Cauchon, l'Homme qui tua Jeanne d'Arc
Le scénariste Xavier Dorison confirme qu'il est un des meilleurs scénaristes actuels.
- Publié le 28-05-2026 à 12h05

Dorison est bankable et demandé. Les éditeurs apprécient ses séries ou ses one-shots qui cartonnent, les élèves profitent de sa généreuse passion du partage (il est prof à l'école Émile Cohl de Lyon). Le ministère français des armées convoite ses connaissances (il a fait partie de la "Red team", un panel d'auteurs de SF à qui on a demandé d'imaginer les futures crises géopolitiques et technologiques). C'est dire que le scénariste qui vient de boucler, avec Louis David Delahaye et Joël Parnotte, Cauchon… ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc (Dargaud), "pèse dans le game". Ce n'est pas un hasard : il nous touche. Comment ? En narrant les petites histoires qui ont nourri la grande. "Je suis fasciné par l'Histoire. Dans ma scolarité, j'ai eu quelques profs d'histoire qui m'ont fait vivre des moments incroyables en classe… c'est assez rare pour être souligné", raconte Xavier Dorison dans un rire.
Vous partez des histoires pour parler de l'Histoire.
Tout est une question de focale : soit on regarde l'Histoire en plan large, comme les historiens, ou alors en zoomant, et en se rapprochant des gens, comme un scénariste. J'ai toujours adoré l'Histoire à l'échelle des gens. C'est une leçon : comprendre aujourd'hui passe par comprendre l'Histoire. Raconter une histoire, c'est raconter quelqu'un qui change.
Les gens changent ?
Bonne question ! C'est l'énorme différence entre la réalité et la fiction. Dans la réalité, si les gens ont une croyance, vous aurez beau leur démontrer par A plus B qu'elle est fausse, ils n'en changeront pas. Prenons un exemple : Nigel Farage avait déclaré que le Brexit allait faire gagner à la Grande-Bretagne 400 millions de Livres par mois. Les gens y ont cru, ont voté la sortie. Il s'est avéré que les prédictions de Farage étaient fausses, lui-même l'a reconnu… Mais quand on confronte ses électeurs, et qu'on leur dit qu'ils se sont trompés, ils répondent : "En fait non, c'était quand même bien. Et on va y retourner !"

C'est déprimant, non ?
Bien sûr, mais heureusement, les scénaristes de fiction ont le droit de ne pas tout raconter. Et moi, ce qui m'intéresse, c'est le changement que certaines personnes peuvent opérer. Et ce qui m'importe dans l'Histoire, ce n'est pas tant la date ou le nombre de boutons sur une vareuse, ou de pierres sur le mur du château, mais de comprendre comment le changement arrive.
C'est le cas dans votre dernier livre, "Cauchon… ou L'homme qui tua Jeanne D'Arc" ?
Tout à fait ! Ce juge qui va faire brûler vive cette future sainte ne va pas devenir votre meilleur pote, mais c'est un personnage qui, d'une certaine manière, va grandir, et changer. Donc je n'adopte pas en permanence une vision désespérée.
Le cinéma adapte parfois vos BD comme la série "Les sentinelles". Est-ce une expérience satisfaisante ?
Comment dire ? Je vais parler BD pour répondre. Selon moi, la BD franco-belge offre un cadre de travail unique au monde ! Dans ce milieu, un microgroupe (trois personnes, parfois même deux, à savoir un couple auteur/éditeur) va créer une histoire avec des personnages, des décors, une atmosphère, des cascades au besoin… et ce, sur n'importe quel sujet. Et ce, sans obligation ni censure. On est très libres, sur la forme et sur le fond. Et ce n'est pas tout : on a un lectorat, qui, dans nos pays, achète et lit de la BD. Alors c'est vrai, je fais de temps à autre une incursion au cinéma, mais globalement, je suis chaque jour émerveillé par la liberté de création qui m'est donnée, de bosser avec des personnes que j'aime, plutôt que de passer ma vie en réunion avec quarante personnes dont la moitié ne connaît rien à mon métier, mais qui va quand même m'expliquer comment le faire (rire). Je suis plus efficient et heureux dans la BD. Ce qui ne m'empêche pas de travailler au développement d'un film tiré de notre série Ulysse et Cyrano… On verra si le projet ira jusqu'au bout.

"Ulysse et Cyrano", votre toute première BD sans mort.
Oui ! On s'est d'ailleurs donné la même contrainte avec mes camarades (Antoine Cristaux et Stéphane Servain, NdlR) : de la lumière et zéro mort. C'est fou, j'ai attendu d'avoir plus de 50 ans pour enfin travailler avec cette énergie-là. C'est très agréable. Mais promis, avec Thimotée Montaigne (dessinateur de 1629, NdlR), je reviens bientôt avec une histoire totalement désespérée.
Avec plein de morts ?
Oh oui ! Ce sera dur… Encore plus dur que 1629.
C'est possible ?
Ouais ! (rire)
Notre critique
En ce bien sombre milieu du quinzième siècle, la jeune femme de Domrémy, qui leva une armée pour bouter les Anglais hors de France et y couronner un souverain, avant de se voir condamnée à être brûlée vive par le pouvoir politique de Dieu sur terre, aura bénéficié de tant de représentations en littérature ou au cinéma qu'on ne sait plus trop à quoi elle ressemble. Dorison, épaulé par Louis-David Delahaye au scénario et Joël Parnotte au dessin, nous fait voir l'Histoire à travers les noirs desseins et les métaphysiques questionnements de celui qui amènera la prétendue sorcière au bûcher, et ce, quatre siècles avant que l'institution ne la transforme en sainte. Une très excitante et existentielle brique, réhaussée d'aquarelles bien maîtrisées. Du très haut vol.
⇒ Cauchon… ou l'homme qui tua Jeanne d'Arc, Bande dessinée, Xavier Dorison, Joël Parnotte et Louis David Delahaye, Dargaud, 176 pp., 35 €