Fabrizio Rongione : "C'est excitant de raconter les histoires de lieux que l'on connaît"
Gabriel Alloing et Michelangelo Marchese adaptent "Le bon docteur Gasparri" avec Fabrizio Rongione dans le rôle-titre. Au Théâtre Le Public.

- Publié le 10-05-2022 à 15h12

Derrière toute pièce de théâtre se cache souvent une rencontre. Avec un auteur, un metteur en scène, un comédien, une œuvre, un témoin, un expert, etc. Et Le bon docteur Gasparri, à découvrir dès ce 11 mai au Théâtre Le Public, n'y échappe pas… "L'histoire" qui prévaut à sa création commence il y a une dizaine d'années au Bar parallèle, à Ixelles. L'actrice Daniela Bisconti présente son collègue Fabrizio Rongione à Giuseppe Santoliquido, politologue et écrivain belge. Celui-ci vient alors de publier L'audition du docteur Fernando Gasparri (Renaissance du livre, 2011). Fabrizio Rongione s'empare du roman et, à sa lecture, "d'emblée, j'ai pensé à en faire un film, avant même une pièce de théâtre", raconte-t-il, assis à la terrasse d'un restaurant sis à un jet de pierre du… Bar parallèle. "L'atmosphère du livre, la narration avec ses flash-back… Tout est cinématographique", décrit-il.
Un brave médecin auditionné par la police
Mais ce qui l'a enthousiasmé, plus que tout, "c'est que ce livre est lié à l'histoire de la Belgique". Tout le récit se déroule, en effet, à Ixelles dans les années 30. En l'été 1932, plus précisément. Alors que le krach boursier de 1929 a entraîné une grave crise économique mondiale, les extrémismes gangrènent peu à peu l'Europe. Dans ce contexte de tensions sociales et politiques, le brave docteur Gasparri, médecin de quartier à Bruxelles, accueille un couple de jeunes immigrés italiens. Mais une succession d'événements et de rencontres inattendues vont contraindre cet homme affable à sortir de sa zone de confort et à poser des choix, le mêlant, malgré lui, à des mensonges et manipulations. À tel point qu'il sera auditionné pendant cinq jours par la police…
Fabrizio Rongione reprend le fil de ses pensées. "Avant même que je ne me décide à devenir comédien, je trouvais déjà que, malheureusement, le cinéma et le théâtre belges ne s'intéressaient pas assez à l'histoire de la Belgique", confie celui dont le dernier seul en scène, Homo Sapiens, était consacré à l'Histoire. Et de développer : "Tous les grands pays du cinéma ont, à un moment donné, connu une vague de réalisateurs qui ont raconté leur territoire, leurs voisins, les grands moments de l'histoire de leur nation, à l'image de Scorsese qui raconte Brooklyn ou Woody Allen qui raconte New York. Mais, en Belgique francophone, il n'y a pas eu ça, du moins pas l'aspect historique. Donc, je nourrissais cette envie. Et ce roman de Giuseppe Santoliquido raconte la Belgique, ma communauté (Fabrizio Rongione est né à Bruxelles, mais est originaire de la même région d'Italie que Giuseppe Santoliquido, NdlR) et ma commune (il a grandi et vit à Ixelles, NdlR)". Exalté, il ajoute : "C'est excitant de raconter des histoires de gens ou de lieux que l'on connaît parce que ce sont les histoires que, généralement, on raconte le mieux".
Vingt-six tableaux successifs
Homme de cinéma avant tout – il a été révélé par les frères Dardenne avec Rosetta, Palme d'Or au festival de Cannes 1999 –, Fabrizio Rongione imagine l'adaptation du roman de Santoliquido sur grand écran. Cette "mission", il la confie à ses collègues et amis, Gabriel Alloing et Michelangelo Marchese. Malheureusement, pour diverses raisons, le projet capote. Mais Rongione ne lâche rien. Il propose à Patricia Ide, co-directrice du Théâtre Le Public, de lire le roman en vue, cette fois, de le porter à la scène. Et c'est feu vert !
"Tous les scénarios de films et tous les romans ne se prêtent pas forcément à la transposition scénique, fait remarquer Gabriel Alloing. Nous avons donc observé ce qui de la structure du récit pouvait être transposé dans une dramaturgie. Et ça nous a semblé assez vite faisable, peut-être, aussi parce que nous étions déjà passés par une première étape de transposition pour le cinéma, sans aller jusqu'à l'écriture complète du scénario". Il poursuit : "La particularité de ce roman, c'est qu'il est émaillé de flash-back. Nous avons 26 tableaux qui se situent dans 26 lieux successifs différents. On change donc très vite de décor tout en restant le plus fluide possible".
"Se posait aussi la question du nombre de personnages, enchaîne Michelangelo Marchese, car le personnage central, le dr Gasparri (interprété par Fabrizio Rongione, NdlR), croise un tas de monde. Il a donc fallu faire des choix par rapport à ce qu'on allait décider de raconter, a priori l'histoire la plus proche du roman même s'il y a quelques aménagements. On a beaucoup réfléchi au nombre d'acteurs et, en fonction de cela, on a opté pour une grammaire qui nous permet d'avoir un acteur qui joue un personnage central et deux autres acteurs (Othmane Moumen et Mathilde Rault, NdlR), qui jouent un peu tous les autres rôles essentiels à l'avancement du récit". "Tous ces autres protagonistes vont bousculer le personnage principal, qui est un peu tiré à hue et à dia pendant tout le roman et le spectacle, complète Gabriel Alloing. Le fait que ces personnages successifs qui incarnent des idéologies, des croyances, des messages ou des propos parfois complètement antagonistes soient incarnés par les mêmes acteurs donnent une saveur particulière. C'est comme si le dr Gasparri était pris dans une sorte de cauchemar".
Un choix qui permet d'"être créatif", défend encore Michelangelo Marchese, et "propose une convention qui permet aussi au spectateur de développer son imaginaire". "La force du roman et, je crois, du spectacle, estime en effet Gabriel Alloing, c'est de ne pas donner de réponse toute faite. C'est-à-dire de laisser les spectateurs, en l'occurrence, se dépatouiller avec les points de vue qu'ils entendent, les comportements auxquels ils assistent, etc. parce qu'il n'y a pas de réponse simple à des problèmes complexes".
--> Bruxelles, Le Public, du 11 mai au 25 juin. Infos et rés. au 0800.944.44 ou sur www.theatrelepublic.be