La réforme de la rémunération du personnel hospitalier est en train de bureaucratiser les soins de santé, cela m'inquiète

La dernière phase de la réforme du mode rémunératoire du personnel hospitalier a été mise en œuvre en 2022 à l'issue de la pandémie de coronavirus. Objectif : harmoniser les rémunérations entre hôpitaux et revaloriser certains profils. Mais voilà, cette réforme a détruit le précieux héritage du Covid.

MARCHE-EN-FAMENNE, BELGIUM - APRIL 23 : Vivalia groups together all health care in : 6 hospital sites, 1 polyclinic, 4 senior care homes and 1 psychiatric care home. The Vivalia intermunicipality Health Care Centre has 1190 beds, employs more than 3900 people and has the services of about 400 specialist doctors. Since the beginning of the coronavirus crisis, the Vivalia group has mobilised all its expertise in the service of the population with 12 units Covid19, 3 biology labs, 4 triage centres and 7 psychological support cells. Pictured on April 23, 2020 in Marche-En-Famenne, Belgium, 23/04/2020 ( Photo by Vincent Kalut / Photonews
"La crise Covid a montré à quel point les infirmières et infirmiers étaient capables de résilience, de force de travail, d’entre-aide et de créativité. L’IFIC a détruit le précieux héritage du Covid. À certains endroits, la solidarité entre soignants s’est abîmée." ©VKA

Une carte blanche de Philippe Leroy, administrateur délégué des Cliniques universitaires Saint-Luc

Les hôpitaux ont connu une vaste réforme du mode de rémunération de leur personnel. La dernière phase de cette réforme, baptisée "IFIC", a été mise en œuvre en 2022 en sortie de crise Covid. Objectif : harmoniser les rémunérations entre hôpitaux et revaloriser certains profils, spécialement en début de carrière.

Au cœur de la "philosophie IFIC" : rémunérer les métiers selon leur "profil de fonction". La pierre angulaire du nouveau système fût donc d'établir dès 2005 un catalogue exhaustif des descriptions de fonction des travailleurs du secteur hospitalier. Ce catalogue a été écrit centralement par des "experts". Cela a pris près de 15 ans.

Avez-vous deviné la suite ? Impossible de capturer sur papier la diversité des profils du personnel, dont les tâches évoluent en permanence en fonction des nouvelles technologies et des adaptations dans l'organisation des soins ! Les modes d'organisation sont par ailleurs différents d'un hôpital à l'autre, reflétant entre autres la diversité du profil de la patientèle.

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Très peu de soignants se sont reconnus dans les profils de fonction établis. Une pluie de recours a débouché sur des kyrielles d'amendements, l'écriture de nouveaux profils, l'introduction d'exceptions, puis d'exceptions aux exceptions… La machine bureaucratique a échafaudé une des plus remarquables usines à gaz qui soit.

Nous apprenons en consultant en 2025 le profil de fonction d'un "Opérateur" (IFIC 11) que parmi ses tâches "il imprime des documents quotidiens et périodiques et/ou prépare des CD Roms et des disquettes concernant les procédures de traitement".

Des conséquences délétères sur le terrain

On pourrait rire de cette déconnexion complète si l'IFIC n'avait pas généré des conséquences délétères sur le terrain. Seuls certains infirmiers ont été revalorisés, suscitant un profond sentiment d'injustice chez les autres. Beaucoup de compétences spécifiques n'ont pas été reconnues. Les soignants qu'on a voulu faire à toute force entrer dans des cases… rechignent maintenant à en sortir ! Que nous répond aujourd'hui un infirmier du secteur des consultations (barème IFIC 14) quand on lui demande d'aller prêter main-forte à son collègue en unité de soins (barème IFIC 15, mieux rémunéré… qu'on a refusé aux infirmiers de consultation) ?

La crise Covid a montré à quel point les infirmières et infirmiers étaient capables de résilience, de force de travail, d'entre-aide et de créativité.

L'IFIC a détruit le précieux héritage du Covid. À certains endroits, la solidarité entre soignants s'est abîmée. Le "profil de fonction" a créé un effet d'ancrage redoutable, freinant les changements d'organisation et les adaptations qui avaient été si salutaires pour gérer la crise au bénéfice des patients !

La colère sur le terrain a conduit de nombreux hôpitaux à donner des compléments salariaux – non financés – à une série de soignants oubliés, aggravant leur déficit. La chimère de l'harmonisation salariale a fait long feu. Le coût de la vie différent entre les régions du pays entraîne de toute façon des inégalités de pouvoir d'achat réel.

L'IFIC offre une illustration d'une tendance de fond qui m'inquiète : la bureaucratisation des soins de santé. Le pilotage très centralisé de ce type de réforme a produit beaucoup de lenteur et de lourdeur. In fine, l'argent injecté dans le système n'a pas amélioré la qualité des soins ni le service rendu des hôpitaux. Au contraire, le débat sur la meilleure organisation des soins a été confisqué au profit d'un débat technocratique sur les "profils de fonction".

À l'avenir, une autre approche est possible. Fixer l'objectif d'une réforme et contrôler son exécution centralement mais laisser aux hôpitaux sur le terrain la responsabilité et les modalités de sa mise en œuvre. En deux mots : faire confiance.

Cette opinion a fait l'objet d'une réplique de la part de l'ASBL IFIC, que voici :

Suite à l'opinion de Philippe Leroy, administrateur délégué des Cliniques universitaires Saint-Luc, parue dans La Libre du 20 mars, concernant la réforme IFIC de la rémunération du personnel hospitalier, l'asbl IFIC souhaite apporter quelques clarifications par la voix de sa directrice Stéphanie Matte :

"Loin de vouloir constituer un "catalogue exhaustif de descriptions de fonctions" visant à remplacer les "profils de fonction" internes, le système IFIC a pour objectif de décrire, selon une méthodologie analytique, des fonctions de référence sectorielles, mesurées sur base de critères identiques pour former la base d'une politique salariale transparente et cohérente. Il s'agit un changement de paradigme : les tâches exercées déterminent la rémunération, et non plus uniquement le diplôme. Contrairement à ce que laisse penser monsieur Leroy, le modèle IFIC se veut évolutif. Chaque année, une vingtaine de fonctions sont entretenues pour s'adapter aux évolutions légales, technologiques etc, des fonctions peuvent être ajoutées et d'autres, obsolètes, supprimées. Cette année, c'est la famille des fonctions informatiques (incluant la fonction d'"opérateur") qui est revue en profondeur.

L'asbl IFIC regrette par ailleurs les propos systématiquement négatifs. On parle par exemple d'une "pluie de recours" contre l'attribution alors qu'ils n'ont constitués qu'environ 6% des travailleurs au niveau sectoriel, et on oublie de mentionner que la grande majorité des travailleurs ont renoncé à leur ancien barème pour choisir l'IFIC car le modèle salarial est avantageux pour plus de 85% des travailleurs. Les gains, bien que pas identiques pour tous, ne sont toutefois pas négligeables : par exemple, sur l'ensemble d'une carrière, une augmentation de 3% pour un infirmier de catégorie 14, 1,5% pour un infirmier spécialisé de catégorie 15 et, jusque 6% pour un infirmier en chef ; le gain sur les 5 premières années est en outre supérieur à 10% pour presque toutes les fonctions d'infirmier."

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