"C'est parfois le lot des gens bons et simples que de ne pas être reconnus, alors qu'ils ont tant apporté sans s'en vanter"
L'économise Etienne Noël rend hommage à la résistante belge Alicia Delmé, décédée dans le camp de Ravensbrück. Il livre une ode à l'héroïsme discret.

- Publié le 27-02-2024 à 17h22

Quelle ambiance devait-il régner dans les grandes gares du pays en 1943 ? Suivis par la Gestapo, scrutés par quelques collaborateurs et policiers, combien de résistants s'y croisaient-ils en secret ? Combien de regards anxieux ou complices s'y échangeaient-ils ?
Alicia Delmé a près de 50 ans. Ce jour de 1943, après l'avoir attendu au pied de l'église Saint-Servais de Schaerbeek, elle retrouve son fils, Jacques Stappers, de retour d'un rendez-vous. Le plus naturellement possible, elle redescend alors à ses côtés les rues qui les séparent de la gare du Nord. Lui, est chargé d'une lourde valise. Elle, reste sur ses gardes. À proximité de la station, Alicia allonge le pas et file en repérage. La voie libre, ils montent dans un wagon à destination de Gand, rangent le bagage sur une plateforme prévue à cet effet, s'en écartent au maximum pour le reprendre à destination – si tout s'est bien passé.
Dans cette valise, raconte Étienne Noël (1), s'amoncellent un tas de Libre Belgique clandestines. Ce journal, né lors de la Première Guerre mondiale, est relancé durant la Seconde. 85 numéros paraîtront sous l'occupation et Jacques, aidé de sa mère, en sera un relais de distribution pour leur ville de Gand.
La résistance du fils ne s'arrête cependant pas là. Et sa mère Alicia, née en 1895, le suit et le soutient malgré les risques. C'est sa vie que raconte Étienne Noël, émerveillé par sa ténacité.
Orpheline (sa maison familiale à Bruges ayant été bombardée en 1917), veuve en 1939, Alicia "sacrifie sa liberté pour celle de son fils" en 1944. Cet été-là, Jacques participe en effet à l'opération de sauvetage d'un responsable belge de l'Armée secrète, le commandant Alfred Melot. Ce sauvetage réussira, mais par la mort de deux Allemands et au prix de terribles retombées pour la résistance. Alors qu'Alicia et son fils avaient planifié leur fuite vers Bruges pour y échapper, tout bascula le 17 juillet. Tard dans la soirée, "on sonna puis on frappa à [leur] porte avec insistance". Face à la Gestapo, Alicia reste "stoïque" et "fait traîner les choses pour permettre à son fils de sortir par l'arrière et fuir dans la nuit". Arrêtée, elle est envoyée dans l'enfer de Ravensbrück, camp de concentration nazi réservé aux femmes. C'est là qu'elle lutta, qu'elle mourut et qu'on perdit sa trace.
"Au rang de militaire subalterne"
Après deux années de recherches, Étienne Noël relate sa vie dans un court récit personnel et engagé qui s'appuie sur des faits historiques avérés (seule une rencontre, entre Alicia et une Bruxelloise, Avenue Louis Bertrand, est imaginée). "Alicia était la grand-mère de ma femme, et Jacques était son père, raconte aujourd'hui Étienne Noël. C'est dans un de ses écrits que j'ai découvert que Jacques, dans le cadre de ses démarches pour être reconnu orphelin de guerre, avait obtenu une médaille honorifique dédiée à sa mère. Il s'agissait alors de la plus simple et la plus basse dans la hiérarchie des distinctions : la 'Médaille Commémorative de la Guerre 1940-1945'. Elle était délivrée à Alicia au titre de 'résistant assimilé au rang de militaire subalterne'."
Toute la beauté de l'ouvrage tient dans cette "petite" médaille qui ne dit rien de l'humble héroïsme du quotidien dont firent preuve Alicia Delmé et tant d'autres Belges face à des situations désespérées. "C'est parfois le lot des gens bons et simples que de ne pas être reconnus, de sombrer dans le néant de la mémoire alors qu'ils ont tant apporté sans s'en vanter. On met souvent en avant le moteur qui tire sur la chaîne, mais pas le maillon qui la solidifie", constate Étienne Noël.
"Avec Alicia, j'ai voulu honorer l'héroïsme volontaire ou spontané des personnes qui ont osé s'engager – jusqu'à risquer leurs vies", confie-t-il. "Même si son histoire finit mal, son geste de résistance a permis la vie de son fils qui a pu s'échapper. Je pense qu'elle en était consciente." Plus encore que de la résilience, c'est de courage et de vertu dont a fait preuve Alicia Delmé. C'est aussi l'encouragement qu'elle adresse encore 80 ans après sa mort.
(1) Étienne Noël, "Alicia. L'oubliée de Ravensbrück", Éditions Le Sémaphore, 2023.
