Haarscher: "C'est l'extrême droite qui manipule la peur de l'islamisme radical"
Fin analyste des questions de société, le philosophe Guy Haarscher (ULB) décortique la manière dont la liberté d'expression se manifeste aujourd'hui. Est-elle devenue cadenassée ? Existe-t-il un problème de l'islam en Occident ? D'où vient le dénigrement systématique du politique ? Guy Haarscher est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
- Publié le 04-10-2014 à 11h44

Fin analyste des questions de société, le philosophe Guy Haarscher (ULB) décortique la manière dont la liberté d'expression se manifeste aujourd'hui. Est-elle devenue cadenassée ? Existe-t-il un problème de l'islam en Occident ? D'où vient le dénigrement systématique du politique ? Guy Haarscher est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
L'ULB est sous le feu des projecteurs suite aux plagiats découverts dans les discours du président du CA de l'université. Etes-vous choqué par une telle pratique ?
Qui ne serait pas choqué par un plagiat lors d'un discours de rentrée académique ? Me trouvant pour l'instant à l'étranger, je ne peux évidemment réagir à chaud.
D'autres cas de plagiats dans les discours de M. Delchambre ont été épinglés. Doit-il démissionner ?
Connaissant le président, je suis sûr que, quoi qu'il fasse, il agira dans l'intérêt de l'université.
Les critiques envers des sujets délicats comme l'islam ou Israël engendrent des flots de réactions hostiles sur les forums et les réseaux sociaux. La liberté d'expression est-elle devenue cadenassée ?
Il faut bien distinguer plusieurs types d'expression. Il y a d'abord la critique de la religion quand elle est instrumentalisée par la politique, parfois de façon brutale et barbare, comme le fait l'Etat islamique. Critique combien légitime : elle est même d'une urgence absolue. Et de nombreux musulmans s'expriment, dénonçant ce "kidnapping" de leur engagement, comme avec la campagne "not in my name" (voir ici). Ensuite, il y a la discussion sur la religion en général, qui doit être tout à fait libre dans une société démocratique. Enfin, il y a la haine raciste dont sont notamment victimes les musulmans, fonds de commerce de l'extrême droite. Ces discours insupportables ne doivent surtout pas être confondus avec les deux autres, qui sont légitimes et nécessaires.
Est-il possible d'exprimer des craintes sur l'intégration religieuse tout en évitant d'alimenter le rejet de l'autre ?
Le débat sur la place du religieux, quelles que soient ses formes, est indispensable en démocratie. S'il a lieu de façon libre et rigoureuse quant aux idées, et dans le strict respect des personnes, il ne pourra être récupéré par l'extrême droite et le discours de haine qu'elle distille.
Le philosophe Alain Finkielkraut dénonce le rejet de la laïcité par certains musulmans et affirme qu'"il y a un problème de l'islam en France". Y a-t-il un problème de l'islam en Occident ?
Il y a des problèmes d'intégrisme dans toutes les religions. Dans chacune d'entre elles, certains pensent que la liberté de conscience constitue une aberration "relativiste" : l'Etat ne doit pas mettre sur le même plan le bon croyant et le mécréant. Il devrait plutôt imposer la vraie foi. Pour des raisons historiques, cette maladie des religions affecte particulièrement le monde musulman, aujourd'hui en guerre interne. Mais je pense que les musulmans européens pourront répondre à ce défi et reconnaître que la laïcité et la liberté de conscience protègent chacun et constituent un patrimoine à défendre par tous.
D'autres intellectuels, comme Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, regrettent que ce "problème musulman" soit construit par la société...
Je l'ai dit plus haut : c'est l'extrême droite qui manipule la peur de l'islamisme radical en le généralisant à l'islam comme tel. Mais, comme l'a écrit Felice Dassetto dans un remarquable article récent, les musulmans ne peuvent refuser de s'interroger sur les idées véhiculées par certaines de leurs élites : un rigorisme moral qui transforme les conquêtes sociales et éthiques modernes en un repoussoir absolu, et le fantasme que constitue le slogan "l'islam est la solution" (politique). La même objection vaudrait bien sûr pour le christianisme, le judaïsme, l'hindouisme, etc. Les problèmes des sociétés modernes sont trop graves pour qu'on les abandonne aux démagogues simplificateurs.
Le vivre ensemble est-il en crise ?
Si l'on ne traite pas de ces questions, qui aggravent encore les problèmes de chômage et de précarité de l'emploi, on va effectivement vers une crise du vivre-ensemble. A cause des intégristes, les musulmans risquent d'être rejetés globalement. Mais cette crise n'est pas inscrite dans les étoiles.
On constate aussi un dénigrement systématique du politique sur les réseaux sociaux. Cela participe d'un mouvement général de mécontentement ?
Oui ! Les réseaux sociaux forment un immense défouloir. Auparavant, les gens critiquaient les politiques au bistrot mais n'avaient pas accès à un aussi grand auditoire. La crise du politique engendre ce dénigrement pour deux raisons majeures. D'abord ce que j'appellerais l'"effet Hollande" : des hommes politiques honnêtes qui ne parviennent pas à offrir des perspectives positives à la population, notamment parce que les problèmes se sont mondialisés. C'est l'impuissance des élus qui est en cause. Ensuite, je parlerais de l'"effet Cahuzac" : si, en plus, certains politiques font passer leurs intérêts au-dessus du bien commun, la coupe sera pleine, et cela induit un dégoût de la population.
Ce qui n'arrange rien, c'est que les petites phrases ou comportements douteux des politiques sont aujourd'hui directement épinglés. Comme Hervé Hasquin, êtes-vous "effrayé par la bien-pensance et le politiquement correct" ?
C'est un danger qui a toujours existé, mais il est très préoccupant aujourd'hui : à force de voir entretenues les confusions dont je parlais, plus personne n'osera s'exprimer, l'intimidation régnera, toute critique légitime des pratiques ou croyances d'un groupe sera assimilée à du racisme. Alors on ne dira plus que des choses qui ne risquent de choquer personne, et qui seront par conséquent totalement inintéressantes. La démocratie périclitera, étouffée par la bien-pensance. Nous n'y sommes certes pas encore, mais rien ne nous empêche de nous montrer vigilants.
Entretien : @JonasLegge