La méditation est-elle aussi puissante que les antidépresseurs ?
- Publié le 04-06-2019 à 09h46
- Mis à jour le 04-06-2019 à 10h46

Pratique spirituelle d'abord, puis outil de développement personnel suite au best-seller Full Catastrophe Living de Jon Kabat-Zinn (1990), la méditation dite de "pleine conscience" met en avant aujourd'hui ses vertus en matière de santé. Avec des réserves.
Le point de vue du professeur Steven Laureys (1), neurologue au CHU de Liège. Directeur du Coma Science Group (ULg)
" Notre esprit est plus puissant qu'on ne l'imagine. Des études à propos de la méditation montrent clairement des effets sur l'anxiété, la dépression, le burn out, la douleur mais aussi l'hypertension artérielle. Cette technique mérite davantage d'attention."
Qu'est-ce que la méditation ?
Vouloir définir la méditation, c'est comme définir le sport qui recouvre de nombreuses disciplines. Ainsi, si vous vous intéressez à votre bien-être physique, vous allez pratiquer du sport à l'école, dans un club de fitness ou en joggant seul dans les bois. Notre bien-être mental, lui, a tendance à être négligé. Et la méditation est un exercice où on va entraîner ses niveaux de concentration, d'attention et d'émotion. Il existe plusieurs types de méditation. Le plus connu chez nous est le mindfulness (ou pleine conscience) qui nous amène à être plus attentif à "l'ici et maintenant". Nous sommes beaucoup à nous tracasser pour le futur en planifiant. Notre cerveau, qui nous permet de réaliser des choses incroyables, peut aussi nous conduire à de la rumination voire des angoisses avec, à la clé, des insomnies. On peut aussi ressasser le passé avec son lot de regrets ou de remords, alors qu'on ne peut pas le changer. Or, il n'existe qu'une seule réalité, celle d'ici et maintenant. La méditation nous permet de réapprendre un état proche de celui qu'on vivait enfant, présent dans l'activité du moment, voire émerveillé par ce qui l'entoure. La méditation ne demande donc pas énormément d'apprentissage. Dans notre monde hyperrapide, de sur-stimulation et de "je dois faire" en continu, simplement "être" plus présent dans l'instant est intéressant. Mon exercice préféré est celui de la respiration, son contrôle focalise notre attention. D'autres disciplines existent. On peut aussi répéter un mantra (un son abstrait ou une parole) en continu ou pratiquer la méditation transcendantale.
Est-on dans le domaine du spirituel ou du médical ?
En tant que médecin, je peux vous dire que notre esprit est bien plus puissant qu'on ne l'imagine. Au CHU de Liège, nous mettons cela en pratique depuis longtemps à travers l'hypnose de personnes qui, subissant une chirurgie, assistent à l'enlèvement de leur tumeur du sein ou d'une thyroïde. Cela illustre la force du mental. Il ne faut pas nécessairement être moine bouddhiste pour pouvoir l'utiliser. C'est à la portée de chacun mais c'est un chemin. Avaler une pilule est évidemment plus facile.
La méditation peut-elle être considérée comme un accompagnement thérapeutique non médicamenteux ?
Pour moi, c'est le cas et je le prescris. Les études cliniques dévoilent aujourd'hui suffisamment ses effets sur l'anxiété, sur la dépression, sur le burn out, sur la douleur mais aussi sur l'hypertension artérielle. Ça ne veut pas dire que tout le monde doit arrêter de prendre sa pilule pour l'hypertension, mais on peut aussi faire autre chose, comme de la méditation. C'est complémentaire. Il y a très peu de maladies qui ne sont pas aggravées - voire causées - par le stress. Travailler là-dessus sans prendre de calmant ou recourir au chimique peut très bien s'envisager.
Comment pouvez-vous affirmer que la méditation est aussi puissante que des antidépresseurs ?
Ce sont des études qui l'affirment. Elles révèlent clairement des effets mesurables. Ainsi en va-t-il du programme Mindfulness based stress reduction , qui après 8 semaines, procure un effet perçu intérieurement par l'individu. Vu de l'extérieur, des instruments observent carrément des changements aux niveaux de la matière grise, de la matière blanche et du fonctionnement du cerveau. Une étude, avec plus de 3 500 participants, a montré que les programmes de méditation Mindfulness améliorent l'état d'anxiété, de dépression et de douleur. On quantifie à 0,3 l'impact que procurent les antidépresseurs, le chiffre est le même pour la méditation. Nous avons aussi réalisé en Belgique une expérience avec Matthieu Ricard qui démontre combien le mental est puissant et permet de changer l'activité et la connectivité cérébrales. La démonstration sur ce moine bouddhiste et docteur en génétique cellulaire a mis en avant les bienfaits de la méditation. Ainsi va-t-on travailler non seulement son propre bien-être mais aussi celui de tous les êtres vivants en étant plus altruiste. À nouveau, les jeunes apparaissent ici plus sensibles. Leur marche pour le climat en est une des démonstrations.
(1) Auteur de "Het No-nonsense meditatieboek", bientôt publié en français chez Odile Jacob.
Pas une absence mais une présence
Favorise-t-elle l'individualisme et le repli sur soi ? "C'est une critique récurrente, alimentée par le cliché des moines et des nonnes qui se coupent du monde, et qui explique d'ailleurs la déchéance de la méditation chrétienne en France. Mais c'est aussi une critique qui a été faite à la psychanalyse, vue comme une science bourgeoise qui détourne de la révolution. C'est peut-être parfois vrai. Il y a dans le grand mouvement d'aspiration au bien-être de nos contemporains quelque chose qui peut, chez certains, flatter les penchants hypocondriaques ou narcissiques. Mais la méditation n'a pas pour objectif d'offrir des petits moments de bien-être à l'écart du monde. Elle n'est pas une absence, mais une présence au monde." Par Christophe André, psychiatre à l'hôpital Sainte-Anne à Paris, auteur de "Méditer jour après jour" dans https ://le1hebdo.fr/journal/numero/248/qui-profite-vraiment-la-pleine-conscience-3319.html
Le point de vue du docteur William Pitchot, psychiatre rédacteur en chef de "Acta Psychiatrica Belgica"
"Je prescris des séances de méditation mais elles doivent s'intégrer dans une approche thérapeutique plus globale. L'outil est sérieux mais pas magique. Les résultats sont variables : spectaculaires chez les uns, inexistants chez d'autres. Et il existe des contre-indications."
En tant que psychiatre, prescrivez-vous la méditation ?
Très régulièrement. Pour de plus en plus de psychiatres, la méditation est un outil sérieux. Dans la prise en charge de la souffrance psychique, le principe est le moins de médicaments possible. Et l'offre de soins s'est diversifiée par rapport à l'époque où la psychanalyse était quasi seule mise en avant.
Que procure au patient une séance de méditation ?
Les exercices aident dans la pleine conscience de l'instant présent, sans porter de jugement. Le but est de ne plus être envahi pas ces pensées automatiques, nombreuses dans une société occidentale agressive. C'est un mode de vie dans lequel le patient doit s'inscrire pour réussir à mieux gérer les phénomènes de stress et de pensées parasites. Quand il y a un trouble, la méditation peut induire un effet thérapeutique. Cela peut aussi prévenir la réapparition de symptômes. Elle est également intéressante à long terme pour arrêter les médicaments et éviter des rechutes, notamment dépressives. Les résultats sont toutefois variables : spectaculaires chez les uns, inexistants chez d'autres.
Des études avanceraient que la méditation serait aussi puissante que des antidépresseurs. Votre avis ?
Non, la question est mal posée. La dépression est une maladie complexe que l'on ne peut traiter de la même manière chez tous ceux qui en souffrent. Le traitement de la souffrance psychique doit être personnalisé. Chez certains patients, la méditation sera efficace et suffisante. Pour d'autres, elle ne fonctionnera pas et des médicaments seront indispensables.
Existe-t-il des effets contraires et contre-indications ?
Certains patients ne vivent pas bien la méditation. Ils vont la considérer tel un diktat et prendre mal la proposition. Ou ils sont découragés et culpabilisent de n'avoir pas obtenu de résultats. Au niveau contre-indication, il faut être prudent avec des patients psychotiques, avec délires ou hallucinations, ou avec des troubles bipolaires. Mieux vaut éviter que ces patients méditent seuls ou dans une communauté trop particulière. Le risque est d'en sortir décomposé, décompensé, flippé. Un cadre exempt de prudence n'est pas thérapeutique.
Ce n'est pas donc un exercice spirituel ?
On parle ici de la méditation bouddhiste transformée en méditation thérapeutique. Ce qui veut dire qu'elle s'intègre dans une approche plus globale.
Avec qui pratiquer cette thérapie en confiance ?
Souvent, on renvoie les patients chez des psychologues qui emploient régulièrement la méditation, en individuelle ou en groupe. Pour eux, la méditation est un outil parmi d'autres. Avec leur formation universitaire, ils sont tout indiqués. Ils connaissent les maladies psychiques et psychiatriques et sentent leurs limites personnelles. Confrontés à des problématiques plus complexes que ce que des patients expliquent de leurs symptômes, ils les enverront chez des psychiatres. Maintenant, d'autres personnes non psychologues travaillent de manière aussi sérieuse. Le souci est cette inflation d'approches psychothérapeutiques. On a l'impression qu'une nouvelle technique est inventée chaque semaine, certaines bien farfelues. En tant que psychiatre, on essaye de travailler avec des approches validées, la méditation en fait partie.
Pour certains acteurs, la méditation est devenue un marché très lucratif. N'y a-t-il pas conflit d'intérêts avec la déontologie thérapeutique ?
Les gens qui tombent dans l'excès voire la malhonnêteté ont toujours existé et existeront toujours. Prenons l'exemple de l'hypnose, potentiellement racoleuse. Mal intentionné et surfant sur l'hypnose de foire qui paraît magique, on peut se présenter comme hypnothérapeute et créer pas mal de déceptions. Nous, nous expliquons que cet outil ne fait pas de miracles comme Messmer à la télé. Même chose pour la méditation. Les réseaux sociaux favorisent un méli-mélo de communications pour des pratiques diverses. Mais les conflits d'intérêts existent aussi par rapport à la recherche dans le domaine de la psycho-pharmacologie. Sur les réseaux sociaux, la méditation a tendance à être présentée comme une arme absolue pour ne plus être stressé, ne plus être anxieux, ne plus être déprimé : ce n'est évidemment pas vrai. Comme l'hypnose, l'outil est sérieux mais pas magique.
L'industrie de la pleine conscience
Parée de ce vernis scientifique encore bien mince, une véritable industrie de la mindfulness a vu le jour, séduisant parfois les gens crédules à grand renfort de prétentions largement exagérées. Éditeurs de magazines spécialisés ou de livres, créateurs d'applications mobiles et organisateurs d'ateliers de croissance personnelle ou de formation en entreprise sont nombreux à avoir flairé la bonne affaire. 'C'est un business assez lucratif, qui tire profit du besoin réel que de nombreuses personnes éprouvent de ralentir et, peut-être, de redonner un sens à leur vie", croit Simon Grégoire, psychologue du travail. Acheter un bracelet BuDhaGirl vanté dans la pub de Mindful Glamour, dans le magazine Mindful, vous rendra-t-il vraiment plus serein ? À méditer…' Par Valérie Borde, journaliste, extrait de "Le boom de la méditation, in https ://lactualite.com/societe/le-boum-de-la-meditation/