"Votre vie est en danger ? Revenez nous voir dans trois mois !"

Contribution externe
"Votre vie est en danger ? Revenez nous voir dans trois mois !"
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Une opinion de Gérald Gesché, fidèle lecteur de La Libre.


Chaque jour, en Belgique, six personnes se suicident. Malgré ce chiffre alarmant, la prise en charge des patients affectés de maladies psychiatriques est encore largement déficiente.
En lisant ce titre, vous vous posez la question de savoir dans quelles circonstances des propos de ce type pourraient encore s'échanger de nos jours dans notre société moderne.

Dans notre pays, la Belgique, où il fait heureusement bon vivre pour la majorité d'entre nous, le suicide est l'une des premières causes de mortalité des jeunes. Ainsi, près de deux mille vies sont perdues chaque année en Belgique (1). Ces chiffres sont comparables au nombre d'accidents mortels sur les routes pour les jeunes, sans compter que certains d'entre eux sont des suicides déguisés (1).

Il y a quelques jours, j'ai été très interpellé par les propos d'Adeline Dieudonné lors d'une chronique matinale sur la Première lorsqu'elle évoquait le manque de moyens octroyés aux hôpitaux. Elle mettait en exergue la difficile, voire l'impossible charge de travail des infirmières en prenant l'exemple d'une nuit passée dans un département de néonatologie. Cette intervention en a retourné plus d'un, et j'en fais partie… C'est même elle qui m'a donné l'idée d'écrire ce texte.

Et les maladies mentales ?

En effet, après réflexion, je me dis que le fait d'avoir choisi un exemple en néonatologie n'était pas non plus totalement le fruit du hasard. Nous vivons dans une société qui privilégie certaines valeurs, ce qui est bien normal. La protection de la petite enfance en fait partie et on ne peut que s'en réjouir. D'autres sujets attirent également l'attention comme la prise de conscience que le cancer touche une population de plus en plus jeune, et il y a effectivement beaucoup de questions à se poser à ce sujet. Les viols font aussi partie des sujets mobilisant des émotions fortes et c'est tant mieux !

En même temps, je ne peux m'empêcher de penser qu'une catégorie de maladies, et donc de patients, n'est pas traitée sur un pied d'égalité, voire même se trouve complètement délaissée. Je fais bien évidemment ici référence aux patients souffrant de maladies mentales ou psychiatriques.

Sans que cela n'émeuve particulièrement l'opinion publique, la prise en charge des patients affectés de maladies psychiatriques est encore largement déficiente aujourd'hui. Lorsqu'un patient se présente aux urgences, dans un hôpital, il est dans le meilleur des cas gardé pour la nuit, mais rares sont les patients qui sont hospitalisés au-delà. Pourquoi ? Tout simplement par manque de place… La liste d'attente pour des maladies psychiatriques est de plus de trois mois ! "Est-ce un problème ?" vous demanderez-vous. Oui, c'est clairement un problème, un problème vital même, parce qu'il y a des risques de mise en danger de soi-même ou d'autrui. Des personnes risquent de passer à l'acte, j'en veux pour preuve que six personnes se suicident tous les jours en Belgique ! D'autres repartent des hôpitaux en conduisant un véhicule alors que la médication reçue fait qu'ils ne sont vraiment pas en état de conduire… D'autres personnes encore constituent un danger réel pour leurs enfants ou leurs proches.

Un problème d'humanité

De manière générale, il ne s'agit pas que d'un problème de santé publique. Il s'agit aussi d'un problème d'humanité. Je n'ose pas imaginer le scandale qui résulterait de la non-prise en charge immédiate des accidentés de la route dans un hôpital. "Vous êtes un blessé de la route ? Revenez nous voir dans trois mois !" Ou de femmes sur le point d'accoucher : "Nous sommes désolés mais il n'y a pas de place aujourd'hui, revenez demain". Quand il s'agit de risques de suicide, ce n'est pas pareil… Soyons francs : il existe encore de très nombreux préjugés culturels qui sont plutôt tenaces… Dans l'imaginaire collectif, le suicide reste un acte honteux : "un suicidé fait un choix, il n'a donc qu'à en assumer les conséquences, non ?…" Pourtant, quand un accidenté de la route doit se faire prendre en charge en état d'ébriété, personne ne se pose la question de savoir "s'il l'a fait exprès…". On le soigne, point. Pareil pour un fumeur victime d'un cancer des poumons. Mais le suicide, lui, n'est toujours pas pris au sérieux. Et le suicidé encore moins. N'en rit-on pas dans de nombreux films alors qu'on ne l'oserait jamais lorsqu'on évoque les malades du cancer ou les personnes amputées ? Le patient de psychiatrie n'est lui-même pas toujours traité de manière équitable avec les autres patients. Beaucoup sont traités avec énormément de condescendance ou de mépris au sein des hôpitaux (heureusement il y a aussi beaucoup de soignants qui aident bien). En outre, la consultation psychiatrique dans les hôpitaux dépasse rarement le quart d'heure, bien qu'elle soit plutôt bien rémunérée… On se borne souvent à prescrire des médicaments, sans nécessairement se préoccuper de l'accompagnement psychologique de ces personnes en état de souffrance aigu. Et je n'évoque même pas ici la prise en charge de l'entourage de ces patients…

Dénoncer

Il est temps que les choses changent, que les mentalités évoluent, et nous avons tous une part de responsabilité. Il faut notamment faire en sorte que nos décideurs en matière de soins de santé se saisissent de ces problèmes avec davantage d'humanité et de volonté. Une vie vaudrait-elle davantage ou moins qu'une autre vie ? Lorsque certains professionnels échangent au sujet de leurs patients je les entends parler de "situations". Pour moi, Thibaud, que j'ai perdu il y a maintenant trois ans, était bien plus qu'une situation… En le voyant confronté à toutes ces difficultés, malgré la bonne volonté des intervenants autour de lui, je m'étais promis de dénoncer ce système et de faire du "bruit" pour en parler. Cela ne l'aidera plus, j'en suis conscient, mais en parler autour de moi pourra peut-être en aider d'autres ?

(1) : Statistiques pour l'année 2016 du Centre de prévention du suicide.

Chapeau et intertitres sont de la rédaction.

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