Benjamin Millepied, l'étoile rebelle: "J'ai tendance à prendre des musiques qui portent, ont été écrites pour un peu élever l'homme"

- Publié le 19-05-2019 à 10h33

Plongée dans l'obscurité, la magnifique salle de spectacle de l'Opéra flamand, à Anvers, ne laisse deviner les courbes de ses sièges rouges et de ses balcons dorés que grâce aux écrans de la console de la régie et à la lumière crue qui baigne la scène. En tenue de répétition - short, legging, tee-shirt, justaucorps et chaussons demi-pointe ou chaussettes -, la vingtaine de danseurs du Ballet de Flandre marquent les pas de Bach Studies, premier ballet long du danseur et chorégraphe français expatrié aux États-Unis Benjamin Millepied, présenté en primeur à Anvers puis Gand.
"OK guys ! claque-t-il dans les mains. Let's go !" Les danseurs se mettent en place. Sur le fond noir de la scène pivotent cinq longs tubes qui, tels des sabliers, s'emplissent et se désemplissent de lumière. La Passacaille pour orgue de Jean-Sébastien Bach inonde la salle. Arabesques, attitudes, cambrés, sauts, portés, enveloppés, en-dedans, pointés, flex…, les danseurs enchaînent tableaux d'ensemble, pas de deux, pas de trois, pas de six… en harmonie, en décalé, mais toujours dans une esthétique extrêmement graphique alliant maîtrise de la rigueur classique et lâcher prise de la danse contemporaine.
C'est à l'invitation du directeur artistique du Ballet de Flandre, Sidi Larbi Cherkaoui, que Benjamin Millepied vient présenter sa nouvelle création. Les deux chorégraphes se connaissent bien pour avoir déjà collaboré, notamment avec Harbor Me, une création de Cherkaoui pour la compagnie américaine L.A. Dance Project (NdlR : "L.A." pour Los Angeles) de Benjamin Millepied. "Le Ballet de Flandre est une compagnie exceptionnelle et les conditions de travail, fantastiques, se réjouit-il. C'est une compagnie qui est passée par beaucoup de styles et qui, aujourd'hui, fait venir de très bons danseurs grâce à un répertoire très riche. Donc, la compagnie est en train de vivre un moment de renouveau grâce à Sidi Larbi qui fait que les meilleurs danseurs d'Europe vont vouloir venir travailler ici."
Transmettre puis s'approprier les mouvements
Voici maintenant plus d'un an que l'ancien danseur étoile du New York City Ballet mûrit Bach Studies. Il l'a, dans un premier temps, chorégraphié avec sa compagnie de Los Angeles. "Pour faire un travail de qualité, j'ai besoin de temps, affirme-t-il. Quand on fait une pièce longue, ça reste avant tout une réponse à ce que l'on vit, ce que l'on est ; ça permet de se poser des questions sur la durée et non de faire les choses rapidement, peut-être de manière plus superficielle. Je me souviendrai ainsi toujours que cette chorégraphie je l'ai créée à telle période de ma vie."
Pour que la transmission de Bach Studies aux danseurs du Ballet de Flandre s'opère au mieux, trois danseurs du L.A. Dance Project ont accompagné Benjamin Millepied à Anvers. "Mais il est très important pour moi que les danseurs s'approprient les mouvements. J'ai une appropriation de l'espace qui est assez pure, pas maniérée. Donc, je leur laisse beaucoup de liberté." Et de reconnaître : "Sincèrement, ma compagnie est une jeune compagnie (NdlR : il l'a fondée en 2012) avec de jeunes danseurs peu expérimentés. Donc, ici, j'ai une interprétation plus mûre, plus forte de ma pièce." Quant à son choix pour Bach, "j'ai tendance à prendre des musiques qui portent, ont été écrites pour un peu élever l'homme ; il y a quelque chose de très spirituel, hors du temps. C'est ma façon d'explorer la danse : on peut s'y perdre."
Biberonné à la liberté de mouvements en Afrique
Cet attachement à la danse et à la musique, qui porte sa fibre créatrice, Benjamin Millepied - un nom prédestiné - l'a chevillé au corps depuis sa plus tendre enfance. Né en 1977 à Bordeaux, d'une maman professeur de danse contemporaine et africaine et d'un papa entraîneur sportif, il vit jusqu'à ses quatre ans à Dakar au Sénégal. "J'ai un rapport primaire avec la musique et la danse telles qu'elles existent dans ce pays où elles sont naturelles et font partie de la vie de tous les jours, analyse-t-il. C'est indéniable dans mon amour pour la danse et mon rapport à la danse."
Biberonné aux mouvements libres et spontanés, Benjamin Millepied, à son retour en France, s'oriente vers la danse classique. Un paradoxe, pourrait-on penser, tant la danse classique est exigeante et intransigeante. Gamin, "j'adorais la rigueur, travailler, me surpasser, avoir une technique à maîtriser, etc., sans oublier le côté virtuose de cette discipline". Et de préciser : "Il y a une forme de liberté très importante en danse classique. Certes, il y a une rigueur dont on a besoin, mais, si on ne trouve pas une forme de liberté dans cette rigueur, c'est absolument ennuyeux."
Danseur étoile du New York City Ballet
À 13 ans, il entre au conservatoire de danse de Lyon, déterminé à devenir danseur professionnel. "J'en crevais d'envie", se souvient-il. Alors que l'une des plus prestigieuses écoles de danse au monde se situe à quelques heures de route de chez lui, l'adolescent préfère partir user les parquets de danse outre-Atlantique, à la School of American Ballet à New York. "L'Opéra de Paris ne me faisait pas rêver. Je n'étais pas dans cette démarche par rapport à la danse classique. Je savais qu'aux États-Unis, il y avait les comédies musicales, Baryshnikov (NdlR : danseur étoile et chorégraphe américain qui l'a ébloui dans Soleil de Nuit et West Side Story)… À l'Opéra, j'aurais été malheureux, comme j'ai fini par l'être…" Il se forme, entre autres, aux côtés de Stanley Williams, "dont l'approche de la danse classique était d'une grande sensibilité, d'un autre niveau".
À 18 ans, son rêve devient réalité : il intègre le corps de ballet du New York City Ballet, avant de devenir étoile à 24 ans. Agon, Coppélia, Casse-Noisette, Le Songe d'une nuit d'été… (de George Balanchine), Fancy Free, West Side Story Suite… (de Jerome Robbins), La Stravaganza (de Angelin Preljocaj)…, Benjamin Millepied interprète les plus grands rôles. "J'ai adoré ma carrière là-bas, confie-t-il, mais c'est un environnement très dur - il y a la concentration, le rapport au corps… -, très compétitif et pas aussi inspirant qu'il devrait l'être . C'est pour ça que j'ai arrêté très tôt d'ailleurs", en 2011, à 34 ans. "Je ne souhaiterais pas que mes enfants fassent ce métier-là, souffle-t-il. Aujourd'hui, aux États-Unis, la situation est compliquée pour les compagnies de danse (NdlR : la plupart des compagnies vivent sur des fonds privés, avec le soutien de sponsors et de mécènes). Les choses ont changé : on n'est plus dans la même sophistication culturelle pour la danse. Les gens ont envie d'être divertis ; ils ont moins d'attention, de patience pour ce qu'il faut écouter, découvrir, sans compter l'influence des innovations technologiques."
De "Black Swan" à l'Opéra de Paris
Mû dès son plus jeune âge par le désir "naturel" de créer, Benjamin Millepied commence à monter ses propres chorégraphies dès 2002 (Triple Duet, Amoveo, Quasi una fantasia, Sarabande…), notamment pour le compte des plus grandes compagnies (American Ballet Theatre, Ballet de l'Opéra de Paris, New York City Ballet…). La création de sa propre troupe en 2012 s'inscrit comme la suite logique de son parcours, mis, deux ans plus tôt, en 2010, sous le feu des projecteurs avec sa participation, en tant que chorégraphe et acteur, au tournage du film Black Swan de Darren Aronofsky au cours duquel il rencontra sa future épouse, l'actrice Natalie Portman oscarisée pour son rôle de Nina, danseuse schizophrène.
Porté par son talent et sa notoriété, il est nommé à la tête du Ballet de l'Opéra de Paris en 2014. "J'avais ma compagnie, mais j'avais toujours en tête de diriger une grande compagnie comme le New York City Ballet ou l'Opéra de Paris." L'aventure ne durera que dix-huit mois. Déterminé à souffler un vent de modernité sur cette institution ancestrale gardienne d'un répertoire, de règles, traditions, organisations très hiérarchisées…, il se heurte à de nombreuses réticences. Et se rend vite à l'évidence qu'il est à l'étroit dans son nouveau costume de directeur artistique.
La danse classique, la base
"La danse classique, ça peut être très beau, mais l'intérêt, ce n'est pas la virtuosité ou la prouesse technique, estime Benjamin Millepied, ce sont les formes que l'on fait avec son corps et comment de bons chorégraphes créent de belles architectures." S'il a toujours travaillé avec des danseurs au profil plus contemporain, "là, je vais revenir sur des danseurs avec une base classique", annonce-t-il. "C'est en étant ici, à Anvers, que je me suis rendu compte que l'idéal est d'avoir des danseurs formés à la discipline classique, car, après, ils sont capables de tout faire. Même si je m'intéresse à des chorégraphes contemporains, je reste, avant tout, un danseur classique."