"Cette année, j'arrête de me cultiver ?"
Les encyclopédies en ligne et les outils d'intelligence artificielle qui répondent à nos questions nous dispensent-ils de nous cultiver ? Certains de ces outils vont bouleverser le rôle de l'école. Pour autant, peu de lecteurs de La Libre jugent qu'il faut snober la transmission du savoir.

- Publié le 05-01-2023 à 09h43

Nos résolutions pour 2023. Tout au long de la semaine, après avoir sollicité votre avis sur le site Lalibre.be, nous testons pour vous une série de résolutions originales qui disent sans doute beaucoup sur notre société.
Hier, déjà, il y avait Wikipedia, des centaines et des centaines de sites d'informations, des moteurs de recherches aux performances inégalées, des encyclopédies en ligne sérieuses, sourcées et libres d'accès. Aujourd'hui, il y a ChatGPT, ce robot conversationnel aux capacités étonnantes qui comprend les questions et structure des réponses personnalisées. Et demain, s'interrogeait en juillet dans La Libre le scénariste Philippe Chappuis (dit Zep), pourquoi ne pourrait-on connecter notre cerveau à un ordinateur central et démultiplier nos capacités cognitives ? "Au lieu d'acquérir des connaissances par apprentissage, on pourrait les télécharger. Ce n'est d'ailleurs pas complètement fou [de le penser] : on le vit en partie avec nos smartphones."
Dans un tel contexte, à quoi sert-il de se cultiver et d'étudier ? Pourquoi encore apprendre tel texte d'Arthur Rimbaud, les dates de la guerre de Cent Ans ou ce qu'étaient les accords de Munich ? La question est battue et rebattue depuis des années, mais elle ne cesse de se faire plus aiguë alors que se succèdent les nouvelles technologies.
"L'école en France est dans une crise profonde", relevait d'ailleurs le philosophe Abdennour Bidar le 17 décembre dans La Libre. "Comme beaucoup d'institutions de savoir et de pouvoir, [son] action est court-circuitée. [Un jeune] suffisamment habile pour surfer intelligemment sur le Net peut devenir un autodidacte dans à peu près n'importe quelle discipline." Le métier du professeur a muté, concluait le philosophe. Son rôle, davantage qu'auparavant, est d'apprendre à douter et d'enseigner une méthodologie qui permettra à l'élève de percevoir ce qui est vrai ou non dans ce qu'il a lu. La transmission des savoirs, à l'école et ailleurs, a-t-elle encore un sens ?
Nous ne sommes pas des Playmobils
Face aux progrès de l'intelligence artificielle, deux postures peuvent être schématisées. Celle des matérialistes qui pensent que la machine pourra se faire l'égale du cerveau humain, et celle des non matérialistes qui mettent en avant la sensibilité de la conscience humaine dont serait à jamais dépourvu l'ordinateur. "Est-elle dotée d'une capacité d'abstraction, d'une intériorité, d'une imagination ; comprend-elle le fond du problème, peut-elle dialoguer avec elle-même ou poser des choix éthiques votre machine ?" "Non !", répond en substance Charles Delhez chroniqueur pour La Libre. "Sans doute, les ordinateurs seront toujours meilleurs que nous dans l'accumulation des données et la vitesse de leur traitement, mais l'homme ne se réduit pas à cela, il est capable d'innovations imprévues", écrivait-il. Encore faut-il, dans ce cas-là, qu'il soit suffisamment nourri pour exercer son imagination et poser un regard inédit sur le monde.
La place que la transmission du savoir doit garder à l'école par exemple et très complexe et impose de nombreuses nuances, néanmoins, pour l'aborder, une question qui semble fondamentale est celle-ci : comment considérons-nous la culture ? Relève-t-elle du registre de l'avoir ou de l'être ? Est-elle un bagage qui permet de nous distinguer (le fameux "bagage culturel"), ou est-elle ce qui nous offre de "devenir ce que nous sommes" ? Tel est le débat que pose François-Xavier Bellamy dans son ouvrage Les déshérités ou l'urgence de transmettre (Éd. Plon). Si la culture est ce que l'on a acquis, si elle n'est qu'un capital, nul doute qu'un ordinateur pourra nous la fournir en temps utile. Si elle est le "passage nécessaire par où s'accomplit notre personnalité", si elle "augmente ce que nous sommes", la voici essentielle. L'Homme n'est pas un être d'immédiateté, conclut le philosophe français, "il a besoin de l'autre pour accomplir sa propre nature". C'est ainsi que la culture nous transforme et nous décentre pour "nous conduire à nous-mêmes". "Lire, apprendre par cœur, c'est laisser un texte, une musique, un savoir nous habiter, nous transformer, élever et élargir notre esprit et notre cœur jusqu'à leur propre hauteur."
La centaine de réponses que nous avons recueillies sur notre site va dans le même sens : les nouvelles technologies, malgré tous leurs atouts, ne nous dispensent pas de lire, d'apprendre ou de nous renseigner. "Si nous devions arrêter de nous cultiver pour laisser le champ libre à l'intelligence artificielle, nous perdrions ce que nous sommes de plus précieux : notre esprit, notre personnalité. Nous ne sommes pas des Playmobils", laisse entendre Alexei. "Je suis un homme de culture parce qu'en moi les mélanges se sont faits", note Marie, en citant Pasolini.
Faut-il arrêter de se cultiver ? Quelques-unes de vos réactions
"Lire, apprendre, se cultiver participent à faire de nous des citoyens plus tolérants, ouverts au monde qui les entoure, curieux des choses et des autres. Le livre et la lecture sont des fenêtres ouvertes vers ce monde que nous connaissons peu ou mal. Y renoncer au profit d'internet revient à s'isoler, à vivre en vase clos, en pensant qu'un ordinateur – une machine – suffit. Pour ce qui est des apprentissages, ils sont nécessaires pour avancer, essayer de trouver sa place et font de nous des personnes plus riches."
France, 51 ans
"Il est vrai qu'internet possède la réponse à nos questions, mais sans culture nous ne savons pas quelle question poser à internet. Si nous demandons à Google une information historique comme la date d'un évènement, nous savons déjà que cet événement a eu lieu. […] De plus, la culture est une des choses qui nous forme, les passions donnent parfois du sens à notre vie et la passion est toujours liée à une connaissance. […] La culture est aussi un élément structurant. Nous n'avons pas en nous des informations éparses, nous faisons des liens entre les connaissances. Cette capacité risquerait de se perdre si la paresse du 'regarde sur Google'[gagnait la partie]."
Jean-Baptiste, 20 ans
"À ne considérer qu'une perspective utilitaire, la culture personnelle voit son importance se réduire et ce déclin s'accentuera à mesure que les prouesses des machines grandiront. Toutefois […] nous lisons, écoutons de la musique, dessinons, étudions souvent sans avoir la moindre intention pratique ou économique. Nous faisons ce genre de choses parce qu'elles nous plaisent, parce que nous y plonger nous rend heureux. C'est alors que la machine devient absolument inutile : je peux bien imaginer un robot qui me donne à la seconde toutes les citations, mises en parallèle, analyses de Proust dont je pourrais avoir besoin, je ne peux pas imaginer un robot qui me donne le bonheur de le lire sans que je le lise…"
Étienne, 72 ans
"Internet et les outils tels que ChatGPT ne font que fournir des réponses, souvent péremptoires, à des questions que l'on se pose. Sans culture, ni confrontation à l'altérité (ce qui est à mon sens l'essence même de la culture), il n'y a pas d'émergence de questions ni d'esprit critique vis-à-vis des réponses fournies. Je considère donc que lire, apprendre et se cultiver est encore plus important avec ces outils qu'avant."
Quentin, 40 ans
"On ne se cultive pas d'abord pour "répondre à des questions" mais pour s'ouvrir à des questions qu'on ne se serait pas posées sans cela. Parce que quand nous découvrons de nouvelles peintures, musiques, personnes, de nouveaux livres, lieux, etc., nous nous enrichissons de manière plurielle (et pas en suivant "mes questions") ; nous devenons davantage capables de faire face à la réalité de la vie avec un large panel "d'outils" en poche."
Jean-François, 57 ans
Qu'en dit la machine?
ChatGPT (chat.openai.com) est un outil d'intelligence artificielle qui comprend et répond aux questions. Nous lui avons demandé "pourquoi devoir encore apprendre des données par cœur. Avons-nous vraiment besoin d'avoir appris ce qu'a écrit Baudelaire ou peint Picasso pour être capable d'avoir un esprit critique?" Voici sa réponse.
"Il est vrai que vous n'avez pas besoin de connaître par cœur toutes les œuvres de Baudelaire ou de Picasso pour être capable de critiquer les informations qui vous sont fournies ou pour développer votre esprit critique. Cependant, avoir une base solide de connaissances peut vous aider à mieux comprendre et à apprécier les œuvres de ces artistes et à être en mesure de les contextualiser et de les analyser de manière plus approfondie. De plus, avoir une culture générale solide peut vous aider à comprendre et à analyser les informations de manière plus globale et à avoir une perspective plus large sur le monde qui vous entoure. Enfin, il est important de se rappeler que l'apprentissage et la culture ne sont pas seulement destinés à nous fournir des informations pratiques ou à nous aider à résoudre des problèmes concrets. Ils peuvent également être une source de plaisir et de satisfaction personnelle et nous aider à développer notre curiosité et notre soif de connaissances."