"Aujourd'hui, on laisse croire aux enfants que tout leur sera possible et, en cela, on les rend très fragiles, inaptes à la vie"
Au cœur de l'éducation, il faut poser des limites à l'enfant en lui rappelant qu'il ne peut rester indéfiniment la merveille du monde qu'il était pour ses parents, alerte le psychiatre Jean-Pierre Lebrun.

- Publié le 27-04-2023 à 09h42
- Mis à jour le 27-04-2023 à 10h52

Psychiatre et psychanalyste belge, vice-président de l'Association lacanienne internationale, Jean-Pierre Lebrun tire une sonnette d'alarme. Dans son dernier ouvrage intitulé "Je préférerais pas" et publié aux éditions Érès, il s'inquiète des grandes orientations qui structurent l'éducation des enfants aujourd'hui. Dans une société occidentale qui refuserait les limites nous ne nous autoriserions plus à dire "non" aux enfants. À force de vouloir le faire grandir sans contraintes, nous ne leur permettrions pas de devenir des "citoyens responsables". Dans la lignée de la psychothérapeute Caroline Goldman très en vue en France, voici des propos qui susciteront inévitablement le débat.
Nous assistons à une mutation anthropologique, écrivez-vous. À quoi le voyez-vous ?
Ce propos n'est pas de moi, mais je l'endosse sans difficulté. Pour le dire vite, nous sommes passés d'une société pyramidale, où chacun se référait au sommet pour découvrir quelle était sa place, à une société horizontale où la référence à un surplomb, à un principe hiérarchique n'aurait plus de sens. Depuis deux générations, nous acceptons de moins en moins de nous soumettre aveuglément à une autorité, qu'elle soit celle du père, du professeur, du gouvernant, de l'État…
Cela bouleverse-t-il la vie familiale et scolaire ?
Effectivement : hier, l'enfant devait se plier aux règles familiales et sociales qui lui étaient imposées. Aujourd'hui, en caricaturant à peine, on considère que l'enfant peut s'autodéterminer et que toute décision prise à son encontre serait un assujettissement délétère. On se comporte dès lors à son égard comme s'il pouvait trouver spontanément son plein et heureux développement sans avoir à se référer à ce qui le précède, et sans devoir consentir à des conditions. En un siècle, nous sommes passés d'un enfant qui n'avait rien à dire, à un enfant qui pourrait d'emblée se dire et même récuser ce qui ne lui convient pas.
Et pourquoi regrettez-vous cela ? Faut-il revenir en arrière ?
Il ne faut certainement pas revenir en arrière, mais force est de constater que nous n'avons pas trouvé le bon équilibre entre exigences civilisationnelles et revendications individuelles. Auparavant, on considérait assez peu la singularité de chaque individu. Le "nous" comptait davantage que le "je". Désormais, c'est le contraire : l'enfant doit pouvoir développer sa singularité, et le collectif est toujours vu comme empêchant le développement de celle-ci. Or, tirée à l'extrême, cette conception est mensongère. Nous faisons toujours partie d'un collectif dont il faut tenir compte, dans lequel et grâce auquel on est amené à grandir. Au cœur de l'éducation, il faut donc poser des limites à l'enfant, en lui rappelant qu'il ne peut rester indéfiniment la merveille du monde qu'il était pour ses parents.
Nous serions la première société à ne plus mettre au programme de l'enfant d'avoir à grandir psychiquement, laissez-vous entendre. N'est-ce pas une inquiétude exagérée ?
Lorsque je prends la mesure de ce qui se montre dans la clinique en pédopsychiatrie, je ne crois pas que mon inquiétude soit exagérée. Parler d'une société individualiste, ne dit pas seulement que chacun essaye de tirer la couverture de son côté. C'est que nous avons désormais souvent à faire à des individus – que l'on peut appeler hypernarcissiques – qui se sont construits avec l'idée que leur singularité devait prévaloir sur le collectif, que la dimension collective dont ils sont pourtant issus n'est plus prépondérante.
Ne généralisez-vous pas en dressant un tel portrait de l'éducation contemporaine ? Qui prétend abolir les cadres et les contraintes disciplinaires dans les écoles ou les familles ?
Justement personne, mais c'est toute l'idéologie ambiante, c'est l'hégémonie culturelle – pour reprendre un terme du philosophe Antonio Gramsci – qui prévaut suite à la mutation anthropologique que vous venez d'évoquer. Tout le monde sait bien la difficulté aujourd'hui d'obtenir le calme dans une classe ou que l'enfant se soumette aux règles de la civilité les plus élémentaires comme dire bonjour, au revoir, merci…
En quoi serait-ce dangereux pour l'enfant ?
Parce que c'est oublier que nous sommes des êtres sociaux. Contrairement aux animaux, nous naissons de manière "prématurée" : nous avons besoin d'un long et patient apprentissage au contact des autres pour apprendre à marcher, à parler, à nous exprimer. Encore une fois, nous ne pouvons faire abstraction d'autrui. L'usage de la langue en est un bon exemple. Pour exprimer notre singularité et pour rencontrer celle de l'autre, nous devons respecter les règles et contraintes de la langue. Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas de progrès à penser une société qui donne davantage de place à l'individu, qui favorise le fait que chacun puisse trouver sa singularité, mais on ne peut jamais oublier que le collectif est toujours bel et bien là, que chacun doit en respecter le fonctionnement, parce qu'il aide l'enfant à se développer.
"On laisse croire aux enfants que tout leur sera possible et, en cela, on les rend très fragiles, inaptes à la vie."
Vous expliquez pour cela que l'éducation doit respecter le "principe paternel". Que voulez-vous dire ?
Ce principe est justement celui qui rappelle à l'enfant qu'il y a des conditions, des règles, qu'il ne peut rester dans sa toute-puissance infantile. Ce principe paternel implique un amour sous condition contrairement à l'amour maternel qui, de structure, peut être dit sans condition. Un jeune a besoin de la présence de ces deux amours, parfois en contradiction, pour grandir et frayer sa voie. C'est d'ailleurs ce que dit souvent spontanément une mère qui élève seule son (ou ses) enfant(s) : je dois jouer les deux rôles !
Malheureusement, dans nos sociétés occidentales, accompagnant le mouvement légitime de vouloir en finir avec le patriarcat, nous avons discrédité la pertinence de ce "principe paternel" qui, comme je viens de l'évoquer n'est pas identifiable au seul père de la réalité.
Sans la complémentarité de ces deux principes, les enfants se retrouvent "sous-équipés", écrivez-vous…
Ce que je veux dire, c'est qu'on ne leur transmet dès lors plus la condition réelle dans laquelle ils auront à vivre. On leur laisse croire que tout leur sera possible et, en cela, paradoxalement, on les rend très fragiles, inaptes à la vie. Celle-ci sera toujours en effet une traversée au cours de laquelle nous aurons à rencontrer certes des joies et des plaisirs, mais aussi bien des difficultés, des incompréhensions, des frustrations, bref de l'adversité. Les individus devront toujours faire avec l'incertitude, jusqu'au cœur même de leur identité…
Une éducation qui n'apprendrait plus les limites rend-elle vraiment les enfants malheureux ? Le constatez-vous en tant que psychiatre ?
Oui, différents comportements sont apparus ces dernières décennies. Ils se présentent comme hétérogènes, mais un lien sous-jacent les unit. Je pense à l'obésité qui est devenue un véritable problème de santé publique, au fait que l'on observe chez de jeunes enfants des manifestations d'anxiété, des troubles de l'attention, du harcèlement, des phobies scolaires, des crises de colère récurrentes et irrépressibles chez des très jeunes… Tous ces phénomènes semblent avoir pour origine un sentiment d'angoisse diffus qui peut provenir de ce que l'enfant n'a pas été situé à sa place dans le groupe familial ou, qu'en revanche, il a pu occuper toutes les places, pour ne pas dire toute la place, ce qui pour lui est très anxiogène. Rappelons à cet égard que les parents sont aujourd'hui comme délégitimés dans leur tâche de mettre des limites à l'enfant qui se sent alors abandonné à lui-même.
D'un point de vue philosophique, pensez-vous que le refus de consentir aux limites – à celles de notre corps, aux exigences de la vie en collectivité… – nous rend malheureux ? Pour le dire autrement, apprendre à consentir à ce que l'on est est-il une voie de bonheur ?
Je ne sais pas si c'est une voie de bonheur. Je suis par contre certain de l'inverse : on n'atteint jamais le bonheur si l'on pense se débarrasser des conditions de la condition humaine. On entre alors dans une fuite en avant chimérique et délétère. Il suffit de voir combien ce refus des limites a abîmé gravement notre environnement.
Il y a d'incessants débats à propos de l'éducation. Quel grand principe, urgent à vos yeux, aimez-vous rappeler aux jeunes parents ?
Dire "Non" (Lui mettre la limite via un Non pacifié et pacifiant) à un enfant ne le détruit pas mais établit le socle sur lequel il pourra se construire !