La vie fracassée de Stéphane Lambert livrée dans "L'apocalypse heureuse" : "L'enfance est un couteau dans la gorge".
Adaptation lumineuse et sensible de "L'apocalypse heureuse" de Stéphane Lambert, Prix Rossel 2022, par Jean-Baptiste Delcourt. Le fruit doux amer d'une étroite collaboration au nom de l'enfance bafouée. Un récit intime aux consonances universelles.
- Publié le 14-03-2024 à 14h56
- Mis à jour le 15-03-2024 à 15h18

Fracassée comme les bris de verre pointés vers le ciel ou chus sur un coin de scène, l'enfance de Stéphane Lambert (Bruxelles, 1974) se décline d'abord en roman(s). Prix Rossel 2022, L'apocalypse heureuse est adapté aux Théâtre des Martyrs par Jean-Baptiste Delcourt, en étroite collaboration avec l'écrivain. À l'interprétation, Adrien Drumel, qu'on a pu voir dans La Trêve et meilleur acteur au Prix de la critique Maeterlinck 2020. Un choix lumineux pour incarner la voix de Stéphane Lambert qui se libère dans ce récit intime aux consonances universelles.
L'enfance, dit en substance le dramaturge Wajdi Mouawad, est un couteau planté dans la gorge qu'on ne sait retirer. C'est la plume que Stéphane Lambert plante dans la plaie, vagabonde, prolixe, sincère et parfois retenue pour alterner les tempos du fiasco. Et revenir (in) consciemment sur les lieux du crime. Lorsque le GPS le mène près du boulevard de son enfance, il sait qu'il marchera sur les traces de son passé. De là à se retrouver chez un psy qui consulte dans l'immeuble où vit toujours l'ami pédophile de ses parents avec lequel il avait cru vivre une histoire d'amour…
Prié d'explorer, par degrés d'intensité, les grands moments de son enfance, il revoit au balcon du huitième étage, la main levée de son père pour lui dire au-revoir. Il l'imagine sangloter alors qu'il est en bas, à côté de sa mère, dans le camion de déménagement.
Un itinéraire de soi
À le lire, à écouter Adrien Drumel traduire sur scène avec une fragilité maîtrisée cet itinéraire de soi, de la maison en Bretagne à la mort d'un amour, il apparaît que l'abus dont l'auteur a été victime ne soit pas le seul responsable de son malheur. La séparation de ses parents l'a projeté trop tôt dans l'âge adulte et a posé sur ses épaules un chagrin dont il ne se libérera pas. Malgré les vacances en Grèce, là où tout a explosé, lieu mythologique de l'apocalypse. La dispute avec son père et les quatorze années de silence qui ont suivi la parution de son premier roman ont prolongé le déni paternel et pesé lourd dans la balance.
Bouts de malheur
Ces bouts de malheur retissés avec l'auteur, le metteur en scène les relie entre eux avec l'anachronisme voulu et la fraîcheur d'un jeune adolescent, Salvador Defendini Siré, en alternance avec Solal Pollien Assoun, qui par ses apparitions et sa présence désarmante scande le récit et dessine les variations de la perception. Comme si l'adulte pouvait enfin se réconcilier avec l'enfant en lui. Un rétro projecteur ou encore une platine viennent théâtraliser l'ensemble dans une approche performative d'une sobriété bienvenue. Les faits se suffisent à eux-mêmes, surtout lorsqu'ils sont écrits et dits avec talents, fulgurances et métaphores singulières pour ajouter la parole à la parole.
Bruxelles, L'Apocalypse heureuse, jusqu'au 24 mars au Théâtre des Martyrs. Infos : 32 (0) 2 223 32 08 ou billetterie@theatre-martyrs.be. Durée : 1 h 30
