Valéry Lerouge (France 2): "L'a priori français sur Bruxelles et le terrorisme est totalement injustifié"
Les journalistes belges sont beaucoup plus confraternels que les français // A Bruxelles, les gens sont plus sympas, moins méfiants qu'à Paris //
- Publié le 01-12-2017 à 10h58
- Mis à jour le 31-12-2017 à 08h19

Parmi les correspondants européens basés à Bruxelles, l'on retrouve une trentaine de Français représentant différents médias, dont France 2. La direction de la mini rédaction bruxelloise de la chaîne publique française a été confiée à Valéry Lerouge en septembre 2015. A son arrivée, ce Normand a dû apprivoiser l'actualité belge, européenne… et le terrorisme. Bruxellois depuis un peu plus de deux ans, il livre son regard sur la Belgique, ses habitants, ses petites manières voire ses petits défauts. Il voit également un changement au niveau européen depuis la prise de pouvoir d'Emmanuel Macron. Valéry Lerouge est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Après 8 ans comme journaliste économique à Radio France, puis à nouveau 8 ans comme journaliste pour France 2 à Paris, pourquoi avoir choisi de rejoindre Bruxelles ?
Cela a surpris mes amis et collègues mais Bruxelles était un poste qui m'intéressait réellement. Ici, au niveau européen, je peux couvrir l'économie et la politique. Mais surtout, d'ici, on couvre toute l'actualité du Benelux et parfois même ailleurs en Europe. Les sujets sont très variés : en une semaine, je passe du parquet de Bruxelles, à la Commission européenne, en passant par l'interview d'un chocolatier de Gand ou un sujet sur la gare d'Anvers. Cela me plait beaucoup.
Les attentats de Paris et leurs ramifications bruxelloises sont intervenus à peine quelques semaines après votre arrivée. Comment êtes-vous devenu un journaliste judiciaire quasiment du jour au lendemain ?
Au début, j'avais une certaine crainte, j'avais peur de ne pas être à la hauteur. C'est un milieu que je connaissais mal professionnellement. J'ai peu travaillé avec des avocats ou des magistrats par le passé. Qui plus est, je devais le faire dans un pays et une ville que je ne connaissais pas du tout. J'ai été très agréablement surpris par l'aide que j'ai reçue des confrères journalistes belges. À ce niveau-là, ils sont beaucoup plus confraternels que les français qui se tirent dans les pattes en permanence à cause de la concurrence entre eux.
Que disent votre famille ou vos amis français du risque terroriste ici en Belgique ? Vous pensent-ils en danger ?
Honnêtement oui, j'ai des amis qui me le disent. Entre les attentats de Paris et ceux de Bruxelles, il y avait très peu d'amis qui venaient me voir ici (rires). Mais tout cela me parait tout à fait injustifié parce qu'il y a d'abord eu les attentats de Paris avant ceux de Bruxelles. Il y a eu plus de morts à Paris qu'à Bruxelles et il y a finalement autant de risques qu'il se passe à nouveau quelque chose ici que là-bas. Mais je sentais cette réticence, parce que tout le monde avait entendu "Molenbeek" à la télévision. Des amis américains m'ont dit "Et alors Molenbeek, comment c'est ?". Et je leur expliquais que c'était beaucoup plus sympa que Bobigny ou Saint-Denis. Cela ne me pose aucun problème d'aller voir des connaissances à Molenbeek à 23h. Par contre, à Bobigny, je n'y vais pas à 23h...
Compte tenu de cela, avez-vous tenté de réaliser d'autres reportages sur Molenbeek pour faire passer une image plus positive ?
Oui, j'ai parlé de MolenGeek ou de l'ouverture du Mima, c'était important de faire d'autres sujets que le terrorisme. Mais on a tellement matraqué sur le terrorisme que c'est resté dans l'esprit des gens à l'étranger. Quand des collègues de France 2 viennent à Bruxelles, je les emmène à Molenbeek, au Mima, et je leur dis "Voilà, la place communale de Molenbeek se trouve à 200 mètres". Et cela les étonne toujours.

Laissons de côté le terrorisme, qu'est-ce qui vous a le plus surpris en arrivant ici ?
Il est plus facile de discuter avec les gens dans la rue, de les interviewer. Avec les politiciens aussi, c'est plus facile. Un jour, je suis tombé par hasard sur la ministre de la Mobilité dans une gare et l'interview s'est fait naturellement. À Paris, on aurait ramé pendant des jours ! Les gens sont plus sympas, moins méfiants, plus simples en fait…
Et au niveau personnel ?
Eh bien c'est un peu la même chose. Je vais vous donner un exemple. Quand j'étais débordé au niveau du boulot à cause du terrorisme, mes voisins m'ont proposé de m'aider en allant faire les courses à ma place alors qu'on se connaissait à peine depuis un mois ! Je sais que les Belges n'aiment pas que les Français disent qu'ils sont sympas, mais c'est tellement vrai qu'on est obligé de le dire. Et maintenant, quand je suis à la caisse au supermarché, je parviens à distinguer un Français d'un Belge.
Par rapport à Bruxelles, qui est une ville très singulière, vous avez forcément une opinion aussi ?
Oui, il y a ce que j'appellerais le côté "ville dans la ville". Les vies de Saint-Gilles, d'Ixelles ou de Molenbeek sont toutes différentes. En revanche, parfois, ça défie la logique et là on en arrive aux côtés moins positifs. Par exemple, je suis stupéfait du piétonnier du centre-ville à Bruxelles. En France, quand la maire de Paris décide d'aller vers une ville avec moins de voitures, moins de pollution, elle y va cash, quitte à se mettre tout le monde à dos mais au moins c'est fait et on fera le bilan dans dix ans ou vingt ans. Ici, depuis que je suis arrivé, le piétonnier est dans le même état. J'ai compris qu'il avait été vidé de ses voitures, mais il n'y a toujours pas le côté sympa, qui donne envie d'y aller, avec des familles, des enfants... Pour l'instant, ils ont juste "flingué" le quartier. La cause que j'identifie, c'est vraiment le compromis à la belge et la nécessité de coalitions à tous les étages, qui entraînent des non-décisions ou des demi-décisions. Même les étrangers qui viennent ici en week-end le disent : "J'ai l'impression que ce chantier était déjà là l'année passée", et c'est vrai.

L'un de vos confrères français, correspondant à Bruxelles, Jean Quatremer, avait fait une chronique dans Libération qui s'intitulait "Bruxelles pas belle". Est-ce un constat que vous partagez, du moins en partie ?
Je m'entends très bien avec Jean Quatremer mais je le trouve provocateur avec parfois l'attaque facile. Dans ce cas précis, il se plaignait des poubelles qui traînent trop souvent dans la rue et c'est vrai qu'elles y traînent parfois longtemps, parfois trois jours jusqu'au prochain ramassage ! Mais je suis loin d'être scandalisé sur la propreté globale de Bruxelles. Je vis dans un quartier populaire à Paris qui est beaucoup plus sale qu'ici, notamment au niveau des mégots ou des déjections canines.
Quels types de sujets belges sont diffusés sur France 2, comment les choisissez-vous ?
D'abord, on effectue une revue de presse tous les matins, j'écoute la radio belge et française et on essaie de trouver les sujets d'ici qui résonnent avec l'actualité française. On propose ces sujets à la rédaction parisienne et, ensuite, ils prennent ou pas. Pour que le sujet soit "bon", il faut que cela surprenne les téléspectateurs français. Cela peut être des infos légères, comme la boîte à tartines. Ici, c'est dans la culture mais, en France, les parents sont scandalisés si les écoles ne proposent pas entrée-plat-dessert à tous les repas. Ce reportage a très bien marché ! Plus sérieusement, la Belgique est souvent en avance dans tout ce qui concerne les sujets bioéthiques, comme le mariage homosexuel ou la PMA/GPA. On peut donc facilement faire un reportage pour montrer aux Français comment cela fonctionne ici.
Il y a cinq ans, nous avions interrogé François Beaudonnet, votre prédécesseur, et il nous avait beaucoup parlé de l'aspect communautaire de la politique belge. C'est un sujet que vous ne traitez plus du tout cinq ans après...
J'ai essayé de proposer ces sujets politico-communautaires, notamment suite à l'affaire du stade national, mais ça attire beaucoup moins qu'avant. À l'époque, c'était vraiment "marrant" parce qu'il n'y avait pas de gouvernement pendant 541 jours. Aujourd'hui, tout cela parait plus petit, ça ne marche plus du tout. Mais bon, il est possible que, dans deux ans, ma rédaction l'accepte parce que le contexte aura changé et que la mode du communautaire sera revenue.
Au niveau de votre travail sur les affaires européennes, quel regard portez-vous sur les sujets qui sont diffusés dans les médias français ?
Les rédactions parisiennes s'intéressent un tout petit peu plus qu'avant à l'Europe grâce au discours pro-européen de Macron, mais cela reste globalement très nombriliste. Les sujets européens ne sont traités que par le prisme d'Emmanuel Macron ou par le prisme français. Ils ne cherchent pas du tout à savoir ce que disent les 27 autres Etats de l'Union. Et ça tombe mal, parce qu'au final, au Conseil européen, Macron n'a qu'une voix parmi les 28. Par exemple, sur le vote du glyphosate, la France n'a pas compris pourquoi Macron avait "perdu". (NdlR : La majorité des pays européens a voté pour la prolongation du glyphosate pour cinq ans en Europe, alors que la France a voté contre.)
Justement, par rapport à Emmanuel Macron, pensez-vous que la France est demandeuse de discours aussi pro-européens que le sien ?
En tout cas, son engagement pour l'Europe n'est pas neuf. Pendant la campagne pour l'élection présidentielle, sur les onze candidats, il était le seul avec Benoît Hamon à être ouvertement pro-européen. Si ce n'est pas lui qui parvient à changer l'Europe, ce ne sera personne d'autre, parce que les autres veulent tous retourner la table. Lui veut simplement la ranger. Je pense qu'il a conscience d'être la dernière présidence pro-européenne et que les Français se disent : "écoutons au moins ce qu'il a à nous dire".
Il y a quelques années, la France était le seul pays de l'Union où l'extrême droite avait pignon sur rue. Depuis des politiciens d'extrême droite ont pris le pouvoir dans différents pays. Êtes-vous soulagé que la France ne soit plus vue comme le vilain petit canard de l'UE ?
Non, globalement, je ne suis pas vraiment soulagé mais, effectivement, on n'est plus pointé du doigt comme avant. Je me rappelle un haut-fonctionnaire français de la Commission qui, le soir de l'élection de Macron, m'a dit "ouf, on ne devra pas frôler les murs lundi en allant travailler". Maintenant, quand l'Europe regarde la France, c'est Macron, donc c'est vrai qu'on nous regarde moins comme le grand pays d'extrême droite de l'Union.