Le prestigieux Prix Pulitzer booste-il les ventes d'un livre chez nous ?
Où il apparaît que le nom du lauréat et le contenu du livre comptent plus que la curiosité.

- Publié le 03-10-2025 à 15h06
- Mis à jour le 04-10-2025 à 10h01

La traduction depuis l'original ayant son propre rythme, deux prix Pulitzer paraissent en français en cette rentrée littéraire : Les sentinelles de Jayne Anne Phillips (prix 2024) et James de Percival Everett (prix 2025). S'il est le prix littéraire le plus célèbre et le plus prestigieux du monde anglo-saxon, comment est perçu le prix Pulitzer chez nous ? Est-il un argument qui peut attirer le lecteur ?
Ayant publié en français cinq prix Pulitzer depuis 2015, Francis Geffard, qui dirige chez Albin Michel la collection Terres d'Amérique, a un regard aiguisé sur la question. "Je ne crois pas qu'avoir obtenu le prix Pulitzer fasse vendre, car si l'on prend les quinze dernières années, il y en a quand même beaucoup qui n'ont absolument rien donné", pose-t-il d'emblée. "Globalement, les prix étrangers n'ont aucune incidence en France du point de vue des ventes, de la même façon qu'un prix Goncourt n'a aucune incidence aux États-Unis ou en Angleterre. Et je ne crois pas que le Pulitzer soit l'assurance d'être remarqué." Un constat qu'il tempère néanmoins en remarquant qu'il y a un effet "dès lors que ces prix viennent récompenser un auteur qui a déjà été remarqué. Mais c'est l'alliage entre l'auteur et son prix qui opère, et pas le prix seul. Ce fut le cas pour Richard Powers, qui l'a obtenu en 2019 pour L'Arbre-Monde : il était un auteur déjà installé, et cela lui a fait grimper un étage de plus. Mais cela ne sert pas à une révélation particulière".
"Une littérature de combat"
Un autre élément semble importer : le contenu du livre. "On voit que le livre de Percival Everett se vend beaucoup mieux que celui de Jayne Ann Phillips, or James est un livre qui est à rebours de la direction que prend l'Amérique en ce moment. J'y vois la même tendance que lorsque Colson Whitehead a eu ses deux Pulitzer, en 2017 pour Underground Raildoad et en 2020 pour Nickel Boys : c'est une littérature de combat qui trouve un écho chez les lecteurs francophones. Ce fut aussi le cas pour Louise Erdrich (en 2021 pour Celui qui veille) et Barbara Kingsolver (en 2023 pour On m'appelle Demon Copperhead), qui est une femme de gauche, engagée, féministe, écologiste. Le roman primé doit résonner de manière particulière auprès des lecteurs français, qui ont un certain goût pour une forme de littérature engagée. Peut-être parce qu'on vit une époque un peu tiède, où la société ne pense plus beaucoup."
Administrés par l'université Columbia, les prix Pulitzer comprennent de nombreuses catégories, la fiction n'en étant qu'une. C'est un comité qui établit une présélection de trois titres, qu'il soumet à un jury plus large. Cette année, comme l'expliquait au moment de l'attribution le New York Times, "lorsque les 17 membres votants du conseil d'administration ont délibéré sur les finalistes dans la catégorie fiction, aucun des trois choix n'a obtenu la majorité des voix. À ce stade, le conseil d'administration aurait pu décider de ne pas décerner de prix dans la catégorie fiction cette année, comme cela s'est déjà produit en de rares occasions. Il aurait également pu voter pour examiner un quatrième choix, qui avait également été retenu par le jury de la catégorie fiction". Il a préféré se tourner vers un autre titre, James de Percival Everett, qui, pour certains, l'a donc obtenu par défaut.
Cela dit, pour un écrivain américain, le prix Pulitzer représente "le graal" parce que ce prix vaut "à l'échelle du monde anglophone", précise Francis Geffard : "Il y aura un impact en Angleterre, en Australie, au Canada, en Nouvelle-Zélande. Ces livres voyagent sans être traduits, ce qui est une importante différence par rapport à nous".
"Un impact de fond"
Côté librairie, Catherine Mangez (Papyrus, à Namur) constate que les lecteurs ne sont pas particulièrement attentifs au prix Pulitzer. "Ce n'est pas déclencheur chez le client, mais cela peut être un argument que nous mettons en avant, car c'est une belle reconnaissance". Manuela Federico (Tropismes, Bruxelles) estime quant à elle que c'est "une marque de qualité et d'intérêt", "pas nécessairement au niveau stylistique, mais ce sont des livres qui ont un contenu qui a du poids. Tout dépend aussi de ce que l'éditeur en fait". Selon elle, le Pulitzer est un "prix qui attire l'œil. Et il est surtout quelque chose qui s'inscrit dans la durée, à l'opposé du Goncourt que tout le monde veut lire le lendemain de l'attribution. Ici, on est dans un impact de fond, comme les libraires les aiment".
Les dix derniers lauréats
"James" de Percival Everett (Actes Sud)
"Les sentinelles" de Jayne Ann Phillips (Phébus)
"On m'appelle Demon Copperhead" de Barbara Kingsolver (Albin Michel)
"Les Nétanyahou" de Joshua Cohen (Grasset)
"Celui qui veille" de Louise Erdrich (Albin Michel)
"Nickel Boys" de Colson Whitehead (Albin Michel)
"L'Arbre-Monde" de Richard Powers (Actes Sud)
"Les tribulations d'Arthur Miller" d'Andrew Sean Greer (Jacqueline Chambon)
"Undergrand Railroad" de Colson Whitehead (Albin Michel)
"Le sympathisant" de Viet Thanh Nguyen (Belfond)
Les cinq lauréats les plus connus
Ernest Hemingway pour "Le vieil homme et la mer" (1953)
Harper Lee pour "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" (1961)
William Faulkner pour "Parabole" (1955) et "Les larrons" (1963)
Toni Morrison pour "Beloved" (1988)
Philip Roth pour "Pastorale américaine" (1998)