"Tout incite à consommer. L'idéal: la BMW à 18 ans. Puis, c'est la révolte".
- Publié le 16-07-2001 à 00h00
Terrasse vide et tournée Pepsi, Starflam s'attable à deux pas de la place St-Lambert pour réagir à quelques points forts de l'actualité, pour "La Libre". Rédacteurs en chef d'un jour. Un rôle qui ne les effraie nullement, ayant une opinion sur tout. Avec humour. Dans la mouvance de cette gauche alternative, qui ne se retrouve pas dans les partis politiques, mais milite contre la mondialisation et pour Amnesty. Celle qui voudrait que la société inverse les priorités et brise le tout-à-la-consommation. Condensé d'une discussion à bâtons rompus.
BELGIQUE ET WALLONIE
Le 21 juillet, fête nationale. Que représente la Belgique pour ceux qui ont chanté le "plat (et insipide) pays" ?
Mouais. J'sais pas. Avec Starflam, on a sillonné la Flandre comme peu de Wallons l'ont fait, et si c'est vrai qu'il existe une Belgique, il existe aussi une Flandre qui n'a rien à voir avec la Wallonie... La Belgique est un Etat hybride. Et le ciment belge, c'est peut-être justement cette absence d'Etat cohérent! Un type comme Arno, qui a collaboré à "Survivant", un Flamand qui chante en français, ça représente bien la Belgique! Mais nous, on fait du rap en Belgique, un point c'est tout. Et on ne se sent guère plus Wallon. Je crois qu'on peut dire qu'on est Liégeois avant d'être Wallons et Starflam avant d'être Liégeois!
Mais autour de vous, que devient la Belgique, Liège?
Il n'y a pas de vrai changement, l'extérieur bouge mais c'est le fond qu'il faudrait changer... On a construit de plus beaux abribus, mais ils mènent toujours aux mêmes tours de Droixhe, aux mêmes ghettos. A Liège, on ne compte plus les magasins de luxe, je ne sais d'ailleurs pas qui y va - les touristes, peut-être. Mais il y a ici une population de jeunes qui voit ça, qui en a toujours plus l'envie et toujours moins les moyens... Qu'est-ce qu'on fait réellement pour eux? Le problème n'est pas propre à Liège, si on le voit plus à Liège qu'ailleurs c'est plutôt que les politiques y sont mois habiles... Il y a comme ça des choix curieux. Par exemple, la cathédrale en Travhydro, c'est pas mal, mais ça a coûté 58 briques! Moi, avec ça, je fais des concerts pendant 45 ans! En pour les jeunes, qu'est-ce qu'on fait? Rien. Et donc ils s'ennuient. Tenez, s'il y a un caractère wallon, c'est bien l'ennui!
Et comment vous réagissez face à ça?
En Wallonie, c'est vrai aussi que les jeunes attendent que tout leur tombe du ciel, tout cuit. Nous, on a dû, on a voulu se bouger le cul. On a compris que si on ne bougeait pas, si on ne prenait pas de risques, il ne se passerait rien. Mais même quand tu as des initiatives, on te met des bâtons dans les roues: le Forem nous décourage d'ouvrir un restaurant car c'est trop compliqué, disent-ils. Tu vas raconter ça en Flandre, ils rigolent...
L'EUROPE
Vous avez refusé de participer à la fête sur la Grand Place de Bruxelles qui marquait le début de la présidence belge de l'Europe, pourquoi?
On a des torts aussi dans cette histoire, parce qu'on avait dit oui au départ, sans savoir vraiment de quoi il s'agissait. Et puis, il y a quelques semaines, des organisations comme le Mrax ou le collectif des sans-papiers, avec lesquelles ont est en contact, nous ont appelés pour nous dire "vous savez bien dans quoi vous vous êtes engagés?" Déjà, artistiquement, le côté "anges qui volent", on n'est pas dans ce projet-là... Mais bon, on ne veut pas critiquer le travail des autres, on n'est pas là pour ça. La présentation à la princesse Mathilde, aussi - la royauté, on sait nous ce qu'on en pense... On ne voit pas très bien la nécessité de tout ça.
Mais on s'est rendu compte surtout que participer à cette fête c'était, dans un sens, cautionner une certaine évolution de l'Europe. Où est-elle, l'Europe sociale? La présidence belge de l'Europe, ça risque d'être six mois d'Etat policier, avec des Robocop partout pour empêcher un deuxième Göteborg. Or, nous, on se sent plus proches de ceux qui manifestent que des autres... Ce n'est pas parce que notre groupe marche qu'il faudrait arrêter de réfléchir. On ne veut pas de cette Europe ultralibérale. On veut nous faire croire qu'après le méchant communisme, il ne reste plus que le gentil libéralisme - et le problème c'est qu'il n'y a plus d'alternative sérieuse, pas le choix! Nous, tout ce qu'on voit, c'est toujours plus de vitrines, plus de luxe, plus de pub, plus d'appel à la consommation. Aujourd'hui, il faut consommer pour être: fais de l'argent et dépense-le... Les jeunes croient qu'ils doivent rouler en BMW à 18 ans, et quand ils se rendent compte que la réalité, c'est pas ça, ils se révoltent! Le hip hop c'est ça, en fait: rester en phase avec ta réalité!
Le militantisme?
Nous, on fait de la musique avant tout, on n'est pas des syndicalistes mais, par exemple, Amnesty International nous a demandé d'être parrains de son action en Belgique. On doit encore en discuter mais on n'est pas contre l'idée.
Comment Starflam gère-t-il le succès? Risque-t-il d'être récupéré par cette société de surconsommation?
Ici, on diabolise un peu le fait de réussir. "Underground", ça ne veut pas dire "raté" ! Avoir du succès, ce n'est pas perdre automatiquement son intégrité! D'abord, on est loin du succès et si on a un peu d'argent cela tombera à pic pour payer enfin les gens qui nous aident bénévolement... Si on avait voulu devenir riches, on aurait fait des petits pois! Et puis, pas de risque de déraper, on a plein de projets...
LE SPORT
Jacques Rogge à la tête du CIO, les JO à Pékin en 2008...
Ça aussi, c'est pas clair, et en même temps, est-ce que laisser la Chine de côté permettra au pays d'évoluer? Pour faire bouger les choses, aujourd'hui y a plus que l'argent, alors... En général, le sport c'est plus qu'une histoire de fric - partout: quand on voit au Standard des supporters qui s'impliquent dans la lutte contre le racisme, qui font vraiment du bon travail, et qui n'ont jamais voix au chapitre dans la gestion du club! Et puis y a des tas de sports que je vois pratiquer autour de moi et qui ne passent jamais à la télé, comme le skate... Pourquoi? Et le break, et le graff', ça c'est du sport aussi! (rires)
{R.}
© La Libre Belgique 2001
