Montres, maillot de foot mais aussi masques et médicaments: aucun secteur n'est épargné par la contrefaçon
Avec l'explosion du commerce en ligne, le travail des 160 douaniers de l'aéroport a considérablement évolué.
- Publié le 03-10-2021 à 10h07
- Mis à jour le 03-10-2021 à 10h08

Il a un sourire en coin. Aurélien Letawe, chef d'équipe Douanes et Accises à l'aéroport de Liège, manipule une ceinture Gucci qui n'a d'italien que le nom. L'imitation est grossière. "Regardez l'emballage, c'est un simple sac en plastique", explique-t-il. "Et puis cette faute d'orthographe en anglais dans la notice et ce numéro de licence farfelu." Le douanier jette un coup d'œil sur l'étiquette du colis saisi par ses services. Le destinataire est un particulier vivant à Milan. Il ne recevra jamais sa ceinture commandée en Chine : cette dernière a toutes les chances d'être détruite dans les prochains jours. "Tous les deux mois, nous envoyons un grand container de 20 m3 rempli de produits de ce type vers des incinérateurs en Belgique. Ce sont les détenteurs de marque qui décident ce qu'on fait des produits qui portent atteinte à leur image et ce sont aussi ces marques qui paient les frais de destruction."
Montres Rolex et maillots de Messi
Avec l'explosion du commerce en ligne, le travail des 160 douaniers de l'aéroport a considérablement évolué. "Face à l'afflux de travail, 40 nouveaux douaniers ont été engagés récemment et on s'attend à ce qu'une centaine d'autres nous rejoignent dans les prochaines années. On devient une vraie porte d'entrée en Belgique", précise le chef, qui se faufile à travers la montagne de colis saisis ces derniers jours. La chasse a été particulièrement bonne : 80 % des 15 000 colis ouverts par ses équipes ces trois dernières semaines contenaient des contrefaçons. Montres Rolex ; maillots floqués au nom de la nouvelle star du PSG, Lionel Messi ; faux parfums ; fausses cartes Pokémon ;… L'immense majorité de ces produits provient de Chine. L'Empire du Milieu reste le pays de prédilection pour la contrefaçon en Belgique avec près de 80 % de toutes les constatations en 2020. La Turquie, deuxième, arrive loin derrière avec 12 %. À Liège, ce chiffre dépasse même les 95 %, vu les échanges commerciaux forts avec la Chine. "Les colis étaient destinés à des particuliers en France, en Italie et en Allemagne. On n'a quasiment rencontré aucun contrefait vers l'Allemagne, où les règles semblent être très respectées en la matière."
Ce qui n'est visiblement pas le cas pour tous les pays européens. En plus de l'emballage - "plus il est bon marché, plus il est suspect" - et de l'origine, la destination d'un colis est ainsi devenue l'un des critères de contrôle des douaniers. En ligne de mire : certaines zones urbaines du Vieux Continent réputées pour leur marché au noir. "En plus de contrôles purement aléatoires, on a aussi parfois des dénonciations ou des indications fournies par les marques contrefaites, voire de collègues européens", poursuit M. Letawe.

"Les marques poursuivent rarement"
Chaque mardi, les douaniers liégeois ont une réunion avec les experts et représentants des grandes marques lésées. À eux de déterminer si la marchandise est bien une contrefaçon et ce qu'il advient d'en faire. Et vers qui se tourner aussi pour obtenir des dédommagements. "Même si aucun secteur n'est désormais épargné par ce phénomène, les grandes marques poursuivent très rarement en justice le particulier qui a acheté un produit contrefait", indique Jacky Vandendriessche du cabinet Kuras, un intermédiaire entre les marques et les autorités belges. "Ce qui les intéresse, ce sont les gros containers qui arrivent à Anvers."
Il y a des exceptions. L'équipementier de sport Nike, par exemple, a la réputation d'avoir la gâchette très facile sur le sujet, là où d'autres marques sont plus coulantes. En plus d'éviter des frais de destruction, d'aucuns voient même une forme de publicité gratuite dans ces copies bon marché. "J'adore les contrefaçons, c'est le meilleur retour possible. C'est mieux qu'un article dans Vogue", expliquait il y a quelques années Virgil Abloh, styliste chez Louis Vuitton.
La montée en puissance de l'e-commerce a aussi tout chamboulé dans le milieu de la "copie". Si auparavant, les produits contrefaits se vendaient à la va-vite sur des marchés plus ou moins clandestins, ils sont désormais accessibles 24 h sur 24 et 7 jours sur 7 via Internet pour quasiment n'importe quel particulier à travers le monde.

À l'attaque des petits colis
Les grandes plateformes de vente, telles qu'Amazon ou Alibaba, sont loin d'être épargnées par ce phénomène. On estime ainsi que les petits colis représentent désormais 63 % de toutes les saisies douanières de ce marché du faux. Ce qui a deux conséquences : les douaniers ont un volume de travail beaucoup plus important et les grandes marques sont refroidies à l'idée de multiplier les actions individuelles en justice pour un faible résultat. La crise du Covid n'a pas aidé. "Avec la pandémie, toutes les marques ont baissé leur budget en matière de lutte contre la contrefaçon en Europe, développe Jacky Vandendriessche. Elles se concentrent désormais davantage sur la traque des lieux de production de la contrefaçon ."
Le dilemme d'Alibaba et Amazon
Or, les contrefaçons sont en plein boom. Selon différentes estimations, le marché du fake pèse entre 500 et 1 000 milliards d'euros par an. Ces contrefaçons (détectées) représentent près de 6 % de l'ensemble des importations dans l'Union européenne et plus de 3 % de l'ensemble du commerce mondial. En Belgique, les pertes de ventes rien que dans le secteur des cosmétiques et des soins personnels s'élevaient à 279 millions d'euros en 2020 à cause des contrefaçons.
Avec près de 80 % de sa production, la Chine reste l'épicentre mondial de la contrefaçon. Faut-il, dès lors, craindre une explosion de ce marché du faux en Belgique avec l'arrivée d'Alibaba à Bierset, le géant chinois de l'e-commerce ? "Il ne faut pas cibler une seule plateforme, nuance Aurélien Letawe. Les autorités belges et européennes ont des discussions avec Alibaba pour qu'elle fasse le tri parmi ses vendeurs. Même s'il existe déjà des listes noires de contrefacteurs, je pense que les grandes plateformes ne sont peut-être pas encore tout à fait prêtes à passer le cap. Mais on y arrivera un jour : cela leur coûte énormément d'argent d'avoir des marchandises bloquées par la douane pendant deux ou trois semaines."
34 tonnes de faux GSM
Sans parler des problèmes de sécurité et de réputation auprès de clients, parfois complices. En théorie, ces derniers, même petits particuliers, risquent gros. Dans les faits, ce sont surtout les gros acheteurs qui sont poursuivis par les autorités de notre pays.
Et il y a des gros "poissons" qui passent par la Principauté : les prises spectaculaires ne se font pas uniquement au port d'Anvers. Il y a quatre ans, les douaniers liégeois ont ainsi intercepté un container de 34 tonnes de téléphones portables contrefaits en provenance de Chine et à destination de l'Amérique du Sud. "C'était un simple transit et donc nous avons laissé passer la marchandise, tout en prévenant les autorités du pays de destination. Même si cela n'a pas eu un impact direct sur la Belgique, cela nous a permis d'établir de très bons contacts, toujours utiles, avec les autorités de certains pays."

Plaquettes de frein contrefaites
Depuis quelques années, les dossiers en matière de sécurité, c'est-à-dire de produits qui ne respectent pas les normes européennes, sont en forte hausse. En Belgique, les saisies de jouets contrefaits ont, par exemple, été multipliées par trois entre 2019 et 2020. "Avec la crise du Covid, on a aussi intercepté beaucoup de masques chirurgicaux qui n'étaient pas conformes." Sans compter les médicaments, qui sont achetés, "discrètement ou moins discrètement", comme les anabolisants ou de célèbres pilules bleues censées améliorer les performances sexuelles des hommes.
Plus inquiétant, des plaquettes de frein de voitures ou des lames de rasoir contrefaites ont récemment été saisies à l'aéroport liégeois. M. Letawe insiste sur les dangers de ces contrefaçons pour ses utilisateurs. "C'est assez gênant de s'ouvrir la joue quand on se rase."
La médecine parallèle chinoise
Le chef prend sa camionnette. Il veut nous montrer un autre phénomène arrivé avec le Covid. Direction un grand entrepôt de "seconde ligne" de l'aéroport, où différents colis ont été saisis. Tous viennent de Chine. De manière énergique, Aurélien Letawe ouvre l'un d'eux. Au milieu de sous-vêtements pour femmes et de clavicules de poulet emballées dans un plastique fluo rose, on retrouve ce qui ressemble à des médicaments. Enfin, on le suppose, car tout est en mandarin. Le chef sort son logiciel de traduction sur son téléphone : le résultat est peu concluant. Heureusement, un douanier qui parle le mandarin - ils sont deux dans le service - passe par là. Il s'agit en fait de compléments alimentaires à base d'herbes. Des produits qui restent illégaux en Europe. Le SPF Santé déterminera si la marchandise doit être détruite ou renvoyée à l'expéditeur. "Durant cette crise du Covid, on a eu une forte demande de Chinois vivant en Europe pour des produits de médecine parallèle ayant pour prétendue vertu de les protéger contre la pandémie", conclut le chef douanier.