À l'aune de la culture qui fut confinée, "le théâtre ne serait-il pas une grande foire ?"
Aurélien Dony et ses comédiens s'interrogent en tant que jeunes artistes sur leur rôle, leur façon de faire du théâtre, etc.

- Publié le 14-09-2021 à 17h11
- Mis à jour le 14-09-2021 à 17h24

Ne vous fiez pas aux apparences ! Derrière son visage un peu poupon nimbé de boucles blondes, Aurélien Dony recèle un talent brut ciselé par l'amour des mots. Poète, auteur, metteur en scène, comédien et chanteur, il a déjà, à 28 ans, été couronné des prix Georges Lockem (2013) (récompensant un poète de moins de 25 ans) et Geneviève Grand'Ry (2019) pour ses recueils de poèmes Puisque l'aube est défaite et Terre silence. Né à Dinant de parents professeurs de français, "j'ai grandi dans les bouquins", raconte-t-il. Mais c'est une rencontre en classe de deuxième secondaire avec deux poètes "vivants" qui lui donnera le goût de la poésie.
Transmission familiale, il sera d'abord diplômé régent en français et morale. Et, s'il a viscéralement le vers au bout de la plume, c'est le Théâtre et les Arts de la parole qu'il étudiera au Conservatoire royal de Bruxelles dès 2015. "J'ai toujours écrit, l'écriture est la base de mon inspiration artistique, explique-t-il. Je suis arrivé au théâtre parce que l'enjeu poétique devient vraiment concret, car il y a un public qui vient au rendez-vous, plus que lors d'un récital de poésie, où, quand l'organisation fonctionne bien, malgré tous nos efforts, on peut espérer 50 spectateurs…" Du coup, "la question se pose de comment le plateau peut catalyser la parole poétique. Sur scène, le corps de l'interprète va digérer la poésie d'une façon différente, qui va peut-être la rendre plus humaine. Donc, c'est la question de comment on incarne la poésie qui m'a un peu conduit vers le Conservatoire, plus que le goût du jeu en tant que comédien".
Tension et interrogations
Quatre ans plus tard, en juin 2019, il termine son cursus, la tête pleine d'idéaux et de projets. Mais c'était sans compter la crise du Covid, qui, dès mars 2020, paralysa la planète entière. "J'ai très très mal vécu cette période, confie-t-il. On avait soif de plein de choses et on a été coupé dans notre élan". Au-delà, Aurélien Dony s'interroge sur la gestion politique de la crise. "Pendant des mois, le mot 'culture' a été évincé des discours politiques sans qu'il y ait un grand sursaut citoyen, si ce n'est du côté du secteur culturel", déplore-t-il. Conséquence ? "Tout cela a remué en moi pas mal de désirs de faire du théâtre autrement. Avec des amis, notamment ceux qui jouent dans J'aimerais mourir sous un orme, on s'est demandé quelle parole on allait reprendre au théâtre après des mois où on n'avait pas parlé de culture. Il y avait un enjeu. On avait ce rendez-vous avec Les Riches-Claires : c'est une chance par rapport à plein d'autres d'avoir ce partenaire qui nous fasse confiance et ne nous lâche pas".
En tant que jeunes artistes – sur les six membres de la troupe, seule une interprète, violoncelliste, a le statut d'artiste –, "nous étions dans une tension, se souvient Aurélien Dony, et nous avons essayé de construire une parole qui soit la plus fidèle à nos interrogations : où est le théâtre dans tout ça ?, quel théâtre ?, avec quels moyens ?, pour dire quoi ?, etc. Au final, le théâtre n'est-il pas un grand cirque, une grande foire ?"
Un côté ludique
Une pièce aux accents pessimistes et confrontants ? "Je crois beaucoup, c'est un peu dans l'ordre de Camus, à la force du désespoir, admet-il. C'est un moteur énorme. Les constats sont dramatiques. Donc, on ne peut pas reprendre en se disant qu'on n'a pas reçu une claque". Or, continue-t-il, "quand on reçoit une claque, on est un peu abasourdi, groggy. Et si l'on fait du théâtre, on doit le faire abasourdi". Et d'ajouter : "Pour ma part, j'ai un peu peur de cette façon de reprendre les rênes en se disant que l'on va montrer qu'on est fort, qu'on est utile. Je n'ai pas envie de me bercer d'illusions : je ne suis pas certain d'avoir autre chose à partager sur un plateau comme parole que ces points d'interrogation en tant que jeune artiste : à quoi sert-on ?, pour qui ?, quelle parole ?, dans quel cadre ?, etc.".
Une multitude de questions, certes, "mais on s'amuse aussi tant qu'on peut, car il y a le côté ludique du théâtre et ça, on n'a pas envie de le perdre". "Le spectacle est d'ailleurs presque une façon ludique de mettre en scène nos interrogations", précise-t-il. Alors, "le théâtre ne va pas apporter une réponse à ces questionnements, prévient-il. Mais, de part et d'autre de la scène, on a vécu presque un gouffre existentiel. À partir du mois de mars 2020, on rêvait tous d'un monde d'après ; on avait un cœur transformé. Et cela ne concernait pas que les artistes. Il y a eu un commun qui s'est créé où une utopie a repris la place dans la cité, ce qui était inédit, parce qu'on a eu le temps de réfléchir. Le public l'a senti au même endroit que nous. Cela, je crois qu'il faut le rappeler, surtout maintenant que la reprise a lieu".
--> Bruxelles, Les Riches-Claires, du 15 septembre au 1er octobre. Infos et rés. au 02.548.25.80 ou sur www.lesrichesclaires.be
