Non, les Gens du Voyage n'ont pas tous des dents en or
- Publié le 03-01-2020 à 12h03
- Mis à jour le 03-01-2020 à 14h24

Une opinion d'Émilie Herbert, docteure en Information et Communication (ULiège) et chercheuse, spécialisée dans les questions de diversité et d'égalité au sein des médias et des industries culturelles.
"Je pense à leurs fausses larmes fétides et à la seule chose de valeur dans cette 'espèce' : leurs dents en or".
Voici pour rappel comment Benoît Hons, échevin PS en charge du Tourisme et de l'Enseignement dans la commune de Neupré, concluait ce samedi 28 décembre un "post" Facebook stigmatisant violemment la communauté des Gens du Voyage. De retour d'un séjour à Séville, Hons ne ramène manifestement pas que des bons souvenirs : dans son message (désormais supprimé, mais dont une capture d'écran circule encore sur les réseaux sociaux), il explique s'être fait voler des objets de valeur par "ce que les romantiques appellent les 'gens du voyage'". Dénoncés par un internaute, ses propos font le tour des rédactions et penaud, Hons est contraint de s'excuser, justifiant étonnamment cet égarement… par la perte de ses lunettes de vue.
Haine
Les propos de Hons sont absolument inacceptables et indignes d'un élu politique, et la bourgmestre de Neupré a promis une sanction à la hauteur des injures proférées. Mais ces dernières ne font en réalité que refléter un discours xénophobe envers les Roms et les Voyageurs (ou Gens du Voyage) d'une effrayante récurrence sur les réseaux sociaux. En témoignent les commentaires des lecteurs et lectrices des articles concernant cette affaire, tous plus haineux les uns que les autres : "faut toujours s'excuser bordel... malheureusement c'est toujours les mêmes qui volent et qui mendient" ; "pendez-le haut et court pour avoir dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas" ; "un rien choque aujourd'hui. C'est connu que les 'gens du voyage' sont des voleurs", etc.
Banalisation de l'antitsiganisme
Sans grande originalité, Hons réunit dans son message les clichés habituels : voleurs, profiteurs, sales, menteurs, hyperfertiles, les Tsiganes (car c'est bien d'eux qu'Hons veut parler) y sont décrits dans des termes identiques à ceux que l'on employait déjà dans les années 1940 en France pour mieux justifier leur internement dans des camps. En Belgique, ce sont plusieurs centaines de Tsiganes qui se verront envoyés vers Auschwitz-Birkenau entre août 1942 et juillet 1944 tandis qu'à travers l'Europe, c'est près de la moitié de la population tsigane qui disparaîtra dans les camps d'extermination. Monsieur Hons ne propose finalement pas mieux lorsqu'il déclare vouloir leur "montrer le chemin le plus direct" vers "l'enfer", un discours glaçant à la limite de l'appel au meurtre. Force est de constater que, malheureusement, l'antitsiganisme est une des dernières formes acceptables de racisme et qu'il existe en Belgique une certaine banalisation de cette haine envers les Tsiganes et les Voyageurs. Car si Hons s'en prend dans son message aux Roms d'Espagne (les Gitanos), il évoque également les "terrains que les communes mettent à leur disposition, avec eau et commodité pour leur immonde 'fécalité'" - semblant oublier qu'en Belgique, aucun terrain n'est actuellement mis à disposition des Voyageurs durant les mois d'hiver (de novembre à mars), laissant des familles entières sans possibilité de stationnement. Ce n'est pas la seule approximation dans son message : n'en déplaise à monsieur Hons, le terme "Gens du Voyage" n'a rien de romantique, mais a bien été créé en France en 1969 pour mieux poursuivre la catégorisation et la surveillance intensive des familles non sédentarisées (ou, comme dans la majorité des cas, semisédentarisées).
L'histoire, la culture, les traditions et les valeurs des Voyageurs et des Tsiganes (qu'ils soient Gitans, Manouches, Roms d'Europe Centrale et de l'Est...) vont bien au-delà des images stéréotypées et négatives qui sont constamment véhiculées au sein des médias et de la culture populaire. Pourtant, la normalisation grandissante d'une pensée fascisante réfractaire à toute forme d'altérité (qu'elle soit d'ordre racial, ethnique ou même sexuel) s'accompagne de conséquences bien réelles : lorsque des Roms se font tabasser en mars 2019 en région parisienne à la suite de rumeurs totalement infondées dignes du Moyen-Âge sur de prétendus vols d'enfants ; lorsque des voyageurs britanniques voient leur terrain vandalisé par des inconnus et leur portail aspergé d'acide en décembre 2019 ou lorsque Matteo Salvini réclame la stérilisation d'une femme Tsigane et la mise en adoption de ses enfants au sein de "familles respectables" en juin 2019, nous flirtons avec les pires heures de l'Histoire avec pour nouveauté qu'Internet sert ici de défouloir pour nombre de personnes qui n'y voient qu'un juste retour des choses. Comment dès lors imaginer que les propos racistes de Hons et leurs échos pourraient ne pas avoir de conséquences désastreuses sur la vie des Voyageurs belges ? La liberté d'expression ne peut pas servir d'excuse à la diffusion d'une idéologie nauséabonde mettant potentiellement en danger des individus déjà fragilisés, et les politiques ne devraient certainement pas mener la voie dans cette direction...
