Faut-il un cordon sanitaire autour du PTB?
Le MR s'est emparé du sujet et multiplie les sorties médiatiques. Pour certains, le caractère marxiste du parti suffit à l'isoler. Un peu court quand même estiment d'autres.
- Publié le 08-12-2016 à 13h08
- Mis à jour le 25-04-2022 à 21h23
Le MR s'est emparé du sujet et multiplie les sorties médiatiques. Pour certains, le caractère marxiste du parti suffit à l'isoler. Un peu court quand même estiment d'autres.
En sortant à trois reprises sur la question de la mise en place d'un cordon sanitaire autour du PTB, il n'y a plus aucun doute concernant la position du MR sur cette question. Le premier, Denis Ducarme (chef du groupe MR à la Chambre) a évoqué cette possibilité dans "La Libre". Il fut suivi, dimanche dernier, par le député fédéral Philippe Goffin puis, mardi matin sur La Première, par le chef de groupe MR au Parlement wallon, Pierre-Yves Jeholet. Il ne faut pas être médium pour comprendre qu'autant de sorties médiatiques reposent sur la mise en place d'une stratégie de communication. Le premier cité arguait que "le PTB est un parti extrémiste et populiste, reposant sur une idéologie totalitaire, sur la dictature du prolétariat" . Le deuxième évoquait le caractère marxiste du parti et la volonté de mettre en place un réseau unique d'enseignement. Quant au troisième, il répétait que l'idéologie marxiste du PTB était la raison, "la seule et unique raison" .
Le juriste et philosophe Drieu Godefridi a une opinion tranchée sur cette question. Il rejoint pleinement l'idée des mandataires MR : "Ma position est simple. Durant trente ans, on nous a expliqué qu'il fallait un cordon sanitaire à l'égard de l'extrême droite pour protéger les institutions démocratiques. Et c'est une bonne solution car on a pu voir dans l'histoire qu'à chaque fois qu'on a associé ces partis au pouvoir, de manière minoritaire d'abord, ils ont réussi à subvertir celui-ci".
La question du racisme
On pourra opposer à notre interlocuteur que le PTB n'a pas dans son programme de propositions à caractère raciste. Il rétorque rapidement: "Bien entendu que le PTB ne porte pas d'idées racistes, mais ce n'est pas sur leur caractère raciste indéniable que le cordon sanitaire a été mis en place contre les partis d'extrême droite, c'est parce qu'ils sont fondamentalement antidémocratiques".
Non, pour Drieu Godefridi, le problème n'est pas là : "C'est le marxisme le problème. Le marxisme, je le rappelle, c'est l'abrogation de la démocratie et à chaque fois que le marxisme a été appliqué, il s'est accompagné de massacres. Le marxisme, c'est la guerre civile et la révolution, la suppression des classes. Si le PTB a gommé certaines références dans ses plus récents statuts, le marxisme il l'a conservé" . Pour lui, le PTB doit répondre à la question suivante : "Reniez-vous le marxisme ? Si c'est oui, alors ils doivent changer leurs statuts et devenir un parti de gauche classique. Et si c'est non, les choses sont claires. Mais vous savez, ils sont forts au PTB, ils ont ajouté dans leurs statuts qu'ils respectaient les droits de l'homme alors que Marx méprise les droits de l'homme. On ne peut pas défendre ces deux idées en même temps".
"L'opportunisme du PS"
Drieu Godefridi considère aussi que l'attitude actuelle du PS, qui fait mine de s'ouvrir au PTB, relève uniquement de l' "opportunisme" . Pour lui, en participant depuis de nombreuses années au pouvoir, le PS a démontré son respect de la démocratie. Selon lui enfin, le parti le plus proche du PTB c'est "Ecolo, au niveau de l'arrière-ban idéologique". Et d'expliquer : "La coprésidente Zakia Khattabi dit qu'elle peut envisager des coalitions avec le PTB. L'écologie a un fort substrat marxiste dans ses composantes. Mais il est clair qu'Ecolo a toujours été soucieux du respect de la démocratie".
Pour Pascal Delwit, professeur de sciences politiques à l'ULB et spécialiste du PTB (il a publié un ouvrage de référence en la matière chez Luc Pire : "Nouvelle gauche, vieille recette"), la mise en place d'un cordon sanitaire à l'égard du PTB ne se justifie pas. "Quelle est la logique d'un cordon sanitaire ? Dans une démocratique représentative, chaque parti peut exister et se présenter aux élections. Nous ne sommes pas dans un pays où on interdit les partis, comme cela a pu être le cas en Allemagne ou aux Pays-Bas. Un cordon sanitaire, c'est lorsqu'on doit se demander s'il est moralement acceptable de nouer une alliance avec un parti. Les propos tenus par le Vlaams Belang, sur les immigrés notamment, ont toujours été très clairs. Dans ce cas-ci, je ne vois pas sur quelle base morale ou politique cela pourrait s'appliquer au PTB. De plus, ce parti n'a jamais fait l'objet de condamnations liées au racisme."
Pascal Delwit reconnaît que le rapport du PTB à la démocratie représentative peut cependant parfois "être ambigu" , mais il se demande aussi pourquoi la question d'un cordon sanitaire arrive à l'agenda aujourd'hui. "La première percée du PTB date des élections de 2009. Pourquoi cette thématique débarque-t-elle seulement maintenant ? Pourquoi les cadres du MR montent-ils au créneau alors qu'aucun événement nouveau n'est intervenu si ce n'est un sondage qui place le PTB à 18 % ? Les cadres du MR utilisent des arguments qui n'ont pas beaucoup de sens."
La mise en place d'un régime de remplacement
Ici, Pascal Delwit fait référence à l'argument avancé par les tenants d'un cordon sanitaire qui pointent directement "l'idéologie marxiste" du PTB. "Qu'est-ce qu'un parti marxiste ? Un parti qui s'inspire de la doctrine de Marx et Engels. Mais c'est le cas depuis toujours pour le PTB. Depuis qu'il existe, le marxisme a fait l'objet de très nombreuses interprétations. Et ça va du trotskisme opposé au communisme international à certains partis sociaux-démocrates du début du XXe siècle. Des partis qui ont lutté contre l'élargissement du droit de vote. Dans le cas précis qui nous occupe, se référer uniquement à la doctrine est sans doute excessif. Parce qu'alors on peut dire que le parti libéral est infréquentable. En 1948, ce parti n'était pas favorable à l'élargissement du droit de vote aux femmes." De plus, selon le politologue, les écrits de Marx et Engels datent d'une époque où la notion de démocratie n'était sans doute pas forcément la même qu'aujourd'hui.
Pascal Delwit reconnaît néanmoins que certains régimes se revendiquant du marxisme ont commis des abominations : "Effectivement, il y a eu de nombreux massacres de masse. C'est incontestable dans les exemples de l'URSS, de la révolution culturelle en Chine ou de Pol Pot au Cambodge. Mais, si ces régimes se sont appuyés sur une doctrine officielle, ce n'est pas pour autant que cette doctrine engendre automatiquement de telles pratiques. On peut considérer que la théorie libérale est peu démocratique car peu ouverte à l'amplification de la démocratie représentative." Et pourtant, des partis qui s'en réclament jouent parfaitement le jeu démocratique.
Enfin, pour ceux qui s'inquiéteraient des intentions du PTB une fois au pouvoir : "Je ne pense pas qu'ils comptent mettre en place un régime de remplacement." Autrement dit, le politologue n'a jamais trouvé dans le programme du PTB la volonté de mettre en place un Etat totalitaire.
Un cordon sanitaire, c'est quoi ?
Le cordon sanitaire politique repose sur la volonté revendiquée d'un certain nombre de partis politiques de refuser de nouer des alliances avec un autre parti. C'est ce qui est appliqué en Flandre à l'égard du Vlaams Belang (anciennement Vlaams Blok). Jusqu'à présent, ce cordon sanitaire a été respecté. Néanmoins, des déclarations récentes du secrétaire d'Etat (N-VA) Theo Francken peuvent laisser penser que la question se posera sérieusement pour les nationalistes flamands lors des prochaines élections communales de 2018. Côté francophone, la même règle était d'application quand le FN belge parvenait encore à envoyer des élus dans les différentes assemblées.
Le cordon sanitaire médiatique, par contre, consiste pour la presse à ne jamais donner la parole aux élus et aux dirigeants d'un parti d'extrême droite mais, seulement, de mettre en avant leurs éventuelles condamnations judiciaires et d'analyser leurs programmes et propositions. En Flandre, le cordon sanitaire médiatique n'a jamais été d'application, à l'inverse de la Wallonie et de Bruxelles, où les différents médias (en audiovisuel et en presse écrite) se sont mis d'accord pour l'appliquer.