"J'ai voulu déshabiller l'agent pénitentiaire, pour aller à la rencontre de la singularité derrière l'uniforme"
Fruit d'une immersion au long cours, "Perpétuité" de Guillaume Poix nous plonge dans l'univers carcéral, aux côtés des surveillants. Le temps d'une nuit mouvementée, rencontre avec des êtres confrontés à l'inattendu.

- Publié le 14-10-2025 à 14h18
- Mis à jour le 14-10-2025 à 16h29

Avec Perpétuité, un roman aussi haletant que profondément humain qui a figuré dans la première sélection du Goncourt, Guillaume Poix poursuit un cycle d'écriture consacré à la justice entamé au théâtre. Le temps d'une nuit, il nous plonge dans la mécanique d'une prison aux côtés de surveillants qui vont devoir affronter une série d'incidents éprouvants. Plutôt que de nous raconter les conditions de détention, il a choisi de mettre le projecteur sur un corps social invisibilisé en décrivant un moment de travail, souvent difficile, parfois exaltant, et d'une grande vitalité. On y découvre comment le surgissement de l'inattendu vient bousculer l'ordinaire d'une nuit carcérale où chacun des dix surveillants − pour mille détenus − va tenter d'affronter la situation du mieux qu'il peut, avec ce qu'il est.
Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser au monde carcéral ?
Un jour, ma grand-tante m'a raconté que son mari, qui est mort alors qu'elle attendait leur premier enfant, avait été économe à la prison de Saint-Paul et Saint-Joseph à Lyon. Ils avaient donc vécu un an dans la prison. J'avais été très marqué par cette déclaration car pour moi, quand on vivait en prison, c'est qu'on y était incarcéré. Je n'avais pas du tout conscience que des gens y travaillaient et y vivaient. Cela a éveillé une curiosité. Au moment de beaucoup lire pour aborder ce cycle de travail sur la justice, j'ai constaté que le point de vue des surveillants n'était jamais évoqué.
Vous avez donc voulu combler cet angle mort ?
Exactement, je me suis dit qu'il serait intéressant d'aller enquêter sur ce travail, ce métier, pour raconter la prison d'un autre point de vue. J'ai donc fait une demande à l'administration pénitentiaire avec un projet romanesque et on m'a envoyé dans une maison d'arrêt dans le sud de la France, à Villeneuve-les-Maglones : pendant trois ans, j'y ai vécu plusieurs semaines en immersion. Je voulais éviter les prisons parisiennes pour aller dans un endroit qui n'est jamais raconté.
Comment avez-vous été accueilli ?
J'ai été très bien accueilli par l'équipe de direction, notamment la cheffe d'établissement. D'ailleurs, cela a été une grande découverte de voir qu'aussi bien dans les postes de direction que de surveillants, le métier s'est beaucoup féminisé. C'était un premier renversement du stéréotype : voir que les visages et les corps que je croisais n'étaient pas ceux auxquels on s'attend. J'ai été reçu avec beaucoup de générosité, de curiosité, et on m'a laissé une grande liberté : la cheffe d'établissement a insisté pour que je puisse aller partout, pour tout voir et essayer de tout comprendre. Je pense qu'elle avait à cœur de m'offrir une vision panoramique de l'institution, pour que je sois au plus juste : qui fait quoi, à quel échelon, comment on travaille ensemble, comment on essaie de faire au mieux.
Votre roman se déroule sur une nuit. Et l'ambiance est très spécifique…
J'y ai effectivement passé beaucoup de nuits, ce qui était assez exceptionnel parce que le service de nuit est très secret, très fermé. La nuit, la prison se ferme complètement au monde extérieur, à la différence de la journée où il y a beaucoup d'allées et venues : familles, avocats, activités extérieures, école, travail. En journée, il y a près d'une centaine d'agents pour cette maison d'arrêt surpeuplée d'à peu près mille détenus. La nuit, pour un service de douze heures, ils ne sont plus que dix, en plus du premier surveillant. Lui seul peut ouvrir les cellules en cas de problème. C'est très particulier : les détenus sont enfermés en cellule, il n'y a plus de mouvement, ils sont invisibles. Le seul contact se fait par l'œilleton, au cours des rondes. Cela ressemble à une cocotte-minute : la pression peut monter ou redescendre tout à coup. C'est un moment où beaucoup de détenus peuvent éprouver une angoisse décuplée à cause du huis clos. L'enfermement prend son sens le plus rude, et tout peut arriver : les incidents peuvent vite dégénérer, d'autant que la capacité d'intervention est limitée. Cela m'a fort impressionné.

Pourquoi avoir opté pour une fiction plutôt qu'un récit ?
Pour moi, la fiction est la forme la plus libre, elle permet de varier les points de vue, les personnages et les focales, pour proposer au lecteur une expérience immersive avec une multitude de points de vue. Un récit aurait nécessité une voix narrative, donc la mienne, et je voulais évacuer ma place pour restituer ce que j'avais perçu, l'amplitude de la vitalité que j'avais observée, cette humanité-là. Je voulais que le lecteur se mette à la place des personnages, pour qu'il puisse faire un travail d'empathie et ressentir les dilemmes, les fatigues, les désarrois, tout ce qui traverse les personnages de manière émotionnelle. La fiction l'autorise. Le réel m'aurait bridé, alors que je voulais déshabiller l'agent pénitentiaire, pour aller à la rencontre de la singularité derrière la silhouette en uniforme.
Pour mieux nous ouvrir les yeux ?
Les surveillants et les détenus forment un couple. Plus les conditions de détention sont déplorables, plus les conditions de travail sont dégradées. On ne pense jamais aux personnes qui sont en première ligne, qui font le sale boulot pour la société. Ce roman est pour moi l'occasion de défaire les murs, de mettre le lecteur à la place du surveillant, d'amplifier la réflexion sur les peines d'enfermement et les conditions dans lesquelles elles se passent. La prison fait tellement peur qu'oser aller regarder ce qu'il s'y passe, c'est aussi se confronter à un déni, à des raccourcis sur lesquels on appuie facilement pour nous faire peur.
En détention, le langage est un enjeu surpuissant.
Votre roman s'appuie sur une unité de temps (une nuit), une unité de lieu (la prison), une unité d'action (arriver au bout de cette nuit sans encombre) : vous vous êtes donc placé dans l'héritage du théâtre classique ?
Absolument ! Je viens du théâtre, et après avoir fait plusieurs services de nuit, il m'a semblé que les règles des trois unités du théâtre classique étaient très inspirantes pour écrire, heure par heure, un roman haletant qui ferait forcément place à la tragédie. Pour moi, c'est vraiment un roman d'action, guidé par l'imprévu et les incidents. J'y vois aussi une unité de corps dans la mesure où les dix surveillants ne forment qu'un corps par leur solidarité, leur camaraderie, le fait qu'ils sont tributaires les uns des autres.
Quand s'est imposé à vous le titre, "Perpétuité" ?
Ce titre est l'acte fondateur de l'écriture. Je l'ai entendu des surveillants, qui m'ont dit : "C'est nous qui avons pris perpét' !" Ils le disent souvent, comme un mantra, et cela m'a beaucoup fait réfléchir. D'habitude, le mot 'perpétuité' est lié à l'idée de condamnation, et cela m'a poussé à regarder le contrechamp, à retourner la caméra pour montrer que ce mot raconte la règle, le cycle, le rapport au temps, la répétitivité presque mécanique qui induit un épuisement. Pour autant, on est sans cesse aux aguets, avec une forme d'excitation parce que c'est toujours différent. Les agents que j'ai rencontrés m'ont d'ailleurs souvent dit que s'ils tenaient, c'est parce qu'il se passe toujours quelque chose de nouveau, des fragments d'humanité différents vécus avec les détenus, ce qui donne du sens à ce drôle de métier. Même s'ils rentrent chez eux, ont une famille et sont libres, au fil des années, ils subissent eux aussi les conditions d'incarcération.
À vous lire, on comprend qu'en prison, le langage est un élément de pouvoir.
Au début, je ne comprenais rien à aux procédures, aux sigles qui ont tendance à complexifier, à euphémiser, donc à mettre de la distance par rapport à la réalité des êtres. Cela a donc été aussi très beau d'observer que je ne venais pas seulement dans un territoire, mais que je m'immergeai dans un monde où le langage a une force et une singularité particulières. Il est aussi une arme, parce que, pour un détenu, savoir nommer ce qu'il veut est capital. Or en détention, il y a beaucoup de personnes précarisées, pour qui l'accès au langage est compliqué, et certains sont analphabètes. Le langage est donc un enjeu de pouvoir et d'émancipation, qui concerne aussi les surveillants : ils doivent rendre compte de ce qui se passe, et le langage peut toujours prêter à polémiques, à débats, à contradictions. En détention, le langage est un enjeu surpuissant.
- > Guillaume Poix | Perpétuité | Verticales, 332 pp., 22 €
EXTRAIT
"Il a aimé cette accélération soudaine, l'urgence, la formation fulgurante d'un corps à trois têtes, disposé à tout pour s'entraider, l'occasion de se quitter un peu, ne plus être attaché à son seul destin, sentir qu'on est une chaîne humaine dont chaque maillon compte autant. On était tout à sa digestion, accaparé par ses propres sensations, obsédé par la place qu'on occupe dans le groupe, tiraillé par les conflits, et voici que sans sommation, on est devenu plus grand que soi, plus grand que son petit tas d'os, plus vaste que sa graisse – c'est dire."