"Je ne crois pas à l'objectivité du journalisme"
Alors que tant de messages circulent sur les réseaux sociaux, à qui et à quoi devons-nous nous fier? Comment nous informer? Le journaliste et essayiste Bruno Patino offre des pistes et revient sur le juste rapport que nous pouvons entretenir avec les informations et le journalisme contemporain.

- Publié le 17-02-2023 à 10h04

Trop de messages, de discours et d'images. Trop de complexité, de catastrophes, de contradictions, de débats, d'interlocuteurs… Qui n'a jamais été tenté de tout débrancher et de s'enfuir loin, hors de portée de tout réseau, de la moindre information ? C'est à cette "fatigue informationnelle" que s'attache Bruno Patino, président de la chaîne Arte, et professeur associé à l'école de journalisme de Sciences Po Paris qu'il a longtemps dirigée.
Dans "La Civilisation du poisson rouge", un de ses précédents ouvrages (publié chez Grasset), Bruno Patino soulignait qu'un "monde riche en messages est un monde pauvre en attention disponible". Désormais, "tous les messages sont en concurrence pour capter notre attention à tout moment, de la journée, alors même que notre temps d'attention ne cesse de diminuer (8 secondes pour les poissons rouges, 9 pour nous)".
Dans "S'informer, à quoi bon ?" son court manifeste destiné aux jeunes de 15 à 25 ans (Éditions de la Martinière, 2023), il plaide pour la nécessité de s'informer avec justesse, pour éviter cette "fatigue informationnelle", pour comprendre le monde et trouver sa place dans la société.
Qu'est-ce que la fatigue informationnelle, et qui touche-t-elle ?
Elle se traduit par un double sentiment. Le premier consiste à se dire : quoi qu'il arrive, je finirai bien par le savoir. On pense que l'information nous rejoindra et qu'il n'est plus nécessaire de s'en préoccuper. Le second sentiment est celui de la lassitude. Nous avons l'impression qu'en nous passant de l'information, en cessant de savoir et de nous informer, nous nous sentirons mieux. Selon plusieurs études (celle menée par Arte et la Fondation Jean Jaurès en septembre 2022, ou celle du Reuters Institute la même année), cette fatigue touche un tiers de la population européenne, qu'elle soit jeune ou moins jeune, peu ou largement connectée.
D'où vient-elle ?
Elle est motivée par trois raisons. La première est liée au sentiment qu'il y a trop de messages. On cherche donc à s'en protéger. D'autant que l'on éprouve du découragement face à leur désordre, leurs contradictions et leur complexité. Cette dernière nous fatigue, et l'on pense qu'il faut être un expert pour y comprendre encore quelque chose. La troisième raison découle des deux premières : nous éprouvons un sentiment d'impuissance face aux phénomènes dont parle l'information et auxquels nous pensons ne rien pouvoir changer : "À quoi me sert-il de savoir tout cela, si je ne peux de toute façon pas influer sur la marche du monde ?" Il me semble que le mélange de ces trois sentiments nous touche tous à un moment ou à un autre de notre vie.
Quels bons réflexes prendre, quelle juste relation avec l'actualité entretenir pour sortir de cette fatigue informationnelle ?
Il n'y a pas de réponse simple, mais je soulignerais trois éléments. Le premier est de rappeler que s'informer est une action volontaire. On ne s'informe pas de façon passive. Être le réceptacle de messages ne suffit pas : il faut aller vers l'information. Nous devons ensuite tous nous habituer à faire preuve de discernement. S'informer aujourd'hui, c'est d'abord savoir trier entre ce qui est une info et ce qui n'en est pas une. Il est donc nécessaire de bien comprendre la définition de ce qu'est une information : un récit du réel sur lequel un média engage sa responsabilité, fondé sur des faits avérés qui ont été vérifiés de façon indépendante, c'est-à-dire par des personnes qui n'y ont pas directement un intérêt. Enfin, nous devons nous méfier de nos émotions immédiates. Avec les réseaux sociaux, nous sommes désormais exposés en permanence à la diffusion de messages émotionnels. Or, plus un message engage nos émotions et nos réactions "tripales", plus vite nous le regardons et plus nous le partageons. Face à de tels messages, n'oublions donc jamais que la réalité est toujours complexe. Essayons de faire preuve de discernement et de retenue avant de plonger dans ce qui nous atteint. Pensons, respirons, laissons deux minutes notre cerveau prendre la place de notre émotion.
Comment reconnaître une bonne d'une mauvaise information ?
La première chose à faire c'est de s'éduquer petit à petit aux sources d'information. Au début, il est plus facile de discerner la qualité des sources que la validité des messages. Il nous faut donc reconnaître les médias qui manifestent une démarche journalistique, qui expliquent l'origine de leur information en donnant des explications sur sa fabrication, les sources utilisées et les difficultés rencontrées. Par ailleurs, il revient à la presse et aux acteurs de l'éducation de permettre aux plus jeunes d'améliorer leur capacité de discernement.
Vous soulignez dans votre ouvrage que l'information organise "l'espace public". Qu'est-il ?
En tant qu'individu, l'information nous permet de mieux comprendre le monde et notre place en son sein. Mais elle nous sert aussi d'un point de vue collectif. La presse veille bien entendu à ce que les pouvoirs agissent conformément à la démocratie, mais elle "fait" également "l'agenda". Les journalistes trient et hiérarchisent les thèmes qui leur paraissent essentiels et autour desquels il leur semble important d'échanger. C'est en ce sens qu'ils organisent - comme le dit le philosophe Jürgen Habermas - "l'espace public". Celui-ci est le lieu "réel ou symbolique, dans lequel les idées circulent et sont discutées de manière rationnelle […]". Quand je dis que les journalistes font l'agenda, je ne dis pas qu'ils font œuvre de propagande ou du prosélytisme, mais qu'ils sélectionnent les faits importants et qu'ils les éclairent. Ce faisant, ils permettent au dialogue citoyen d'avoir lieu et de se structurer non pas autour d'émotions, de fantasmagories ou de croyances (comme trop souvent aujourd'hui), mais autour de faits.
Vous mentionnez le devoir pour les journalistes de hiérarchiser les informations. Aujourd'hui, celles-ci ne se lisent plus dans un journal, mais se partagent sur les réseaux sociaux. Cette hiérarchisation est-elle dès lors encore possible ? Et si non, n'est-ce pas un grand danger qui pèse sur la qualité des échanges citoyens ?
Il faut désormais acter que l'information n'est plus uniquement disponible dans des lieux (la radio, les journaux…) qui lui étaient réservés. Lorsque c'était le cas, la presse était libre de ce qu'elle disait et de la façon dont elle organisait les contenus, mais ce monde-là est fini : sur les réseaux sociaux, tout est mélangé, et un journaliste ne maîtrise plus l'environnement dans lequel son information sera partagée. On peut le regretter, mais on ne pourra changer cette réalité. Et bien que ces réseaux sociaux diffusent de fausses informations, la mission journalistique impose de continuer à informer en leur sein. Les médias doivent cependant refuser de jouer sur les ressorts de la logique émotionnelle. Si le travail rigoureux ne leur permet pas d'enregistrer les audiences souhaitées, ils doivent résister et tenir leur cap. Au jeu de la course aux émotions, les médias seront en effet systématiquement perdants : le réel (en termes d'émotions) est toujours décevant face aux croyances qui circulent.
On assiste au retour d'un journalisme engagé. L'engagement est-il compatible avec la déontologie journalistique ?
Cette question est au cœur des débats actuels. Je citerais deux bornes entre lesquelles il nous faut naviguer. La première - comme on l'a dit - est qu'une information doit être désintéressée. Celui qui la donne ne doit pas avoir un intérêt immédiat (en termes pécuniers ou de pouvoir) à la diffuser. En revanche, je ne crois pas à l'idée d'objectivité absolue du journalisme. L'idée que le journaliste est totalement neutre, qu'il écoute cinq minutes la partie A puis cinq minutes la partie B avant de faire une synthèse entre les deux discours ne correspond pas à du journalisme. L'engagement pour une cause n'est donc pas forcément contraire à l'information, mais le journaliste doit toujours dire d'où il parle, témoigner de ses convictions. La limite est bien entendu le respect scrupuleux de la réalité : le journaliste ne peut trahir ni cacher aucun fait.
