La Balsamine s'est implantée à Dailly il y a 40 ans : "En venant ici, on sait qu'on peut être désarçonné"
Établi depuis 1981 dans l'ancienne caserne Dailly, à Schaerbeek, le théâtre se prépare à fêter son Balsanniversaire. Retour sur l'esprit du lieu au fil de ces quarante années jalonnées d'expériences. Avec sa fondatrice Martine Wijckaert, et Christian Machiels et Monica Gomes, qui en ont successivement tenu la barre.
- Publié le 11-06-2021 à 20h07
- Mis à jour le 12-06-2021 à 13h43

Alors que la Balsamine vient de désigner sa nouvelle direction artistique et générale – le tandem formé par Isabelle Bats et Mathias Varenne prendra ses marques dès l'automne et ses fonctions en janvier 2022 – et recrute dans la foulée sa nouvelle direction administrative et financière, nous avons réuni les trois têtes chercheuses qui, depuis 1981, ont mené le lieu à travers ses mues, ses valeurs, ses élans.
Martine Wijckaert, fondatrice de l'association Balsamine quelques années plus tôt, découvre en 1981 l'ancienne caserne de la place Dailly, à Schaerbeek. En 1994, elle passe les rênes du théâtre à Christian Machiels, à qui succéderont, en 2011, Fabien Dehasseler et Monica Gomes – celle-ci ayant repris seule la direction artistique pour son second mandat.
Ce Balsanniversaire coïncide avec une page sur le point de se tourner, un relais bientôt transmis.
C.M. – Ma première saison ici, en 1994, marquait les 20 ans de la Balsamine fondée par Martine en 1974. Et parmi les jeunes projets que j'avais programmés alors figurait La Méduse, d'Isabelle Bats.
Une série de boucles, et bien sûr l'attachement à un lieu…
M.G. – On célèbre les 40 ans de l'implantation dans un quartier très particulier, clivé même, par certains aspects, avec des enjeux qui dépassent les festivités. La rénovation, en 2000, a d'ailleurs été très portée par la commune. Avec en outre le soutien de la Fédération, de la Région, on travaille sur le territoire, dans une réalité géographique, avec les habitants, le tout public, à qui s'adresse une série d'activités (projections, ateliers…) qui forment la partie "invisible" de la Balsa.
C.M. – En arrivant, j'avais envie que le quartier soit sollicité, que la Balsa devienne un jalon aussi connu à Schaerbeek que le pâtissier-chocolatier Van Dender. La question est la même partout : comment faire franchir la porte du théâtre à ceux qui n'y viennent pas ? On avait ouvert toutes les générales aux habitants du quartier. Ça n'a pas marché du tout [rires]. Pour que ça change, il a fallu un projet impliquant plus concrètement une quarantaine d'entre eux, longuement interrogés pour en faire la matière d'un spectacle.

Quels ont été les principes fondateurs de la Balsa ?
M.W. – J'ai l'impression que, de ma vie, je n'ai jamais travaillé dans un théâtre. À mes débuts, en gros il y avait le grand Théâtre national au centre, et autour une friche, des lieux interlopes. C'est à un hasard historique - cet amphithéâtre découvert une nuit de pleine lune - que je dois d'avoir pu confronter les corps, le texte, à la brutalité d'un décor naturel. Je n'ai jamais mis une seule loque sur les murs. Toujours ce compagnon qu'est l'amphi nous surprend et nous inspire, nourrit la fiction, joue sur l'esthétique. Et puis le texte est aussi une matière, incrustée comme un élément plastique qui se combine avec les autres.
C.M. – Un lieu où tu peux planter un clou sans que ça porte à conséquence change ta manière de faire du théâtre. Martine d'emblée a dit : j'ai des espaces, des lieux, et bienvenue. C'est ainsi que sont venus Charlie Degotte, Isabelle Pousseur, Virginie Jortay, Eric Sleichim, le Kaai avec Anne Teresa De Keersmaeker…
M.G. – Cet esprit n'est jamais parti. C'est vraiment une maison ouverte, avec une générosité, une mixité, une attention pour l'émergence et la recherche. En venant à la Balsa, on sait qu'on peut être désarçonné, ça fait partie du déplacement. On sait aussi qu'on y trouvera convivialité et chaleur.
M.W. – Historiquement, cette maison n'est jamais devenue une institution, une coque anonyme. Aujourd'hui, il y a des murs partout. De mon temps c'étaient des haies.
Il y aurait donc un raidissement, voire une sclérose de la chose théâtrale ?
M.G. – Aujourd'hui plus qu'hier, et heureusement, se pose la question de la rémunération du travail artistique. C'est juste et nécessaire, mais ça rend obligatoire l'encadrement administratif. Cela dit, les artistes travaillent toujours dans les interstices. La sauvagerie est encore là et bien à l'œuvre.
C.M. – Une génération demandait du temps et de l'espace, on a pu les lui offrir. En se professionnalisant, tout cela s'est structuré, mais est aussi devenu moins souple.
L'utopie semble faire partie des racines de la Balsa. Quelle est sa place dans une maison subventionnée ?
M.G. – Quand il s'agit de garder la porte grande ouverte à tous, avec ou sans papiers, de maintenir une porosité jusque dans l'émergence des langages les plus singuliers et généreux : l'utopie est là, pour moi.
C.M. – Comme spectateur, le théâtre et les artistes sont les seuls qui me donnent de l'utopie, surtout maintenant. De la respiration, du rêve, des changements de point de vue et de perspective.
M.G. – Comment on accompagne la rencontre entre les êtres, comment on valorise la transformation qui en résulte. On ne promet rien d'autre.

C'est tout le risque, le beau risque, de l'art vivant…
M.G. – Lors des discussions pour le renouvellement des contrats-programmes, l'idée revenait souvent qu'un laboratoire, un lieu qui prend des risques est synonyme de salles vides. Or c'est faux ! Il y a une singularité et beaucoup de générosité non seulement dans l'accueil mais dans le chef même des artistes.
M.W. – Tu entres dans l'agenda des gens sans avoir jamais soupé avec eux. C'est une responsabilité énorme et fondamentale ! Une soirée au théâtre, c'est un rendez-vous pour un événement unique, même s'il est répété. Comme le lancement d'une sonde sur Jupiter. C'est l'instant T, qui n'arrivera plus et vit dans la mémoire des gens qui étaient là. C'est un archaïsme absolu et une beauté indémodable.
Quels ont été chacune, chacun, dans ce lieu, vos temps forts, et ceux de vos pairs ?
M.W. – J'entre dans cette caserne. Il y a ce mur, ce truc qui ressemble à une scène. J'ai à peine donné un coup de pioche que nous sommes une vingtaine d'acteurs, d'actrices à faire vivre cet endroit. Du temps de Christian me reste la somme impressionnante de rendez-vous informels qui se créaient en passant la porte de son bureau. De l'entrée en fonction de Monica et Fabien, j'ai le souvenir complètement pété du festival Genèse, 7 jours intenses et fous. Globalement, c'est l'aventure d'une histoire en évolution où des gens ensemble ont appris ensemble, les uns des autres, pour arriver à ce moment étrange d'une plate-forme, comme un phénomène d'aspiration. Des êtres apprenant à se connaître, à travailler ensemble, à se reconnaître. Puissante sensation !
C.M. – Mes temps forts, ce sont bien sûr les spectacles de Martine : nous qui sortions du Conservatoire et allions surtout au Parc et au Rideau découvrions que la langue n'est pas le véhicule premier, qu'il n'y a pas toujours besoin d'un texte pour raconter une histoire. De mes années, dans la Balsa d'avant la rénovation, je me souviens que le responsable de l'accueil devait tout éteindre dans le foyer pour que le courant tienne pendant la représentation. L'ampérage était si faible que, si on faisait du café, tout sautait! On s'est aussi beaucoup décentrés, à travers de multiples collaborations, avec le Marni, le Beurs, le National, la Raffinerie, le KVS… Et aussi avec le festival des Giboulées et ce bus qui reliait la Balsa à l'Océan Nord ou au Jacques Franck.
Je pense bien sûr à ceux qui ne sont plus là, au dernier spectacle de Thierry Salmon, aux propositions si fortes de Carmen Blanco Principal… Je pense aux fêtes aussi, où on allait chercher 80 croissants à 6h du mat chez Van Dender…
Des dix dernières années, je veux souligner la ligne artistique radicale et claire tenue par Monica : Bruxelles a le droit d'avoir un lieu où la recherche, la tentative ont leur place.
M.G. – De Martine, il y a les spectacles évidemment, les textes, l'irrévérence, la férocité qui intègre toutes nos faiblesses humaines, la beauté, la métaphysique de la langue. Des années de Christian, il y a eu notamment le festival Danse à la Balsa puis son lien au Marni. Une longue et belle histoire qu'on a fait le choix de ne pas poursuivre. Cependant, la saison prochaine, on en fait un dernier, en complicité avec Joëlle [Keppenne, directrice du Marni, NdlR]. Juste avant notre entrée en fonction, Fabien et moi, en 2010, avions loué un vieux bus des années 1960 et proposé aux artistes de la saison à venir de nous recevoir dans un endroit aimé, où ils faisaient une performance. Un parcours en boucle jusqu'à la Balsa et son buffet légendaire.
Un temps fort des dernières années, c'est, suite à toute la mobilisation citoyenne et associative, la naissance de United Stages. On a ouvert l'espace ponctuellement. Des membres de l'équipe se relayaient et des réfugiés venaient dormir ici. On a vécu quelques nuits magiques, à voir s'allumer des yeux dans lesquels il y avait tellement de tristesse. Et puis ces petits déjeuners d'œufs brouillés, pendant que les artistes arrivaient pour répéter…
C.M. – Ça rejoint l'utopie. Le théâtre sert aussi à ça.
M.G. – Cette connexion fondamentale entre les artistes et la société a été si peu reconnue par les autorités, dans l'année écoulée... Comme si le monde pouvait fonctionner sans les troubadours.

DU 15 AU 25 JUIN: LES RENDEZ-VOUS DU BALSANNIVERSAIRE
Forêts paisibles. Malicieusement sous-titrée "Vaudeville mythologique", la nouvelle création de Martine Wijckaert – avec Véronique Dumont, Héloïse Jadoul et Alexandre Trocki – porte à la scène "un trio familial, affligeant de médiocrité, télescopé par le jeu du fantasme, dans un monde archaïque où les interdits du meurtre et de l'inceste ne sont pas encore tout à fait clairement démêlés".
P.I.F. – le Pauvre et Impromptu Festival, 5e édition, déploie de multiples propositions : installations, théâtre, danse, performances, conférences, vidéo, DJ. Avec Justine Bougerol et Silvio Palomo (Terrain vague), Héloïse Ravet (Outrage pour bonne fortune), Laure Lapel (La Place), Dominique Gilliot, Juliette Chaigneau, Antoine Pesle (France anodine), Simon Thomas – La Horde furtive (Les conférences), Ludovic Drouet (Célébration), Ghost Army (Space is the place), Lucile Saada Choquet (Jusque dans nos lits), Vincent Collet – Le joli collectif (Justice-s).
En pratique. Théâtre de la Balsamine, 1 avenue Félix Marchal, 1030 Bruxelles. Infos, programme complet, rés.: 02.735.64.68, www.balsamine.be