Faut-il (vraiment) quitter WhatsApp ?
La fameuse messagerie instantanée a changé ses conditions d'utilisation. Elle fournira un certain nombre de données à sa maison mère, Facebook, et à ses entités. En Europe, le RGPD pourrait contrecarrer les plans du géant américain.
- Publié le 14-01-2021 à 09h49
- Mis à jour le 01-02-2021 à 09h53

Avec ses quelque deux milliards d'utilisateurs, la messagerie instantanée WhatsApp est devenue l'application sociale par excellence. Celle qui vous relie à votre famille, vos amis ou vos collègues via une interface simple et intuitive. Un outil très utile et, surtout, gratuit… qui cache une réalité : si le produit est gratuit, c'est que le produit, c'est vous. Un adage qu'a popularisé Facebook, en faisant de ses milliards d'utilisateurs, et de leurs interactions, une mine d'informations précieuses à destination des annonceurs. Un business model que la firme cachait jusque dans son slogan, lequel proclama longtemps que Facebook, "c'est gratuit, et ça le restera toujours".
En ce qui concerne WhatsApp, que la firme de Menlo Park a rachetée en 2014, il ne s'agit pas explicitement de "monétiser" les interactions des utilisateurs - le contenu des conversations étant confidentiel - mais de partager d'autres types de données : numéro de téléphone, fréquence des messages, adresse IP, modèle du smartphone, etc. Le but ? Permettre à des entreprises d'accéder à ces données, afin de mieux cibler leur publicité via Facebook et ses entités. En réalité, WhatsApp se livre à cette collecte depuis 2016, mais jusqu'ici les utilisateurs pouvaient encore refuser que ces données soient partagées. Ce ne sera plus le cas à partir du 8 février, sauf, a priori, en Europe, où le RGPD rend plus difficile ce genre de pratique. Une bonne raison de rester sur WhatsApp ? Pas sûr…
Les messageries instantanées, nouvel eldorado pour les Gafam
Mine de rien, la semaine qui vient de s'écouler a dû donner quelques sueurs froides à Mark Zuckerberg, patron de Facebook, plus gros réseau social mondial et maison mère de la messagerie instantanée WhatsApp depuis 2014. En informant ses utilisateurs qu'ils ne pourraient plus, à compter du 8 février, utiliser le service à moins d'accepter le partage de certaines de leurs données, WhatsApp a suscité un vent de défiance à l'échelle mondiale, conduisant des millions d'utilisateurs à migrer vers d'autres services de messagerie instantanée. Au point que l'entreprise a finalement communiqué, ce mercredi, estimant avoir voulu "faire preuve de plus de transparence sur comment [elle] récolt[e] et utilis[e] les données".
En Europe, règlement de protection des données oblige, ce siphonnage de données n'est pas censé toucher l'utilisateur "lambda", mais bien les utilisateurs de WhatsApp business, un service conçu pour aider les petites entreprises à communiquer avec leurs clients (ce que n'a pas manqué de rappeler WhatsApp, d'ailleurs).
Stratégique
Il n'empêche, ce premier pas vers la monétisation du service n'a pas échappé aux utilisateurs, ni à certains spécialistes des réseaux sociaux. "Ce qui est significatif aujourd'hui, c'est qu'une grande partie des échanges standards sur le Web ont basculé du côté de ces messageries, qui sont vraiment en train d'occuper une place centrale dans nos vies", estime Olivier Ertzscheid, spécialiste des sciences de l'information et de la communication et auteur du Monde selon Zuckerberg (C&F éditions). "C'est devenu très stratégique pour ces grands opérateurs que sont les Gafam [les géants du Net, NdlR] de s'assurer qu'ils gardent bien la main sur ces services et qu'ils vont pouvoir faire ce qu'ils faisaient avant sur leurs plateformes, c'est-à-dire monétiser les échanges, collecter de la data, mettre en place ce qu'ils savent faire, soit mettre en place une économie de l'attention basée là-dessus…"
Une bonne raison de fuir à toutes jambes le satellite de l'ogre Facebook, connu pour aspirer sans sourciller les données de ses utilisateurs ? Pas vraiment : "Il y a deux manières de raisonner", propose Olivier Ertzscheid : "Soit on se positionne par rapport à l'usage qu'on a des applications de messagerie, soit on raisonne en termes de cryptage. Effectivement, si c'est pour avoir des échanges totalement sécurisés, on peut faire le choix d'aller sur Telegram. Après, l'autre façon de regarder les choses, c'est de ramener la perception qu'on a de ces applications à l'échelle des usages qu'on en a réellement. Après tout, on n'est pas tous agents doubles du Mossad ; et, à ce titre, s'il s'agit de gérer des rendez-vous dans des réunions de parents d'élèves, il n'y a pas forcément besoin d'avoir une application sécurisée de niveau 4."
En attendant, ce changement de conditions d'utilisation de WhatsApp a d'ores et déjà laissé des traces : depuis jeudi dernier, date de l'annonce faite par la messagerie instantanée, Telegram et Signal, les principaux concurrents de WhatsApp, ont enregistré un afflux record de nouveaux utilisateurs.
La bataille pour la maîtrise du "dark social" ne fait que commencer
Pas besoin de publicité quand on a pour ambassadeurs Edward Snowden (lanceur d'alerte qui a révélé le programme de surveillance de masse de la NSA), Elon Musk (patron de Tesla et SpaceX) ou Jack Dorsey (patron de Twitter). Autant de personnalités qui ont tour à tour appelé à utiliser la messagerie instantanée Signal, semblable à WhatsApp, le partage de données en moins. La preuve que cela marche ? "Je suis toujours en vie", a plaidé Edward Snowden sur Twitter, alors qu'il est toujours recherché par les services de sécurité américains.
Signal est à ce point sécurisée qu'elle a conquis la Commission européenne, qui conseille depuis 2020 à son personnel de l'utiliser pour les communications hors de l'institution. Mais pour monsieur et madame Tout-le-monde ? Pourquoi pas : la messagerie n'est pas liée à une entreprise ou à un État mais à une fondation à but non lucratif qui lutte pour le développement des technologies favorisant la protection de la vie privée et la liberté d'expression.
Autant dire que le séisme provoqué par l'annonce de WhatsApp a fait l'effet d'un gros coup de boost pour l'application qui a eu de la peine à digérer l'afflux massif d'utilisateurs dans les heures qui ont suivi l'annonce de WhatsApp.
Un succès qui coûte cher
Même son de cloche du côté de Telegram, l'application réputée très sécurisée fondée en 2013 par deux frères russes, Pavel et Nikolaï Dourov, qui revendiquait plus de 500 millions d'utilisateurs début janvier. Une taille qui commence à peser sur les épaules de l'application, comme l'a expliqué Pavel Dourov, qui jusque-là finançait l'infrastructure de Telegram avec ses propres deniers (l'homme serait multimillionnaire depuis son départ de VKontakte, sorte de Facebook russe qu'il a fondé en 2006).
Sans lien avec le Kremlin, assure Pavel Dourov, non affiliée à un État, l'application Telegram n'en est pas moins vouée à disparaître si elle ne génère aucun revenu… ce que l'application s'apprête à faire d'ici l'an prochain, de manière "non intrusive", a promis Dourov, tout en déclarant que "les gens ne veulent plus échanger leur vie privée contre des services gratuits". Une analyse que partage Olivier Ertzscheid : "Il y a, y compris dans notre imaginaire technologique, beaucoup de gens qui sont tombés de haut quand on a découvert, progressivement, à quel point des sites comme Facebook connaissaient tout de nos vies, alors qu'au départ il y avait cette idée qu'on pouvait y échanger presque à l'abri des regards. Ce qui explique pourquoi, aujourd'hui, il y a cette appétence pour le cryptage ou la sécurité, comme en réaction à tous ces sites qu'on a utilisés de manière assez candide. On s'est aperçu au fur et à mesure des scandales, que finalement, on était espionné, traqué, surveillé, et ainsi de suite : maintenant, une des priorités est d'exiger des applis cryptées, sécurisées, etc."
L'enjeu est énorme, comme l'a montré la tempête que vient d'essuyer WhatsApp. Une première escarmouche dans la bataille pour la maîtrise du dark social, un terme recouvrant les espaces où, selon Olivier Ertzscheild, "ont migré les échanges qui structurent aujourd'hui tout un tas d'interactions sociales, que ce soit dans le champ politique ou social".