Alain Chamfort, l'ultime départ
Le chanteur s'associe à Sébastien Tellier pour "l'Impermanence", un dernier album composé de chansons d'une maturité rarement entendue. L'heure de se rappeler les charmes discrets d'une carrière en marge.
- Publié le 21-03-2024 à 13h31

Malgré les années (75 ans depuis mars), la silhouette est intacte, son élégance toujours mesurée. Il continue à préférer être tutoyé et à fuir les phrases-chocs. Chez lui, rien n'a changé, mais il a suscité une effervescence nouvelle en annonçant qu'après L'impermanence qui sort ce 22 mars (BMG), il n'enregistrerait plus d'album. Un format qu'il juge dépassé, mais qui réclame des efforts inconsidérés. Il ne prend pas pour autant sa retraite au bout de 60 ans de carrière, si on oublie ses premiers groupes mais pas, à 17 ans, son rôle de claviériste, nourri d'études classiques, derrière Jacques Dutronc. Des chansons viendront encore, certainement des concerts. "Annoncer la fin des albums, c'est métaphoriquement annoncer la fin d'une vie. J'ai été touché par la maladie (un cancer des os en 2016). Tout est fragile. J'entre dans un nouveau territoire."
Il y a deux ans, alors qu'il faisait des débuts tardifs au cinéma aux côtés de Virginie Efira dans Don Juan, il disait avoir déjà beaucoup travaillé sur ce dernier album. "J'ai une voix plutôt douce, des mélodies assez jolies, ça peut devenir une espèce de truc à la crème. Il fallait tordre tout ça." Il cherche donc des complices. Il conserve "Dans mes yeux" d'Arnold Turboust, renonce à Flavien Berger, cosigne "Whisky Glace" avec Sébastien Tellier, autre fan d'une autre génération, et sur leur lancée, ils mettent en boîte trois inédits pour un EP. Cette liste dessine un combo électronique et mélodique, comme une version moderne de Trouble (1990). Mais à côté de ces programmations, il faut souligner des moments de parfaite simplicité glissés entre des arrangements exceptionnels. "Je finançais tout, mais si on mettait des cordes, on montait d'un palier. Donc allons-y. Aucun regret."

Au milieu de ces hésitations musicales, il avait une certitude : les paroles devaient lui ressembler, plus que jamais, en véritable aboutissement de tout son parcours. Jusqu'au Mariage à l'essai, premier disque en 1976 après avoir quitté l'écurie de Claude François, il reconnaît avoir chanté un peu n'importe quoi. "Mon oreille musicale était formée pour la mélodie. Le reste, je ne le percevais pas. J'écoutais Brassens sans être concerné par ce qu'il racontait. Quand Claude François m'a proposé de chanter, ma seule préoccupation était de connaître le succès. Si je pouvais écrire les musiques, ça me convenait. J'avais un désintérêt total pour mes textes. Je pense à elle, elle pense à moi, ce n'est pas bien difficile à interpréter."
Les chansons malhonnêtes
Au bout d'un moment, ces chansons formatées lui ont paru malhonnêtes. Ce n'était pas un travail comme les autres. Il avait un impact sur les gens et sur lui. "Je me considérais comme un manipulateur et ça me posait un problème de conscience. Pour l'exprimer, j'ai écrit "L'amour n'est pas une chanson" en 1974. Elle prévenait les jeunes filles qu'il ne fallait pas confondre mes chansons avec la réalité. L'amour est une tout autre expérience." Serge Gainsbourg lui amène un autre type de succès, "Manureva" (1979) et pas mal de respect. L'habit change, mais il n'est toujours pas fait sur mesure. "Il ne me connaissait pas bien et je n'avais pas forcément la volonté de lui en demander plus. C'est plus tard, avec Jacques Duvall que j'ai commencé à comprendre l'intérêt de chanter ce que je ressentais."
Duvall, le parolier de Lio qui est alors la compagne de Chamfort, fait évoluer le personnage tracé par Gainsbourg. Le séducteur est souvent meurtri, pas toujours fringant, jamais romantique, parfois amoureux, rarement pour longtemps. Presque minable aussi quand, plutôt qu'affronter la vérité, il supplie "Mens" et concède qu'il n'aime pas la vie, qu'ils sont juste bons amis. Ou quand, avec Jane Birkin, il proteste "T'as pas le droit d'avoir moins mal que moi". Les sentiments noblement convenus ont déserté ses chansons. Emballées dans des musiques soyeuses, elles racontent désormais les illusions ordinaires et les lâchetés quotidiennes. "Ces subtilités de Jacques, je les trouvais magnifiques. Il m'a révélé à moi-même. Je me suis installé avec délectation dans ce personnage. Parfois il n'était pas recommandable, mais si vrai. Mettre en lumière les choses les moins valorisantes qu'on porte en nous, c'est tout aussi universel. C'est un versant de l'amour que tout le monde connaît, mais qu'on ne chante pas." En dix ans, propulsé par la complicité musicale et amicale de Marc Moulin, Chamfort va enquiller Neuf, Personne n'est parfait et Le plaisir, trois albums magistraux, pas une chanson faible, pas non plus de vrais succès. "Ce que les gens vont penser… Je m'en suis affranchi en partant de chez Flèche (label de Claude François, NdlR). J'ai trop essayé de plaire. Respecter l'ambition d'un projet, il est là le sentiment du devoir accompli. Et c'est une récompense quand tu sens que quelqu'un t'a compris et a fait de ta proposition sa propre histoire."
Dernier chapitre
Au bout du compte, Chamfort passe pour un mélodiste exceptionnel, comme Julien Clerc. Comme Christophe, il a paré la chanson française de modernité électronique. À l'instar de Bashung, il a guidé ses auteurs jusqu'à obtenir des textes qui ne ressemblaient qu'à lui. Mais il n'a pas connu leurs triomphes. Il est vénéré sans être devenu un mythe. "Cet entre-deux me convient. Je ne suis pas fait pour les grandes salles. J'ai accepté ma nature. Je ne suis pas quelqu'un qui s'impose, qui prend la parole facilement, qui défend des causes en première ligne. Retenue, politesse, humilité, ce sont des qualités pour moi. Je n'avais pas en moi le désir violent d'aller ailleurs."
Arrive le dernier chapitre studio, écrit en compagnie de Pierre-Dominique Burgaud déjà présent sur le projet Une vie Saint Laurent (2010) et Le désordre des choses (2018). Dix ans plus tôt, Duvall avait commis un "Ce n'est que moi" (votre vieil Alain) qui ironisait sur l'âge de Chamfort et ses succès vieillissants. Mais son fidèle parolier veut se mettre en retrait. C'est au tour de Burgaud d'exaucer le chanteur aux cinq enfants qui trouve déplacé d'encore incarner les briseurs de cœurs. Burgaud lui fait chanter ses rides comme des "Microsillons" ou la difficulté d'"Exister". Ils se connaissent parfaitement au moment de réfléchir à ce que doit être un ultime album pour, peut-être, en faire un album ultime.
Parce que c'est le moment ou jamais, ils osent des chansons bilans, des textes forgés à l'expérience, des petites leçons de vie. "Altiplano" : "Heureux celui qui du troupeau préfère sortir par le haut", "À l'aune" "de quoi estimer nos vies", "On est heureux souvent je pense" "Par inadvertance", "Attendre les bras ouverts, me laisser glisser vers" "L'apocalypse heureuse", et "Tout s'arrange à la fin", un dernier texte de Duvall pour la route, qui sert de tremplin à "La grâce". À petits mots, Chamfort y rêve que ses chansons ont touché le public, comme lui-même a été bouleversé par la musique. Il dit son espoir qu'en parlant avec sincérité de lui, il ait fini par raconter la vie des gens. "Quasiment sans le vouloir, oui… Tu joues de la musique comme, enfant, tu joues au foot, avec une grande intensité et aussi une absence de responsabilité. Mes parents me destinaient à un vrai métier. J'ai toujours ça en moi. Je n'oublie jamais que ça reste du divertissement, du pas très sérieux. Mais ce métier, petit à petit, on lui trouve du sens. Il apporte un autre espace aux gens, un peu de légèreté et un peu de réflexion. Mais j'ai l'impression de jouer. Mon enfance continue à s'exprimer. Même dans ma vie familiale, je n'ai jamais eu l'impression de représenter la figure du père."
L'autre aquoiboniste
Alain Chamfort ne peut pas se dire fier de son parcours, le mot est trop fort pour lui, mais satisfait d'avoir construit une carrière cohérente et défendu des chansons pertinentes. Il se réjouit de pouvoir donner des concerts, clinquants et travaillés comme ceux qui s'annoncent ou de simples piano-voix, comme il l'a souvent fait. "Faire résonner quelque chose qui a une certaine valeur, une certaine exigence, cela donne du sens à tout ça. La période est propice à la nostalgie. Difficile d'y échapper. Mais c'est la mélancolie qui m'a tout le temps accompagné et se retrouve dans beaucoup de chansons." Gainsbourg a souvent confié ses textes les plus révélateurs à Jane Birkin, en particulier "L'aquaboniste" qui pourrait tout aussi bien servir au portrait de Chamfort. "Il faut l'accepter. Les seuls combats que j'ai menés, c'était contre des maisons de disques qui voulaient toucher à ma liberté. J'ai un tempérament à m'adapter aux événements plutôt qu'à les affronter. L'Impermanence (titre de l'album) est un concept bouddhiste, une religion qui m'a séduit dans les années 70. Considérer que rien ne t'appartient et que tout est en transformation, c'est un levier efficace. L'album est crépusculaire, c'est vrai. On fait avec ce qu'on a, avec ce qui reste. Mais il n'est pas dénué d'espoir. De L'apocalypse heureuse jusqu'à La grâce, il y a du plaisir, de la lumière au bout. Voilà, on a essayé…"
Le 4/6, AB Club, Bruxelles. Le 18/7, Les Francofolies de Spa.
Le 6/12, Cirque Royal, Bruxelles.