"Le coronavirus va accélérer la déglobalisation de l'économie mondiale"
Quelle sera l'onde de choc du coronavirus? La crise que nous vivons est-elle pire que celle de 2008? Comment en sortir? Koen De Leus, chef économiste de BNP Paribas Fortis, se projette dans ce que sera la planète économie après cette crise sans précédent. Entretien.

- Publié le 21-03-2020 à 07h00
- Mis à jour le 18-04-2020 à 22h50

Quelle sera l'onde de choc du coronavirus? La crise que nous vivons est-elle pire que celle de 2008? Comment en sortir? Koen De Leus, chef économiste de BNP Paribas Fortis, se projette dans ce que sera la planète économie après cette crise sans précédent. Entretien.
La période est chaude pour les économistes des banques du pays. Dans une crise sanitaire, financière et économique d'une violence inouïe et alors que les places boursières s'écroulent, on attend d'eux qu'ils éclaircissent l'horizon, dessinent des perspectives ou évaluent les conséquences de ce choc sur le plus long terme. Chef économiste de BNP Paribas Fortis, la première banque du pays, Koen De Leus livre ce samedi dans La Libre sa vision de ce que sera l'après-crise.
Diplômé en sciences commerciales, il a commencé sa carrière en tant qu'analyste pour Tijd Beursmedia. Entre 2004 et janvier 2006, il exerce la fonction d'économiste en chef au sein de Uitgeversbedrijf Tijd, l'éditeur du journal économique et financier De Tijd. Ensuite, il rejoindra le secteur bancaire. D'abord chez Bolero, courtier en ligne de KBC Securities puis à la maison-mère KBC. Depuis 2016, il remplit donc la fonction d'économiste en chef au sein de BNP Paribas Fortis.
Cet économiste chevronné a déjà écrit plusieurs ouvrages dans sa carrière, notamment un sur les conséquences sociales et économiques du vieillissement de la population. Depuis quelques années, il s'est également penché sur les enjeux liés à la digitalisation croissante de notre économie.
Mais, heureusement, il n'y a pas que les chiffres dans la vie. Sportif, Koen De Leus apprécie le vélo ou le jogging mais aussi les voyages en famille. Et durant le week-end, cuisiner ou jouer au piano.
Quelle sera l'onde de choc de cette crise ? Va-t-elle accélérer comme certains le disent la déglobalisation de l'économie mondiale ?
Oui cette crise va accélérer la déglobalisation. On a pu constater que la tendance à la mondialisation s'était déjà quelque peu inversée depuis la crise financière de 2008 et après celle de 2012. Maintenant, il y a en plus, le coronavirus. Mais avant il y avait déjà des facteurs tels que la prise de conscience des enjeux environnementaux : les gens n'acceptent, par exemple, plus que le transport maritime reste aussi polluant, ce qui force les politiciens à adopter des règles pour diminuer cette pollution. Ensuite, il y a la montée des populismes. Le nombre d'Etats dans le monde qui ont voté pour un régime populiste est passé de 7% en 2010 à 37% il y a un an. Il y a aussi le protectionnisme prôné par Donald Trump et la multipolarité qui pousse vers une désagrégation de l'économie mondialisée. Mais aujourd'hui, il y a une accélération du processus à cause du coronavirus.
Qu'est-ce que cela aura comme conséquences à long terme ?
A terme, les entreprises vont devoir revoir leurs chaînes d'approvisionnement. Mais naturellement, cela demande du temps : les entreprises ne peuvent pas faire cela du jour au lendemain car les chaînes d'approvisionnement sont aujourd'hui très complexes. Il y a évidemment tous les composants qui viennent de la Chine mais aussi de tous les autres pays. Si on regarde un peu dans l'histoire, le monde a déjà connu de tels chocs sur les chaînes d'approvisionnement par le passé. En 2000, il y a eu un incendie dans une usine de Philips qui produisait des puces. Conséquence: tous les producteurs d'ordinateurs ne pouvaient plus produire des PC. Il y a eu aussi Fukushima, l'épidémie de SRAS en Asie... Les grandes entreprises vont devoir calculer le coût d'un changement de leurs chaînes d'approvisionnement: cela sera très coûteux car elles vont devoir diversifier leurs fournisseurs - ce qui réduira les économies d'échelle - ou détenir davantage de stocks, ce qui coûte aussi beaucoup d'argent. Chaque grande entreprise va devoir faire la balance: est-ce que cela vaudra le coup de changer sa chaîne d'approvisionnement ou vaut-il mieux risquer quelques chocs comme celui que nous connaissons aujourd'hui avec le coronavirus ? Certaines entreprises choisiront la deuxième option.
Quelles seraient les conséquences d'une telle dé-globalisation ?
Si on va vers une "dé-globalisation", il y aura de grosses conséquences et pas seulement pour les entreprises. Les pays émergents seront touchés. La Chine est l'usine du monde même si elle l'est de moins en moins car des pays comme le Vietnam ou d'autres prennent le relais. Mais le problème avec ces pays, c'est qu'ils ne pourront plus se développer comme la Chine l'a fait. On le constate aussi pour des pays comme le Brésil ou l'Inde. Là, le pic des emplois industriels représente 15% du marché du travail. Les pays émergents - si la dé-globalisation et l'automatisation s'intensifient – devront chercher un nouveau modèle de croissance. Si elles modifient leurs chaînes d'approvisionnement, les entreprises auront des coûts plus élevés : leurs marges opérationnelles seront sous pression et ne seront plus jamais aussi importantes qu'aujourd'hui. Les investisseurs devront peut-être davantage s'orienter vers les "small caps" (NdlR : petites capitalisations) au lieu des toutes grandes entreprises internationales qui sont exposées à ces chaînes d'approvisionnement mondialisées. Et enfin, il y a le consommateur: si on modifie les chaînes d'approvisionnement, les prix vont augmenter. Une partie de l'augmentation du prix va être incluse dans la marge opérationnelle qui diminuera et l'autre partie se traduira par une inflation plus prononcée. Si cette inflation augmente, c'est le consommateur qui en paiera le prix.
Cette dé-mondialisation aura-t-elle un impact sur la stratégie des Etats ? Va-t-on davantage produire localement ? En Belgique, par exemple, nous ne sommes pas capables de produire des masques…
En ce qui concerne les stocks de masques, la Belgique va en acheter. Après cette crise, le nombre de masques et de médecins de réserve vont certainement augmenter dans notre pays. Mais cela ne débouchera probablement pas sur une production de masques au niveau local. En Belgique, nous sommes bons dans certains domaines, moins bons dans d'autres. Changer les spécificités de notre économie pour commencer à être auto-suffisant dans tous les domaines, ce n'est pas la bonne voie à suivre. Mais naturellement, on doit être préparé à faire face dans l'avenir à d'autres crises sanitaires. S'il y a une chose positive qui doit sortir de cette crise du coronavirus, c'est d'être en capacité de se préparer à l'arrivée dans l'avenir d'autres virus qui seront peut-être encore beaucoup plus mortels. C'est un avertissement. Après cette crise, nous serons mieux préparés. Mais tout fabriquer nous-mêmes, cela n'a pas beaucoup de sens.
Cette crise change évidemment aussi beaucoup de choses dans le fonctionnement des entreprises. Par exemple au niveau du télétravail…
Cette tendance au télétravail était déjà là. Dans ma banque, le personnel est encouragé à travailler de plus en plus de la maison avec un maximum de deux jours par semaine. Mais le système n'a pas été prévu pour permettre à tout le monde de travailler à la maison car il y a notamment des problèmes de capacité au niveau informatique. Les entreprises doivent investir davantage dans leurs capacités au niveau des réseaux, de l'informatique etc. Après la fin cette crise, ces capacités seront renforcées et donc les entreprises auront beaucoup de flexibilité pour introduire à grande échelle le travail à domicile. Maintenant le travail à domicile, ce n'est pas toujours optimal pour toute entreprise. Par exemple pour les entreprises de production. Est-ce que cette crise va fondamentalement changer la façon de travailler dans les entreprises dans 10 mois ? Je pense que les gens s'adaptent très vite à une nouvelle situation mais cela peut très vite revenir à la situation d'avant-crise lorsque tout redeviendra normal. C'est ce que l'on a vu aussi avec le SRAS ou Fukushima: les gens disaient alors qu'il fallait réétudier les chaînes d'approvisionnement mais personne ne l'a fait. Je ne sais pas si cela aura des conséquences structurelles à long terme mais en tout cas les entreprises auront une plus grande flexibilité au moment d'affronter d'autres crises.
Revenons au consommateur, il doit donc s'attendre à voir s'éroder son pouvoir d'achat dans les années à venir?
Si les entreprises s'adaptent, oui. Et je pense que cela va se produire avec ou sans coronavirus. Avec les tendances structurelles qui sont là dans le monde – montée des protectionnismes et des nationalismes - on constate que c'est déjà en train de se produire. Naturellement on n'a pas vu l'inflation grimper pour le moment. Mais les prix augmenteront. Pas à court terme car aujourd'hui nous sommes en train de vivre un choc désinflationniste. Mais après une année et tous les incitants fiscaux qui vont être mis en place pour sortir de la crise, on pourrait s'attendre à une augmentation des prix plus élevée. Et à plus long terme, cela pourrait nuire au pouvoir d'achat des consommateurs.
Les temps seront durs également pour les investisseurs?
Je ne dis pas qu'il n'y aura plus d'augmentations des bénéfices des entreprises : il y en aura encore mais elles seront inférieures à celles d'il y a quelques années en raison de ce phénomène de dé-globalisation. D'autre part, on ne sait pas ce qui va se produire avec la digitalisation. Si grâce à celle-ci, les entreprises deviennent de plus en plus productives, cela augmentera les marges des entreprises. Il y a différents chocs en même temps qui se produisent dans le monde. Ce qui rend difficile les prévisions.
Cette crise du coronavirus aura d'énormes conséquences économiques. S'agit-il d'une crise plus grave que celle de 2008 ? Le monde mettra-t-il dix ans pour s'en remettre ?
Non, certainement pas dix ans. C'est un choc qui secoue le monde. Mais si les gouvernements agissent très vite, je pense que l'on ne devrait pas se trouver dans une récession durable comme on l'a vécu après la crise de 2008. Naturellement, le choc est très fort. Nous avons fait certains calculs – même si ce n'est pas notre prévision officielle – sur l'impact de cette crise et du choc que subissent les différents secteurs de l'économie belge. Si on prend l'industrie, nous pensons que l'activité va diminuer de 15% en mars, de 25% en avril, de 10% en mai et encore de 5% en juin par rapport à une situation sans choc. En juillet, on reviendrait à une situation normale. Si on fait de tels calculs pour tous les secteurs de l'économie belge – la construction et les autres – on peut estimer que le choc au premier trimestre de cette année sera de -3% par rapport au trimestre précédent et de -5,5% au deuxième trimestre. C'est du jamais vu et un tel choc est encore plus grand que celui de 2008 si l'on tient compte des cinq trimestres les plus mauvais de cette époque. Le choc sera donc plus brutal que celui de 2008 à court terme mais il aura moins de conséquences à long terme. Car au troisième trimestre de cette année, on table sur une croissance de 11% par rapport au deuxième trimestre. C'est une ré-accélération qui est assez phénoménale. Et pour toute l'année 2020, on aura une croissance négative mais pas tellement élevée, de l'ordre de 0 et -1%. Nous n'avons pas encore fait des calculs définitifs. Tout dépendra de la durée de la crise…
Les réponses des banques centrales et des gouvernements sont-elles à la hauteur de la gravité de cette crise ?
La crise que nous vivons actuellement est tout-à-fait différente par rapport à la crise de 2008-2009. A l'époque, il y avait une crise de la demande, une chute de la confiance et une baisse de l'emploi, ce qui a débouché sur une grande récession. Aujourd'hui, on doit éviter que le "supply choc" (NdlR : choc sur les chaînes d'approvisionnement) ne débouche sur un choc de la demande suite à une disruption dans l'approvisionnement par les usines en manque de personnel pour les faire tourner. Si cette crise devait déboucher sur une forte augmentation du chômage et entraîner une baisse de la confiance, on risquerait alors une récession qui durerait plus longtemps. Pour cette raison, il est crucial que les banques centrales et les Etats fassent un maximum pour éviter une chute de la confiance des acteurs économiques et une hausse du chômage. La Réserve fédérale américaine (Fed) a fait très bien ce qu'elle devait faire : elle a essayé d'éteindre le feu et elle l'a fait avec toutes les mesures dont elle dispose. Même chose pour la Banque centrale européenne (BCE) même si Christine Lagarde a fait une gaffe en disant que la BCE n'était pas là pour diminuer les "spreads" (NdlR: écarts de taux sur les obligations des pays) entre les différents pays. Mais globalement, la BCE a fait son travail. Maintenant, c'est aux gouvernements d'investir davantage. Si on ne s'oriente pas vers une crise en "U" mais vers une crise en "L" (avec donc une crise aux effets négatifs beaucoup plus prolongés) ce sera à cause de la stupidité des gouvernements. Tout le monde sait ce qu'il faut faire : ils doivent investir 2, 3 peut-être même 4% du PIB. Le choc est à hauteur de ces efforts. Il faut à tout prix éviter les faillites des entreprises. Car au moment où il y aura une relance de l'économie, le problème sera que beaucoup d'entreprises ne seront plus là....
Les marchés ont déjà perdu plus de 30% en l'espace de quelques semaines ? Avons-nous touché le fond ?
Tant que l'on n'y verra pas plus clair sur l'évolution du risque sanitaire, les Bourses vont rester volatiles. On ne peut pas dire avec certitude que l'on a touché le fond aujourd'hui. Il ya deux choses importantes. Un: que l'on voit enfin que l'on peut contrôler ce virus. Si en Italie, on voit qu'il y a de moins en moins de personnes infectées, les gens seront confiants sur l'efficacité des mesures de confinement appliquées ailleurs. On a vu le même phénomène avec l'épidémie de SRAS. Les Bourses se sont redressées rapidement quand il y a eu un certain contrôle sur la propagation de ce virus. On peut s'y attendre ici aussi si les gouvernements investissent énormément pour éviter que ce "supply choc" ne s'aggrave et se mue en crise de la demande. Si ces deux éléments sont réunis, on sera très proche du fond. Aujourd'hui déjà on constate que beaucoup d'entreprises sont très bon marché, par exemple dans le domaine bancaire. Le problème, c'est que les investisseurs ont encore en mémoire la crise de 2008-2009, même si encore une fois cette crise-ci est totalement différente.