente les prix et c'est très impopulaire aux États-Unis. C'est d'ailleurs pour cela que Trump a déjà été obligé de rétropédaler dans cette politique, notamment sur des produits alimentaires en provenant du Brésil ou du Mexique. Il continue à chercher des pistes juridiques, en général bancales, pour lui permettre de se passer d'un vote du Congrès.
Que cherche-t-il exactement avec ces nouveaux droits de douane mondiaux de 15 % ?
Il gagne avant tout du temps. Avec ce nouveau dispositif, il a 150 jours pour pouvoir imposer ses droits de douane sans vote du Congrès. Il peut aussi préparer un autre plan : celui d'imposer des droits de douane à 50 % sur certains produits, comme il l'a fait pour l'aluminium et l'acier, droits qui n'ont pas été annulés par la Cour Suprême. Pour cela, une enquête doit pouvoir prouver qu'il y a un afflux d'importation dans le pays qui menace la sécurité nationale. Or cette enquête prend du temps, jusqu'à 270 jours.
N'est ce pas risqué, alors que les élections de mi-mandat approchent aux États-Unis ?
Oui car d'une certaine manière, Donald Trump vote un peu contre son camp. Même dans le camp républicain, de plus en plus de voix critiquent sa politique commerciale. Les élus républicains reprochent à Trump de les envoyer au casse-pipe. Ils ont peur de ne pas être élus et d'une victoire démocrate aux élections à cause des droits de douane. Cela a fait augmenter les prix de pas mal de biens aux États-Unis. Donald Trump est devenu impopulaire à cause de cela. Certains espéraient que la décision de la Cour suprême allait le calmer, mais c'est loin d'être le cas.
Pourquoi s'obstine-t-il à défendre cette politique commerciale de plus en plus impopulaire aux États-Unis ?
Je pense que Trump est vraiment convaincu de ce qu'il fait ou qu'il est influencé par son entourage économique, plutôt protectionniste. Il veut rester dans l'histoire comme le président qui aurait restauré l'équilibre du commerce extérieur des États-Unis. C'est quelqu'un de paranoïaque, mégalomane et qui n'admet pas la critique. Mais ce comportement l'isole. Le malaise commence à être vraiment perceptible au sein du Parti républicain et nombre de ses électeurs qui regrettent leur vote. Je suppose qu'il s'en fout, puisqu'il ne peut de toute façon pas se porter candidat pour un autre mandat présidentiel. Il y a de l'irrationalité dans son comportement depuis le début. Il se met dans cette posture de dictateur qui aurait raison face à une opinion publique qui serait mal informée, court-termiste et ne comprendrait pas les enjeux.
Que doit faire l'Europe face à cette nouvelle menace ?
C'est une bonne question. On se trouve vraiment dans une situation très compliquée, un vrai dilemme. On peut soit dénoncer les accords que nous avions signés avec Trump, qui, à l'époque avaient été vus comme une vraie capitulation, soit ne rien faire. Le deal signé avec les États-Unis en Écosse était tout à fait inégal. En échange du fait que Trump diminue son droit de douane à 15 %, nous, on acceptait de ne plus mettre aucun droit de douane sur les biens industriels américains, d'acheter beaucoup de gaz naturel liquéfié aux États-Unis, de promettre de relâcher un peu nos normes de sécurité, d'environnement sur les produits. Que faire maintenant ? Je pense qu'il y a pas mal de lobbies en Europe qui vont demander – peut-être à raison – de ne pas défier Trump, parce qu'il pourrait nous imposer, de nouveau, des droits de douane supérieurs aux 15 % qu'on a obtenus à l'époque.
Que peut faire le président américain ?
Au niveau juridique, Donald Trump pourrait, par exemple, s'attaquer fortement à l'industrie pharmaceutique, avec des droits de douane à 50 %, comme il l'a fait pour l'acier ou l'aluminium. Ce serait une catastrophe pour la Belgique qui exporte de nombreux médicaments aux États-Unis. Ce serait la délocalisation de GSK et compagnie. Le danger est que Trump se fâche en utilisant toutes les possibilités juridiques en sa faveur. Il a encore la possibilité de massacrer une partie de l'économie européenne. On va continuer à être sous la menace permanente de Trump, que ce soit pour le Groenland, les droits de douane ou la régulation des géants informatiques.
On sent que l'Europe n'est pas unie par rapport à la réponse à adopter…
Oui, car les pays européens ne sont pas égaux sur le sujet. Il faut bien se rappeler que les droits de douane pour l'Europe étaient de 15 %, mais avec des exemptions, par exemple, sur le pharmaceutique, sur certains produits chimiques dont les Américains ont besoin ou sur une partie de l'aéronautique,… En fait, le taux moyen de droits de douane sur les biens européens, si on tient compte des exemptions, est de 8,59 % au lieu de 15 %. Et la situation est différente pour chaque pays en fonction de son mix de produits exportés. Le droit de douane moyen prélevé par les États-Unis sur la Belgique, n'est que de 5,52 % maintenant, contre 11 et 12 % pour l'Italie et la Suède par exemple. Beaucoup de pays comme la Belgique, pourraient se dire : "On n'est finalement pas si mal que cela, surtout, ne défions pas le bonhomme". On nage encore complètement dans le flou sur ce que signifient exactement ces nouveaux droits de douane de Trump et s'il y aura des exemptions ou non.