En 1862, deux Victor Hugo bataillent contre la peine de mort dans les pages de journaux belges
Voici l'histoire d'une étonnante tribune qui contribuera, en partie, à la disparition de la peine capitale dans notre pays.

- Publié le 21-01-2025 à 10h55
- Mis à jour le 21-01-2025 à 17h59

"Neuf têtes à sauver, Sire ! C'est Dieu lui-même,
Dieu qui vous rend léger le poids du diadème
Et vous donna trente ans d'un règne glorieux,
Dieu qui, dans ses décrets, sombres, mystérieux,
Mêle le mal au bien, le crime à la clémence,
Dieu qui vous dit, ô Roi, cette faveur immense
De réserver, pour prix de votre dévouement,
À ces trente ans de règne un tel couronnement !"
Ces quelques alexandrins, certes un peu pompeux, cachent une histoire surprenante et peu connue. Ils introduisent une dizaine de strophes du même acabit qui implorent le roi d'alors, Léopold Ier, de gracier neuf condamnés à mort : les truands de la "Bande noire" qui semaient terreur, crimes et extorsions dans l'Entre-Sambre-et-Meuse du XIXe siècle.
Le 21 janvier 1862, ces alexandrins ont agité les pages de quelques quotidiens libéraux, dont Le journal de Bruges et la Gazette de Mons qui les ont publiés. Et ils firent mouche. Bien ficelés, ils sont surtout signés par Victor Hugo en personne. C'est dire. Celui-ci, connu pour Le Dernier Jour d'un condamné, n'a pourtant pas écrit un seul de ces mots.
C'est en effet un littérateur et polémiste montois – Adolphe Mathieu – qui les rédigea et les envoya aux rédactions. Admirateur fervent de Victor Hugo, Adolphe Mathieu a les idées harnachées à son audace. Républicain, libéral, il aime houspiller le parti catholique qui règne sur sa ville, et est exclu de l'Université de Louvain pour ses idées politiques. Qu'importe, rien ne l'arrête, pas même le potentiel courroux de l'auteur des Misérables.
Ce dernier, quand il prend connaissance de l'usurpation de son identité, s'en réjouit plutôt, et transmet une longue lettre au quotidien libéral L'indépendance belge qui la publie le 26 janvier. "[L'auteur de la première lettre] s'est tourné vers le Roi, je me tourne vers le peuple", écrit Hugo, encourageant les Belges à s'élever contre l'échafaud. La Belgique peut prendre la tête de la civilisation "en étant la seule société humaine qui n'ait pas de sang aux mains parmi tous ces gouvernements coupe-têtes".
Un grincement s'est fait entendre
Il est difficile de conclure sur un lien de cause à effet tant la presse libérale se mobilise contre la peine de mort au XIXe ; quoi qu'il soit, Léopold Ier graciera sept des neuf condamnés. Seuls Jean-Baptiste Boucher et Auguste Leclercq n'auront pas cette chance.
Le 29 mars 1862 au lever du jour, les deux hommes s'apprêtent à être exécutés sur la Grand-Place de Charleroi. Ils assistent à la messe, se rendent à confesse et prennent le temps d'un dernier tabac, écrit Laure Didier dans un ouvrage passionnant consacré à la Bande noire (1). En ville, quelques heures ont suffi pour que la nouvelle de leur exécution se répande parmi les rues. Tant de monde afflue vers la Grand-Place que les cafés sont restés ouverts toute la nuit. La presse estime les badauds à 20 ou 30 000. Il y avait du monde à toutes les fenêtres, raconte-t-elle, et la voiture des condamnés peine à traverser la foule. Parmi celle-ci, on observe "de jeunes enfants que des parents barbares portaient sur leurs bras pour les faire jouir du sanglant spectacle", précise le Journal de Bruxelles. "En descendant de la charrette", relate quant à lui le Journal de Charleroi, "Boucher a pour la dernière fois embrassé étroitement le Christ, puis il a été livré aux exécuteurs. Il a gravi courageusement les degrés, et les aides du bourreau se sont emparé de lui, l'ont couché sur la fatale planchette, un grincement s'est fait entendre, la tête de Boucher a roulé dans le panier, son corps a été précipité sous la guillotine et son âme a été lancée dans l'éternité !"
Dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, il en fut alors fini avec les truands de la Bande noire. Mais pas avec la peine de mort. La Belgique connut encore des exécutions jusque dans l'après Seconde Guerre. La mort du commandant allemand Philipp Schmitt en août 1950 sera la dernière sur la terre du pays. L'État, sur demande du ministre socialiste Paul-Henri Spaak, exécutera encore le grec Ioannis Kageorgis, le 30 juin 1962 au Ruanda Urundi, la veille de l'indépendance du pays. Il fallut même attendre 1996 pour que la peine capitale soit retirée du Code pénal, et 2005 pour que la Constitution l'abolisse. À son échelle néanmoins, le poème du faux Victor Hugo influencera cette histoire de l'abolition. Il "jouera un rôle important dans la décision du gouvernement belge de commuer systématiquement, dès 1865, la peine de mort en peine de prison", lit-on en parcourant une petite mais belle exposition à la Wittockiana (2) qui relate, cite et affiche les alexandrins d'Adolphe Mathieu, le Victor Hugo du pays montois.
⇒ (1) Laure Didier, La Bande noire (1855-1862), Presses universitaires de Louvain, 2014
⇒ (2) La Wittockiana est le musée des Arts du livre et de la reliure à Bruxelles situé rue du Bemel 23 à Woluwe-Saint-Pierre. Elle propose jusqu'au 2 mars l'exposition "L'Atelier du faux". Infos : https://wittockiana.org/