L'archéologie antique sert-elle encore à quelque chose ?
Est-il encore utile de fouiller les terres européennes à la recherche de vestiges antiques ? Quelles découvertes peut-on encore faire en la matière ? Et à quoi peuvent-elles servir ? Entretien avec l'archéologue Marco Cavalieri qui a contribué à des découvertes exceptionnelles ces derniers mois en Toscane.

- Publié le 26-11-2022 à 10h28

C'est une véritable armée qui a surgi des terres de Toscane : une troupe de 24 statues de bronze et une somme de 5 000 pièces de monnaie étrusques et romaines découvertes par une équipe d'archéologues. Ce trésor, rendu public par le ministère italien de la Culture le 8 novembre dernier, nous en apprendra sans doute beaucoup sur les Étrusques, civilisation européenne de navigateurs et d'artisans qui précéda les Romains sur les terres italiennes et qui reste, en bien des aspects, entourée de mystères. Pour autant, au-delà d'une telle trouvaille, que peut encore l'archéologie antique ? Réalise-t-on encore souvent des découvertes ? Est-il encore utile de dépenser des millions pour fouiller les terres européennes ?
"La question des fouilles est bien difficile, reconnaît l'archéologue Marco Cavalieri, professeur ordinaire (notamment à l'UCLouvain) en archéologie romaine et antiquités italiques. Elles détruisent le contexte dans lequel les vestiges sont enfouis. Elles engagent également un processus qui aboutit au devoir de conservation et de valorisation de l'objet trouvé. Soyons donc prudents avant d'entamer des fouilles et veillons à avoir les moyens nécessaires. Ainsi, il reste un tiers de Pompéi à fouiller, mais je ne suis pas certain que ce soit notre génération qui doive s'y atteler. Poursuivons l'étude de ce que nous avons déjà découvert, et veillons à l'entretien coûteux des vestiges actuels. Quand on manque de budget, laisser ces vestiges sous terre est souvent le meilleur choix à prendre."
"Ce qui est cependant magnifique dans les récentes découvertes en Toscane, poursuit le professeur qui fut impliqué dans le chantier, c'est non seulement les statues et monnaies retrouvées dans un état impeccable, mais aussi la boue issue des sources chaudes locales qui les a protégées durant des siècles. Grâce à elle, nous pourrons reconstituer avec davantage de précision encore le climat et l'environnement de la Toscane constitué, il y a plus de 2 500 ans, de larges forêts de chênes et de châtaigniers."

L'archéologue voit dans cette découverte tout le sens de sa discipline. "Comme par le passé, nous devons affronter les fouilleurs clandestins. Le plus grand drame qui se cache derrière leurs méfaits est qu'ils déterrent des objets sans se préoccuper du contexte dans lequel ils les ont trouvés. Nous coupons alors la parole de ces trésors : on ne sait plus tout ce qu'ils ont à nous raconter, le lien qu'ils tissaient avec leur environnement. Au contraire, la découverte en Toscane rejaillira aussi sur l'étude de tous les objets étrusques et romains que nous connaissions déjà et que nous pourrons réinterroger avec les connaissances nouvelles que nous engrangeons. Dans la même idée, je repense à quelques tessons de céramique mycénienne que nous avons découverts à Rome, sur le Capitole. C'est bien parce que nous savons que c'est en cet endroit qu'ils nous attendaient que ces tessons prennent tout leur sens : ils nous racontent qu'au XIIe siècle avant J.-C., quatre siècles avant la Rome historique, des marchandises venant du Péloponnèse étaient déjà commercialisées là, sur les rives du Tibre. Qui aurait pu s'en douter ?"
"Je prends un autre exemple, poursuit Marco Cavalieri. Nous effectuons actuellement des recherches dans la ville d'Ostie au sud-ouest de Rome. La question qui nous taraude est de savoir comment des hommes ont pu s'y établir : tout est inconfortable en ce lieu. Sur les rivages d'une mer sableuse, Ostie est en effet bordée par le Tibre, un fleuve dangereux qui connaît des crues violentes. Sans compter que la nappe phréatique y est très haute. Aujourd'hui, on peut émettre l'hypothèse qu'Ostie a survécu parce qu'elle fut en quelque sorte la ville du recyclage. Au début de son règne (117-138), l'empereur Hadrien décide d'en faire une ville apte à accueillir les travailleurs portuaires. Il rase des quartiers entiers et construit des insulae, les buildings de l'époque. Pour surélever la ville de deux mètres et lui permettre d'échapper aux inondations, il rapatrie de Rome les débris de l'incendie de 64. Il organise aussi un système de recyclage des céramiques. Aujourd'hui, avec le biomimétisme, nous innovons en observant la nature ; on pourrait aussi s'inspirer davantage de ce que réalisaient nos ancêtres."

D'autant plus, souligne Marco Cavalieri, que les Romains étaient bien différents de nous dans leur appréhension des problèmes. "Peu de leurs solutions étaient standardisées. Ils pensaient les choses au cas par cas de manière bien plus pragmatique que théorique. La différence avec les Grecs est marquante à cet égard. Regardez une statue romaine : l'arrière – que l'on ne voyait pas – n'était pas travaillé. Chez les Grecs, la statue était affinée et sculptée de tous les côtés. Même le rapport donnant-donnant que les Romains entretenaient avec leurs divinités était plus utilitariste. De notre côté, nous théorisons, planifions, standardisons les solutions. Ajoutons que les Romains étaient bien plus conscients de la vulnérabilité qui était la leur (90 % des nouveau-nés n'atteignaient, par exemple, pas l'âge d'un an). S'ils cherchaient des solutions, ils acceptaient également la fatalité et les limites que nous essayons d'abolir."
"Ces connaissances sur le passé, issues du croisement entre l'histoire et l'archéologie ne sont pas rentables économiquement, certes, mais elles nous permettent de faire un pas de côté par rapport à ce que nous vivons, d'interroger nos modes de vie, de mieux comprendre d'où nous venons…", conclut Marco Cavalieri. C'est ainsi qu'un simple tesson de céramique ou qu'une fresque oubliée dans une chapelle de l'Ombrie ont le pouvoir d'exercer et d'enrichir notre liberté.