Le Péruchet, 90 ans de marionnettes à fils

- Publié le 07-05-2019 à 11h04

Fondé en 1929, le Théâtre royal du Péruchet est le bastion de la marionnette à fils en Belgique. En 90 ans, il a donné vie à plus de 2 500 marionnettes. Et organise, en mai, les cinquièmes Journées européennes de la marionnette.
Discrète avec ses briques blanches le long de l'avenue de la Forêt à Ixelles, une fermette abrite depuis 1968 "un trésor vivant de la culture" : le Théâtre royal du Péruchet et son Musée international de la marionnette. En poussant la poignée d'une vénérable porte de bois s'enclenche le tintement d'une sonnette signalant l'arrivée des visiteurs. L'hôte des lieux, c'est Dimitri Jageneau, marionnettiste et directeur du Péruchet depuis 2009.
Dans la petite salle de spectacle aux banquettes de bois et aux sièges récupérés d'un cinéma d'antan, les rideaux de velours bordeaux sont tirés sur la scène. Depuis le 4 mai et jusqu'au 26 mai, ils s'ouvrent chaque week-end pour les 5es Journées européennes de la marionnette. Une édition qui rassemble dix compagnies, dont huit étrangères venant de République tchèque, du Portugal, de France, d'Italie, etc., pour 28 spectacles, dont quatre premières en Belgique ! L'occasion aussi de marquer le 90e anniversaire du Péruchet.
Tombé dans la marmite
Volubile et enthousiaste, Dimitri Jageneau transmet et conte l'histoire de son théâtre et des marionnettes à fils avec amour et passion. Pourtant, à l'origine, il ne se destinait pas à embrasser une telle carrière. "Ce sont les circonstances qui ont fait que j'ai repris le théâtre au pied levé en 2009, explique-t-il. Mon père, le marionnettiste Frans Jageneau, en était le directeur depuis 1958. Il a eu des problèmes de santé et, de 2003 à 2008-2009, il y a eu une période de transition où ma mère a tenu le théâtre, mais c'était très lourd pour elle et elle m'a laissé l'assister. Notre théâtre a affronté une crise, parmi tant d'autres…, mais il fallait se renouveler et tenter quelque chose et, comme je respectais énormément mon père et ma mère, j'ai repris la direction du Péruchet."
C'est que Dimitri Jageneau est tombé dans la marmite. "Je suis né dans ce milieu, j'ai commencé à faire des spectacles avec mes parents dès l'âge de 10-11 ans, j'ai assisté à de nombreux spectacles, je les ai suivis en tournée, raconte-t-il. Donc, j'avais un atout sur le papier, c'est-à-dire l'expérience de la scène : j'avais été assistant-scénographe, j'avais porté les marionnettes sur la scène, je m'occupais de la musique et des lumières…" Mais, davantage qu'une histoire de famille, Dimitri Jageneau voit en la survie du Péruchet - "notre théâtre n'a jamais fermé !", brandit-il fièrement - "une alchimie, une force qui dépasse les personnes".

Entre 2 500 et 3 000 marionnettes à fils
Le Théâtre du Péruchet est fondé à Bruxelles en 1929 par Carlo Speder. Ce fils de bonne famille autodidacte un peu touche-à-tout est pris dans la tourmente de la crise de 1929. Alors, pour s'en sortir, il met sa passion pour les marionnettes à fils, qu'il a découvertes avec le Théâtre d'art de marionnettes de Munich, au service de la culture en créant un théâtre pour enfants de marionnettes à fils. En 1950, il rencontre un jeune dessinateur des studios Hergé, Frans Jageneau, qui devient très vite le concepteur des marionnettes et le scénographe du Péruchet, avant d'en reprendre le flambeau en 1958.
"Depuis sa création, le Théâtre du Péruchet a donné vie à 2 500 à 3 000 marionnettes à fils", informe Dimitri Jageneau. Un art délicat qui nécessite de nombreuses heures de travail. Chaque marionnette à fils est sculptée dans du bois de tilleul. Mais avant, il faut d'abord dessiner un croquis, à taille réelle - "les marionnettes du Péruchet ne dépassent les 50 cm en moyenne" -, dans des proportions où la tête, "c'est la première chose que l'on voit dans une marionnette", représente un quart ou un tiers de l'ensemble. Ensuite, "les marionnettes à fils sont des marionnettes qui marchent et dansent ; les jointures des genoux et avec le corps doivent donc être très mobiles". Puis il faut les peindre et les habiller.
Une théâtre de répertoire
M. Jageneau insiste : "On ne construit pas une marionnette indépendamment du sujet et des thèmes que l'on va aborder" dans le spectacle. Chaque personnage est, en effet, fabriqué en fonction de l'histoire qui sera contée. Aujourd'hui, le théâtre compte plus d'une centaine de pièces. "La spécificité du Péruchet est qu'il est un théâtre de répertoire. Nos marionnettes tournent, tout le temps en alternance. Sur une saison, je peux jouer 18 spectacles différents." "Le plus beau, poursuit-il, c'est quand je joue avec des marionnettes de mon père, qui ont 50 ans, ou du fondateur. Ces marionnettes sont toujours vivantes et plaisent toujours autant aux gens. Ça veut dire qu'on a dépassé le temps et qu'on est arrivé à la dimension de classiques." Parmi les incontournables, les contes de Perrault - Le Petit Chaperon rouge, Le Petit Poucet et Le Chat Botté - ou des spectacles imaginés par Frans Jageneau et désormais élevés au rang de classiques comme L'Enfant Mozart.

"L'école de l'humilité"
Aériennes, voltigeuses, danseuses, gracieuses…, les marionnettes à fils "créent des mouvements et des moments de poésie", décrit Dimitri Jageneau et, partant, requièrent une grande dextérité de la part de celui ou celle qui les manipule. "C'est très difficile, confirme-t-il. Certains avancent qu'il faut dix ans d'expérience pour être un bon marionnettiste à fils. La marionnette à fils, c'est donc l'école de l'humilité." De cet apprentissage long et patient naît une relation, une intimité particulière entre la marionnette et le marionnettiste. "C'est une forme de grâce ; il faut entrer dans un dialogue, un échange. Pour moi, la marionnette est plus qu'un objet, elle est vivante."
Maintenir vivante et vivace la tradition de la marionnette à fils, tel est aussi le combat de Dimitri Jageneau qui lutte "depuis dix ans pour que Le Péruchet ne disparaisse pas". Privé de sa subvention dans le cadre des nouveaux contrats-programmes (NdlR : un recours a été introduit au Conseil d'État), le théâtre est "en péril". "Mais, relativise-t-il, le plus important, c'est notre public qui est toujours là, veut des spectacles et croit toujours à ce que nous proposons."