Après "Dix pour cent", Fanny Herrero dépeint l'univers du stand-up
Les six épisodes de "Drôle" sont disponibles sur la plateforme Netflix.
- Publié le 28-03-2022 à 11h00
- Mis à jour le 28-03-2022 à 11h14

"Tu as une chance sur un million de devenir Gad Elmaleh. Donc, maintenant, t'arrêtes d'être naïf…" Le conseil, en général dispensé par un proche plus âgé, anxieux, rationnel, et sans doute plus lucide, peut fonctionner pour Kylian Mbappé, Orelsan, Isabelle Huppert, ou Michel Houellebecq. Cette mise en garde coupera l'élan des moins passionnés, mais n'arrêtera pas les jeunes qui ont le feu sacré. C'est le cas de Nezir (Younès Boucif), vingtenaire, pourtant embourbé dans la galère.
Ce livreur de sushis à vélo vit dans la précarité aux côtés d'un père au dos usé mais apparemment pas assez handicapé pour mériter d'être indemnisé. Afin de s'évader, le jeune banlieusard rejoint, chaque soir, ses potes de stand-up au "Drôle". Un Comedy Club du 20e arrondissement de Paris, doté d'une petite scène sur laquelle les jeunes humoristes viennent tester leurs blagues et essuyé quelques bides.
Au sein de cette bande bigarrée de joyeux drilles, on trouve sa meilleure amie, Aïssatou (Mariama Gueye), mère d'une petite fille. Bling (Jean Siuen), un acteur franco-vietnamien ayant touché du doigt la notoriété dans une comédie populaire mais tardant à valider l'essai. Apolline (Elsa Guedj) jeune bourgeoise cherchant à fuir la pression étouffante du bel appart familial.

Un milieu ultra-concurrentiel
Fanny Herrero aime décidément gratter le vernis des milieux fantasmés, pour mieux décrire les pièges de ces métiers de passionnés. Dans Dix pour cent, elle racontait les tribulations cyniques des agents artistiques. En suivant les quatre comiques en herbe de Drôle , elle raconte le parcours du combattant enduré par ces derniers pour espérer se faire un nom dans le monde de l'humour.
Une mini-série dans la veine de l'américaine I'm dying up here produite entre autres par Jim Carrey, qui rappelle aussi par sa recherche de réalisme la série Validé sur le rap français. Pour être plus crédible, la showrunneuse s'est entourée de vrais humoristes comme le Suisse Thomas Wiesel ou la Belge Fanny Ruwet.
En visionnant les six épisodes, on découvre l'angoisse des premières scènes réservées aux newbies (les débutants) devant une salle quasi vide, les soirées pour les plus aguerris payées au chapeau et donc au lance-pierre.
Si on est assez bon, on peut espérer se faire repérer pour devenir auteur à la télé, monter un spectacle dans une petite salle, mais pas les bons soirs (lundi ou mardi). Si les sièges sont vides, les producteurs mettent la pression sans avoir pris la peine de s'occuper de la communication. D'où l'utilisation récurrente des réseaux sociaux.
La viralité d'une vidéo tue une carrière ou la fait décoller. Le but étant d'être assez connu pour être programmé en fin de semaine dans les salles parisiennes renommées. En attendant, pourquoi pas, les "Zénith" ou l'Olympia. Une immersion passionnante permettant de comprendre, pas à pas, la mécanique d'écriture d'une blague et comment bien la raconter. Une gageure.
Bizarrement, la série est moins drôle que Dix pour cent même si on sourit parfois volontiers, en particulier grâce à Elsa Guedj (dont le style rappelle un peu Laure Calamy) et Younès Boucif. Les deux jeunes acteurs sont sans doute les personnages les plus attachants. Drôle n'est pas une fiction si légère. Des thèmes sérieux y sont abordés : l'avortement, les conflits générationnels, la santé mentale, la déconstruction de la sexualité, le racisme, la religion, la conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle, les démons du monde de la nuit…
Portrait ciselé de la jeunesse
Les thématiques, les plans magnifiques de Paris et le casting font d'ailleurs écho au film Les Olympiades de Jacques Audiard (mais cette fois-ci plus au nord, à Belleville). Comme le réalisateur d'Un prophète, Fanny Herrero parvient à dresser un portrait très juste d'une jeunesse parisienne multiculturelle prête à subir les affres de la précarité pour trouver un métier qui a du sens et donc se sentir exister.
Ces jeunes courageux, intègres et talentueux se donnent du mal pour ne pas piétiner leurs idéaux pour un quart d'heure de célébrité. "On n'aime pas les voleurs de vannes ici", tient d'ailleurs à rappeler l'une des employées du Drôle. Pour l'anecdote, c'est Gad Elmaleh, accusé par la chaîne #Copy Comic de plagiat, qui avait soufflé l'idée du projet à la showrunneuse.
