"Je suis athée, laïque et, pourtant, il me bouleverse." Quel est donc le secret de Blaise Pascal pour tant nous fasciner ?
Voici 400 ans que ce touche-à-tout de génie bouscule, tiraille, fascine, éclaire les débats scientifiques, mathématiques, théologiques, philosophiques… Mais quel était donc le secret de ce génie du XVIIe, mort à 39 ans ? Entretiens avec Jean de Saint-Cheron et Adèle Van Reeth.

- Publié le 02-07-2023 à 08h03
- Mis à jour le 02-07-2023 à 08h42

La fougue des 400 ans
Sa forme est olympique. Alors qu'on fêtait les 400 ans de sa naissance le 19 juin dernier, Blaise Pascal aura fait parler de lui partout. Presque aucun média n'aura échappé aux pages dédiées. Et il aura vu sa trombine inonder les tables des libraires. "Il n'y avait rien eu de tel pour les 400 ans de la naissance de Descartes", notait sur Facebook le philosophe Denis Moreau. Mais alors, quel est le secret de ce grand esprit français ? Est-ce le fait qu'il aura touché à tout avec un succès inédit ? Est-ce son tempérament rebelle ? Le style et la profondeur de ses Pensées ? Quoi qu'il en soit, papes catholiques, athées convaincus, scientifiques ou philosophes ne peuvent se passer de celui qui aura inventé la Pascaline (la première calculatrice mécanique), prouvé l'existence de la pression atmosphérique sur le Puy de Dôme, défié les jésuites dans ses Provinciales, et démontré seul, dans sa chambre d'adolescent, les 32 premières propositions d'Euclide. Qui dit mieux ?
"Quand je le lis, je découvre un frère qui me comprend"
Il n'est pas facile de se jeter dans Pascal. À l'occasion des 400 ans de sa naissance, de nombreux ouvrages introduisant à son œuvre ont été publiés. Citons simplement Pascal de Pierre Lyraud (Cerf), Philosophie de Pascal. Le principe d'inquiétude de Laurence Devillairs (PUF). Soulignons également la sortie de Voilà ce que c'est que la foi (Salvator) dans lequel 15 textes de Pascal sont présentés avec une très grande clarté par Jean de Saint-Cheron. Pour La Libre, ce jeune auteur français revient sur l'œuvre et la grandeur de Pascal.
Comment expliquez-vous la fascination qu'exerce encore Blaise Pascal auprès de nous ?
La figure de Pascal est elle-même fascinante du fait du caractère presque monstrueux ou effrayant – selon le mot de Chateaubriand – de son génie, c'est-à-dire de sa capacité inouïe à avoir brillé dans tous les domaines qu'il a approchés : les mathématiques, la physique, la philosophie, la théologie… D'autant qu'il n'est pas resté cantonné aux études spéculatives. Il a déployé un talent d'ingénieur hors norme, inventant la première machine à calculer, les prémices de la presse hydraulique… Il s'est aussi impliqué très concrètement dans la vie de ses contemporains, en lançant à Paris le premier réseau de transports publics de l'histoire. Il était aussi très soucieux, à la fin de sa vie, d'aider les pauvres. Ce qui nous frappe également, c'est qu'un esprit si brillant, complet, rationnel ait mis tant d'énergie à scruter la question de la foi, de l'existence de Dieu, de l'éternité. Cela nous interroge, car nous avons tendance aujourd'hui, de manière presque instinctive, me semble-t-il, à considérer que les esprits les plus rationnels et les plus concrets ne s'embarrassent pas de l'invisible. Or, Pascal s'escrime à nous parler non seulement de ce que nous voyons, mais surtout de ce que nous ne voyons pas, et de ce que nous ne pouvons pas démontrer par la raison seule. Cela est fascinant.
Pour autant, il n'est pas admiré par les seuls croyants…
Ce qu'il y a de plus universel, c'est sa capacité à parler de nous, de notre condition, de notre inlassable quête de bonheur. Pascal a extraordinairement scruté l'Homme, il a, à sa manière, exprimé notre essence : "dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur", voilà ce que nous sommes. Sa lecture nous provoque, nous interroge, autant qu'elle nous procure réjouissance et réconfort : ses descriptions sont tellement réalistes, indémodables. Quand je lis Pascal et que je me reconnais dans ses lignes, je suis comme soulagé, consolé : je découvre un frère qui me comprend.
Une grande partie de l'entreprise de Pascal sera de montrer que la foi est raisonnable, mais qu'elle nous emmène plus loin que la raison seule.
L'esprit de Blaise Pascal est d'abord celui d'un géomètre, écrivez-vous. C'est sa rigueur intellectuelle qui le poussa si loin ?
Oui, et sa volonté de comprendre le réel, de le connaître avec certitude. Jamais il ne se laissa impressionner par les idées reçues ni les adages. Il part d'un certain scepticisme, remet tout en question, et aboutit à la grande joie du 23 novembre 1654, lors de "cette nuit de feu" où il reçut la certitude profonde de l'existence du Dieu de l'Évangile. Il dit alors rencontrer un Dieu qui n'est pas désincarné, auteur seulement de vérités géométriques, qui n'est pas le Dieu "des philosophes et des savants", mais qui est une personne. En cela, Dieu n'est pas démontrable par des preuves métaphysiques ou scientifiques, c'est un Dieu dont on fait la rencontre personnelle et qui est en même temps, en tous points, conforme à la raison : il est même ce que notre raison espère, attend. Une grande partie de l'entreprise de Pascal sera de montrer que la foi est raisonnable, mais qu'elle nous emmène plus loin que la raison seule.
Comment comprendre chez lui l'articulation entre la foi et la raison ?
Pascal considère que la vérité étant trop grande pour ce que notre intellect peut embrasser, il faut passer à l'étage du dessus, à l'ordre du cœur qui nous permet de voir et de comprendre. Les yeux du cœur, qui sont les yeux de la foi et de la charité, éclairent la raison. "Les yeux voient à la mesure exacte où ils aiment", écrit Jean-Luc Marion, remarquable lecteur de Pascal. Le Dieu caché, qui ne s'impose pas, "ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de tout leur cœur", souligne Pascal. Mais cette connaissance par le cœur peut ensuite passer dans l'esprit rationnel, qui en reconnaît le caractère certain et très solide.
Quel regard pose-t-il sur l'Homme, lui qui semble tout aussi bien "capable de Dieu" qu'un "cloaque d'incertitude et d'erreur" ?
L'Homme, "gloire et rebut de l'univers", écrit Pascal… Il est en réalité un maître de l'équilibre et de la mesure. L'Homme est à la fois grand et misérable. Il est pris dans son péché et dans sa vanité, il ne se suffit pas, il est étranger à lui-même, mais grand dans sa capacité à raisonner, et aimé de Dieu.
"Je suis athée, laïque et, pourtant, Pascal me bouleverse"
Directrice de France Inter, philosophe, autrice, Adèle Van Reeth cite très souvent Blaise Pascal auquel elle a consacré quatre riches émissions sur France Culture.
Comment expliquez-vous la fascination qu'il exerce sur nous ?
Car son propos révèle avec justesse le cœur de la nature humaine. Je suis athée, laïque, très éloignée du XVIIe siècle, du jansénisme qui était le sien et, pourtant, Pascal me bouleverse. Ses Pensées sont constamment sur mon bureau.
Qu'est-ce qui le rend universel ?
Son style d'abord. Les Pensées, sont un ensemble de petites liasses, de petites coupures qu'il n'a jamais eu le temps de mettre en forme. Son propos, par cela, est très facile d'accès. Et puis Pascal est celui qui trouve le mot juste. En un paragraphe, parfois en deux phrases, il dit exactement ce que l'on peine à formuler. Il nomme sans fioritures, sans effets de style, ce qui fait notre condition d'êtres humains. Sa lucidité est désarmante de simplicité.
Le regard qu'il porte sur l'Homme apparaît paradoxal. Que comprendre ?
Pascal décrit le paradoxe dans lequel nous sommes tous pris. Nous sommes des êtres doués de raison, capables de grande sagesse, et en même temps nous ne sommes rien au regard de l'infiniment grand qu'est Dieu pour lui. Sans Dieu, notre existence est absolument vaine, postule Pascal ; notre vie n'a aucun sens. D'où ce vide, ce vertige, ce sentiment d'être perdu dans l'infini. En définitive, Pascal place notre raison et notre vanité dans un même face-à-face. C'est dur à entendre, mais cela remet l'homme à sa place et contredit tout l'orgueil que l'on pourrait tirer de l'existence même de notre raison.
Quand il écrit que le "moi est haïssable", de quoi parle-t-il ? De notre orgueil, ou bien de notre condition en tant que telle ?
Pascal souligne que l'existence humaine devient détestable, haïssable, dès lors que l'homme se prend lui-même pour sa propre fin, qu'il pense se suffire à lui-même.
L'Homme doit donc s'en remettre à Dieu, insiste le philosophe. Mais si l'on est athée, que fait-on de cette invitation ? Doit-on ignorer tous les passages où il parle de Dieu ? Ou remplacer ce mot par un autre terme, un autre concept ?
Ma lecture, sur ce point, est très personnelle. Levinas dirait sans doute que Dieu représente l'altérité, l'autre. Je ne le conçois pas de la sorte. Quand je lis Pascal, je mets derrière Dieu la possibilité qu'il y ait un sens, et que ce sens serait transcendant. J'aboutirais à cette lecture-là, même si je ne crois pas à cette possibilité : je pense qu'il n'y a pas d'autre sens que celui que nous donnons.
Vous soutenez que Pascal est aussi le philosophe du divertissement. Cela semble paradoxal…
En effet, car il est connu pour ses condamnations du divertissement. "Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre", écrivait-il. Par là, il soulignait que rien n'est plus difficile pour nous que de nous retrouver face à nous-mêmes et que nous passons notre vie à nous divertir pour oublier notre condition de mortels. Pourtant, s'il critique le divertissement qui ne tourne pas l'Homme vers Dieu, il serait simpliste de conclure qu'il le condamne unilatéralement. Pascal connaît suffisamment la nature humaine pour savoir que l'Homme n'est pas armé pour faire face à sa condition de mortel. Que la lucidité est une épreuve telle, que nous avons besoin de nous divertir pour tenir bon. De ce point de vue là, Pascal témoigne d'une grande compréhension de ce que nous sommes.
Voilà ce que j'aime chez Pascal : il est sévère, mais il ne condamne jamais, ni ne fait de morale.
Pour reprendre son expression, ceux qui refuseraient totalement le divertissement au nom d'un idéal ne seraient que des "demi-habiles", se croyant plus intelligents que tous, mais ne percevant pas la nature profonde de l'humanité…
Exactement. Et cette notion de "demi-habiles", développée par Pascal, est absolument géniale. Le demi-habile s'indigne haut et fort que les choses sont injustes, mais, pris dans son aveuglement, il ne peut aller au-delà de ce qu'il profère. C'est ce que certains ont reproché au Indignez-vous de Stéphane Hessel. Le véritable habile sait très bien qu'il ne pourra pas tout changer, mais il s'appuie sur la nature humaine, ses besoins, pour avancer et se rapprocher de ses fins. Voilà ce que j'aime chez Pascal : il est sévère, mais il ne condamne jamais, ni ne fait de morale. Il nous connaît trop bien : nous sommes peu de chose. Et j'ajouterai : nous faisons comme nous pouvons, avec ce que nous avons.
Bio express
Blaise Pascal est né le 19 juin 1623 à Clermont, en Auvergne, et est mort à Paris, le 19 juin 1662. En 39 ans, éduqué par son père, il aura touché à tout : aux sciences, aussi bien qu'à la philosophie ou la théologie. Ses recherches méthodologiques et appliquées marqueront de nombreuses disciplines. Conspuant le relativisme tout autant que l'idolâtrie (la vérité elle-même, si elle ne s'inscrit pas dans la charité est une idole), Pascal est resté rivé au réel qu'il étudia sans discontinuer. Peu avant sa mort, il voulut davantage s'en approcher, par l'aide apportée aux plus pauvres. "Si les médecins disent vrai, confia-t-il à sa sœur Gilberte Périer, et que Dieu permette que je relève de cette maladie, je suis résolu de n'avoir point d'autre emploi ni d'autre occupation tout le reste de ma vie que le service des pauvres".