Hiérarchie sociale et cellule familiale ou quand la violence gangrène l'amour
Le Varia propose deux pièces montées à partir de deux illustres auteurs : "George" de Molière et "Orphelins" de Dennis Kelly.
- Publié le 12-04-2022 à 17h00
- Mis à jour le 13-04-2022 à 09h58

Pour démarrer la dernière ligne droite de cette saison, le théâtre Varia convie les spectateurs à deux pièces tirées de deux illustres auteurs, un classique et un contemporain : Molière (dont on fête cette année les 400 ans de sa naissance) et Dennis Kelly.
Pour le premier, c'est sur la comédie-ballet George Dandin ou le mari confondu que la Clinic Orgasm Society a jeté son dévolu. Fondé en 2001, le collectif, qui se décrit comme "un groupe artistique protéiforme et pluridisciplinaire", a, pour la première fois dans son parcours, eu l'envie de créer une pièce à partir d'un texte, "qui plus est un classique", soulignent les co-directeurs Mathylde Demarez et Ludovic Barth.
Spectacles de théâtre, performances, projets participatifs, interventions urbaines, groupe de musique…, depuis une vingtaine d'années, la Clinic Orgasm Society décline ses projets en diversifiant les formats et contextes de création ou en multipliant les collaborations avec des artistes aux profils divers – sur cette création, on retrouvera ainsi Yoann Blanc, Raphaëlle Corbisier, Adrien Desbons, Gregory Duret… Sa mission ? Sonder "les normes, les catégorisations sociales, les constructions culturelles et les rapports de domination", tout en s'attachant à questionner et renouveler leurs pratiques. En cela, George Dandin ou le mari confondu est "une pièce emblématique", défend la Clinic Orgasm Society. L'histoire ? George Dandin, riche paysan, épouse une noble héritière, Angélique, afin d'acquérir un titre de noblesse et de s'élever dans la société. Mais la jeune femme n'a jamais voulu de cette union et George Dandin se retrouve bien démuni face à cette épouse rebelle.
"Une farce tragique"
Cette pièce est "sans doute la plus sombre de Molière", estiment Mathylde Demarez et Ludovic Barth, qui, avec George, en signent l'adaptation et la mise en scène, car "elle met en jeu les mécanismes inoxydables des rapports de domination sociale" et "met spécifiquement le doigt sur une absurdité tragique, celle de ce réflexe humain d'établir des codes sociaux artificiels qui décident de qui est 'bien né' et qui ne l'est pas ainsi que des rôles, des mérites et des tares qui vont avec". Conséquence ? "Chacun se retrouve 'de bonne foi' enfermé dans un piège." Sous ses apparences drôles et grinçantes, cette pièce de Molière n'en recèle pas moins "une sauvagerie innocente", qui confère à l'humour de la pièce "une férocité unique". "Le texte libère une forme d'ultra-violence en continu", analysent encore les co-metteurs en scène : Dandin et Angélique forment un couple qui se déteste ; les parents de la jeune femme l'ont littéralement vendue à Dandin ; etc.
Créée à Versailles en juillet 1668, Georges Dandin ou le mari confondu était enchâssée dans une pastorale, avec chants, musique (composée par Jean-Baptise Lully) et danses destinés, par leur légèreté festive, à renforcer "la cruauté des déboires du 'héros'". Sur ce point, la Clinic Orgasm Society a, toutefois, convenu de prendre "toute liberté", en ce qu'elle ne reprend pas la partition originale de Lully. Elle s'inspirera, en revanche, de différentes traditions carnavalesques, "pour leur aspect brut et jubilatoire". L'idée est, en effet, de "pouvoir jouer sur le contraste de deux mouvements antagonistes", précisent les co-metteurs en scène : "d'une part, la fête qui vibrionne avec une joie implacable et, d'autre part, la chute trois fois répétée de George Dandin". Et de conclure : "Au fond, nous voyons ce George Dandin ou le mari confondu, plus qu'une comédie grinçante, comme une farce tragique. La pièce recèle un aspect punk qui donne à ses ressorts comiques une couleur particulièrement furieuse et singulière, un 'chaud-froid' que nous avons toujours eu beaucoup de plaisir à modeler dans notre travail".
L'amour, plus fort que tout ?
De l'amour, il en est aussi question dans Orphelins, un texte dont s'est emparée la metteuse en scène et dramaturge Elsa Chêne. "Quand j'ai découvert la pièce, raconte-t-elle, je me suis dit que j'avais rarement lu une pièce aussi bien écrite, que j'étais face à une magnifique partition, au sens musical du terme […] L'écriture de Dennis Kelly est fascinante, car elle est à la fois directe et prolixe pour mieux travailler sur le creux". Et de poursuivre : "Si les personnages parlent beaucoup, l'essentiel tient dans le mot qui n'est pas prononcé, dans le silence, dans le temps qui suit. Dennis Kelly arrive à écrire les mouvements de la pensée tout en étant à la fois drôle et absolument terrifiant".
Orphelins s'articule autour de trois personnages, interprétés par les comédiens Jennifer Cousin, Antonin Jenny et Lucas Meister. Hélène habite avec son compagnon Danny. Un soir, son frère Liam débarque chez eux, couvert de sang et en état de choc. Il est confus et évoque "un accident" et "un jeune gars" blessé qu'il aurait pris dans ses bras. À mesure qu'Hélène et Danny cherchent à comprendre ce qu'il s'est passé, la parole de Liam devient de plus en plus ambiguë. Des tensions affleurent au sein du trio, dévoilant peu à peu la part sombre de chacun. "Le frère et la sœur sont orphelins : ils sont très proches l'un de l'autre, explique Elsa Chêne. L'irruption du frère ensanglanté dans le foyer de sa sœur va soulever une série de questions éthiques, que la pièce va décliner sous toutes ses formes intimes : doit-on obligatoirement venir en aide à une personne agressée ?, qui protège-t-on ?, etc." En outre, "la violence physique dont Liam a été témoin se répercute progressivement dans toute la maisonnée. Je cherche à comprendre en quoi l'événement peut réveiller des peurs enfouies, attiser des peurs potentielles". La pièce tient ainsi le public sous tension du début à la fin, "en nous montrant comment la violence la plus crue peut brusquement faire irruption dans une cellule familiale et l'embraser au point de non-retour".
Pour Elsa Chêne, "si la pièce touche au cœur, c'est qu'en réalité elle ne parle que de nous, qui croyons que l'amour est, et doit être, plus fort que tout. Mais, au fil de la pièce, c'est pourtant bien de l'amour dont on se méfie, de cet amour qui coule dans les veines et colle à la peau jusqu'à devenir poisseux, jusqu'à imposer, soumettre et exclure tout ce qui pourrait légitimement le nuancer".
--> Bruxelles, Grand et Petit Varia, du 19 au 30 avril. Infos et rés. au 02.640.35.50 ou sur www.varia.be