La Belgique fêtera-t-elle ses 200 ans en 2030?

- Publié le 31-01-2020 à 10h25
- Mis à jour le 31-01-2020 à 14h45

Revenir à un État unitaire ? L'idée a suscité un torrent de réactions. Pourquoi la Belgique a-t-elle évolué au fil des ans ? Le fédéralisme belge était inéluctable mais il est bancal.
Les propos qui ont fait polémique
"Je suis unitariste. Moi, je suis pour un État unitaire. Je ne parle pas d'efficacité quand je vous dis ça, mais d'attachement sentimental. Des améliorations liées aux réformes de l'État ? Je n'en vois aucune en ce qui concerne les grandes compétences. Si jamais on devait procéder à une évaluation des six réformes de l'État, je peux déjà vous donner la conclusion. La conclusion, c'est qu'on doit tout remettre au niveau national. Si ça ne tenait qu'à moi – mais je ne suis pas tout seul – on remet tout à un niveau central." Georges-Louis Bouchez, président du MR, dans le magazine "Wilfried", janvier 2020.
L'analyse
Le plaidoyer "romantique" de Georges-Louis Bouchez pour la Belgique unitaire a suscité un vague de réactions tantôt irritées, tantôt intéressées. Sans doute est-ce parce que la Belgique ne parvient pas à se doter d'un gouvernement fédéral que la déclaration a suscité tant de remous. Mais aussi parce que ce pays, engoncé dans une effarante complexité institutionnelle, brille, dans certains domaines, par son inefficacité. Dès lors, certains pensent à le remodeler.
Quelle mouche a donc piqué le frais émoulu président du MR ? Imprudence, arrogance, ignorance ? Il y a sans doute un peu des trois dans cette sortie à l'emporte-pièce. On ne videra pas le débat en quelques lignes. Mais essayons de comprendre pourquoi certains nostalgiques ont prêté une oreille attentive à cette déclaration. Et pourquoi d'autres ont considéré qu'il s'agissait d'une provocation du même acabit qu'un plaidoyer nationaliste flamand pour la scission du pays.
Vidons d'emblée quatre questions.
– Nous sommes en démocratie : toute personne a le droit d'exprimer une opinion.
– Mais un président de parti n'exprime pas une opinion personnelle. Quand il parle il est forcément identifié à sa fonction, à son parti.
– Le timing aurait dû l'empêcher de s'exprimer de la sorte. Un informateur, novice de surcroît, doit être concentré sur sa mission. Toute déclaration périphérique ne peut qu'embrouiller une situation déjà compliquée. Mais voilà, c'est fait.
– Il est intéressant de noter que les réactions hostiles à cette déclaration d'amour pour une Belgique unitaire n'ont pas respecté la frontière linguistique. La surprise, la colère ont émergé tant en Flandre que chez les régionalistes wallons ou les fédéralistes bruxellois. Dans le parti de l'intéressé, on s'est contenté de détourner le regard ou de hausser les épaules.
1. Pourquoi une telle virulence dans les réactions flamandes ?
Dans l'inconscient collectif flamand, la Belgique "de papa" a été imaginée par et pour les francophones. Telle qu'elle a été créée en 1830, la Belgique devait d'État tampon entre la France et l'Angleterre. La révolution a été faite contre les Pays-Bas et consolidée avec l'appui de la France. Unilingue, assurant la suprématie du français, cet État unifié a rapidement montré les limites de sa conception. Le Parlement n'a officiellement reconnu le néerlandais comme langue officielle qu'en avril 1898, soit 68 ans après sa création, grâce à la loi dite d'Égalité. Le pays a longtemps été dominé par les francophones alors que la majorité de ses habitants parlaient le flamand.
Cette injustice a laissé des traces et le ressenti imprègne aujourd'hui encore l'histoire de nombreuses familles. Dans certains documents du mouvement flamand, dans certaines écoles, on affirme, par exemple, que des soldats flamands ont été tués pendant la première guerre mondiale parce qu'ils ne comprenaient pas les ordres des officiers qui ne parlaient que le français.
L'essor du mouvement flamand, au milieu du 19e siècle, en réaction à l'unilinguisme francophone de départ, a provoqué à son tour un certain malaise en Wallonie dès l'application de la loi reconnaissant le flamand comme deuxième langue nationale. Ainsi, une partie de la population francophone du pays s'est inquiétée d'être lésée à son tour. Les victoires du mouvement flamand ont été perçues par certains francophones comme un danger pour la culture française et une tentative de mainmise flamande sur l'État belge. Un mouvement wallon est apparu vers les années 1880. Il s'est révélé lors du Congrès wallon de 1912 et a été illustré par la lettre de Jules Destrée au Roi, "Sire, il n'y a pas de Belges…"
Faisons un grand saut et enjambons les deux guerres. Fin des années cinquante, début des années soixante, la revendication d'une régionalisation économique s'est matérialisée en Wallonie avec le Mouvement populaire wallon. Des hommes politiques wallons ont estimé que le sud du pays était insuffisamment défendu et que la Belgique était économiquement dominée par un pouvoir central jugé trop flamand et favorisant les infrastructures et les investissements au nord du pays. Ils ont dès lors estimé que la Wallonie devait disposer des leviers politiques et économiques pour y mener une autre politique industrielle.
2. Pourquoi le fédéralisme ?
C'est donc la conjonction des deux revendications – l'une flamande pour la reconnaissance culturelle et linguistique et la réaction wallonne, craignant d'être minorisée dans le pays – qui a abouti à la régionalisation progressive, des matières culturelles et économiques. C'est ainsi que le fédéralisme (mot tabou dans les années 50) a été enclenché pour répondre aux aspirations jugées divergentes entre les différentes composantes du pays.
Notons au passage que des lois ont aussi crispé les relations entre francophones et flamands : la fixation de la frontière linguistique, l'échange entre les communes de Fourons et Comines ont provoqué plusieurs crises politiques. L'absence de continuité territoriale entre la Wallonie et Bruxelles empêche toujours une véritable union entre ces deux régions.
Viendront ensuite dans les années 70 et 80 les lois de régionalisation et de communautarisation. Au total six réformes de l'État ont eu lieu (1970, 1980, 1988-89, 1993, 2001 et 2013). Celle de 1993 a consacré le fait que la Belgique est devenue un État fédéral. Résultat : la Belgique de papa "Une et indivisible" est morte.
La Belgique est donc devenue un État fédéral. Mais un État fédéral bancal. Les réformes de l'État ont eu, souvent, pour objectif de réorganiser le pays et pacifier les querelles communautaires lancinantes (Louvain, les Fourons, les communes à facilités, BHV). Mais l'objectif a souvent été politique et non pas la recherche de l'efficacité. Au passage, on a commis beaucoup d'erreurs.
3. Y a-t-il eu des erreurs ?
Il fallait répondre aux aspirations légitimes des Flamands et des francophones. Mais on peut se poser plusieurs questions.
-Pourquoi ne pas avoir imposé un bilinguisme généralisé ? L'ancien Premier ministre, Jean-Luc Dehaene, a souvent rappelé que ce sont les francophones qui s'y étaient opposés.
-Pourquoi avoir scindé les partis politiques ? La Belgique est un des seuls pays fédéraux où il n'y a plus de partis nationaux.
-Pourquoi avoir, à chaque crise, considéré qu'il fallait, pour régler un problème, régionaliser la compétence ?
-Pourquoi ne pas avoir établi de hiérarchie des normes ?
Ces vices de formes influencent toujours la politique, aujourd'hui.
De plus, dès le départ, notre fédéralisme comportait une ambiguïté congénitale. À savoir, fallait-il construire un fédéralisme à deux ou à trois composantes ?
Les francophones ont toujours été partisans d'un fédéralisme à trois (Wallonie, Bruxelles, Flandre), les partis flamands d'un fédéralisme à deux (Communauté flamande et Communauté française) Bruxelles étant cogérée par les deux. Le choix n'a pas été opéré. Ainsi, pour rester unis, les francophones ont préféré maintenir deux Régions (wallonne et bruxelloise) et une Communauté française appelée aujourd'hui Communauté Wallonie-Bruxelles. Côté pile : la solidarité existe. Coté face : c'est compliqué.
Autre problème : le fédéralisme belge est unique au monde et il a de particulier qu'il se caractérise par un phénomène de "dissociation". Là, où en général des pays ou des régions s'associent pour "faire mieux ensemble", chez nous, les partenaires ont préféré se dissocier espérant "faire mieux seul dans son coin".
4. Ça marche ou pas ?
Il est évidemment difficile de dire ce qui se serait passé si la Belgique était restée unitaire. C'est là que le débat lancé par Georges-Louis Bouchez se situe. Lui et les unitaristes prétendent que cela fonctionnerait mieux. Les fédéralistes estiment plutôt que si la Belgique était restée unitaire… elle n'existerait plus aujourd'hui.
Voyons les performances économiques. Jusqu'en 1965, la Wallonie était plus prospère que la Flandre. Depuis, les chiffres se sont inversés. La Flandre, qui a surtout misé sur un tissu performant de PME, est devenue une des régions les plus prospères d'Europe qui accueille en masse les investissements du monde entier. Elle dispose d'atouts considérables (quatre ports de mer dont Anvers, deuxième port européen et premier pôle chimique d'Europe), la côte belge et l'aéroport "national" de Zaventem.
La Wallonie n'est pas en reste mais elle n'a pas (encore ?) su tirer profit de la même manière des moyens que la régionalisation a mis à sa disposition depuis 1980. Elle peine toujours à parachever la restructuration des secteurs (charbonnage, sidérurgie) qui firent plonger son économie au début des années 80. Le Limbourg, s'est montré plus rapide, plus efficace dans la reconversion des mines.
Depuis le début des années 2000, la Wallonie, grâce au Plan Marshal, a repris du poil de la bête. Dans certains secteurs de pointe (pharmacie, biotech) ses entreprises réalisent d'excellentes performances. La Wallonie peut s'appuyer, pour son développement, sur les aéroports régionaux. Elle dispose aussi d'un atout que la Flandre n'a presque plus : il y a encore de l'espace libre en Wallonie pour développer des activités économiques alors que la Flandre a quasiment atteint la saturation.
Au niveau économique, la fédéralisation du pays a donc permis aux Régions d'appliquer des politiques calibrées sur les besoins.
La Région bruxelloise, plus jeune, enfermée dans un carcan géographique, bénéficie de la présence des institutions européennes. Longtemps délaissée, sous-financée, elle souffre aussi du fait que les 320 000 navetteurs qui travaillent sur son sol payent leurs impôts où ils habitent et non où ils travaillent.
5 Quels sont les problèmes actuels ?
Le grand problème, c'est l'imbroglio institutionnel à tous les niveaux, à Bruxelles en particulier.
La difficulté vient aussi du fait que les compétences ont souvent été régionalisées en partie : plusieurs pouvoirs sont responsables d'une partie de la compétence. Il y a 4 ministres pour le Climat. Quand on parle mobilité nationale, il faut en réunir 7…
Pour créer des paquets de compétences homogènes, les régionalistes et les séparatistes proposent d'aller un pas plus loin. Mais à ce petit jeu, que restera-t-il de l'État fédéral : la dette et la famille royale.
6. Quelles sont les solutions ?
Il n'est pas trop tard pour corriger ces pathologies de la Belgique. On pourrait corriger le modèle fédéral en proposant :
– la refédéralisation de certaines compétences : les domaines les plus souvent cités sont le climat, la mobilité, le commerce extérieur. Certains partis flamands y sont favorables (les libéraux) mais pour la N-VA, il n'en est pas question. Les nationalistes veulent poursuivre le mouvement de régionalisation en scindant, par exemple, la sécurité sociale.
– en instaurant une circonscription fédérale. Une partie des députés (un tiers ?) serait élue sur une base nationale, par des électeurs wallons, flamands et bruxellois. L'idée progresse. Elle est indispensable pour recréer une conscience belge et installer à la Chambre des élus qui défendront les intérêts d'un pays et non plus d'une seule région.
– en faisant du comité de coordination entre les gouvernements (fédéraux et régionaux), l'organe majeur de notre système institutionnel. C'est là que devraient se prendre les grandes orientations nationales. Mais cela ne fonctionne pas bien souvent parce que les "Premiers ministres" sont issus de partis qui sont dans la majorité au fédéral et dans l'opposition dans les entités fédérées. Ou inversement.
Pour faciliter, aussi, la formation du gouvernement fédéral, il serait utile de dissocier les élections régionales et fédérales. On a cru que la concomitance des scrutins allait réduire le budget (c'est exact) mais aussi faciliter les discussions. C'est tout le contraire qui se produit. Dans aucun pays fédéral, (Allemagne, Canada, Suisse, États-Unis) les élections à différents niveaux de pouvoir n'ont lieu au même moment.
Pour stabiliser la Belgique, pour assécher cette soif d'indépendance prônée par certains partis flamands, il faut aussi que les Régions avancent à la même vitesse pour ôter aux Flamands le sentiment qu'ils payent encore et toujours pour le sud du pays. Il est urgent de relever le niveau de développement la Wallonie. Elle va mieux. Elle doit refaire son tard plus rapidement sur la Flandre.
Pour sauver la Belgique, en refaire un État moderne, efficace, respectueux de ses sensibilités régionales, il faudra aussi que les francophones réorganisent leur espace politique, source de confusion.
7. Quel avenir ?
La Belgique est un pays magnifique, où il fait bon vivre, accueillant qui cultive une sorte de surréalisme bon enfant. Mais pour la sauver, il est urgence d'améliorer son fonctionnement. Si une nouvelle réforme de l'État devait voir le jour, elle ne devrait pas, en priorité, répondre à ce réflexe pavlovien qui pousse à tout régionaliser mais à corriger les pathologies qui rendront bientôt le pays ingérable.
Sans ces indispensables adaptations, le risque existe vraiment que le pays ne survive que de crise en crise. Et que cette situation n'éloigne encore un peu plus les citoyens du pouvoir politique, favorisant ainsi les populistes et les extrémistes. La scission du pays n'est pas à l'ordre du jour : pour scinder un pays il faut passer un référendum et obtenir l'aval de l'Europe. Donc, à la question posée en titre, oui la Belgique fêtera ses 200 ans en 2030. Mais son fédéralisme boiteux doit être corrigé dans un double souci : rendre le pays efficace et accroître la participation citoyenne.