Quel est le livre le plus misogyne de l'Histoire?
Écrit par un moine dominicain, le "Marteau des sorcières" est devenu pendant deux siècles le manuel des juges lors de la chasse aux sorcières.
- Publié le 03-08-2025 à 09h35

Rome, le 5 décembre 1484. À la demande de l'inquisiteur Heinrich Kramer Institoris, le pape Innocent VIII proclame la bulle Summis desiderantes affectibus. En clair, la sorcellerie est désormais officiellement vue comme "un crime de lèse-majesté".
Innsbruck, février 1486. Heinrich Institoris fait grise mine. Après des mois dans la région, le moine dominicain originaire de Sélestat lance une enquête contre une cinquantaine de suspects. En majorité des femmes. Ses poursuites sont stoppées nettes par l'évêque du coin qui ira même jusqu'à chasser l'inquisiteur de la ville. "Ça s'est mal passé", confirme Franck Mercier, professeur d'histoire médiévale à l'université de Rennes-2 qui a travaillé sur la chasse aux sorcières. "Le Malleus Maleficarum a été le produit d'un échec."
Publié à Strasbourg en 1486, le Malleus Maleficarum ou Marteau des sorcières est un livre rédigé par Institoris lui-même et, en principe, par son collègue Jacques Sprenger. "On a longtemps cru qu'il avait été écrit à quatre mains, mais le pauvre Jacques a été indûment associé à l'écriture du livre. C'est sans doute pour des raisons éditoriales. Sprenger avait davantage d'autorité, il était commercialement plus rentable de promouvoir le livre sous les deux noms", précise Franck Mercier.
Les femmes ciblées
Composé de trois parties, cet ouvrage a servi à l'époque de bible aux démonologues. Si Institoris parle aussi des hommes, on comprend dès le premier tiers de l'ouvrage, dans lequel le moine justifie la poursuite des démons, qu'il a surtout une dent envers les femmes. "Le traité est fait pour croire que ce sont les femmes qui sont principalement des sorcières potentielles. Les femmes sont visées par la procédure et on peut calculer que 80 % de femmes ont été condamnées", confirme la politologue Armelle Le Bras-Chopard autrice du livre Les putains du diable – Procès des sorcières et construction de l'État moderne.
Institutis écrit contre "l'hérésie des sorcières" qui ont pactisé "avec l'enfer" pour "réaliser leurs dessins dépravés". Les femmes sont classées dans la catégorie "pythons", souvent la pire, par laquelle "le diable parle et opère des prodiges". Elles sont présentées comme attaquées "en priorité" par les démons, car elles seraient "plus crédules", "plus impressionnables", "déficientes dans leurs forces d'âmes et de corps" ou encore dotées d'"une langue bavarde". Institoris fait clairement une fixette sur le sexe et leur désir. Pêle-mêle : "Toutes ces choses (de sorcellerie) proviennent de la passion charnelle, qui est en (ces femmes) insatiable" ; "pour satisfaire leur passion, elles folâtrent avec les démons" ; "trois vices principaux paraissent régner surtout chez les femmes mauvaises : l'infidélité, l'ambition et la luxure".
Utilisé dans toute l'Europe
Dans la deuxième partie, Institoris présente à partir de son expérience personnelle et des témoignages recueillis, les méthodes qui seraient adoptées par les sorcières pour réaliser leurs maléfices. Elles sont accusées de tous les maux : prêter serment pour "renier la religion chrétienne", coucher avec le Diable, transformer un homme en bête, rendre fous les chevaux sous les cavaliers, faire trembler les mains, ensorceler par un simple regard, déclencher des fléaux, la grêle, provoquer l'avortement ou la mort d'un enfant, fabriquer des onguents avec des os et de la chair des petits, empêcher l'érection, obstruer les conduits séminaux et même d'enlever le "membre viril". "Elles les collectionnent parfois en grand nombre (vingt ou trente) et s'en vont les déposer dans des nids d'oiseaux ou les enferment dans des boîtes", écrit Institoris qui détaille dans la troisième partie de l'ouvrage la façon d'exterminer les sorcières.
En plus du signe de croix, du sel et de l'eau bénite pour se prémunir de leur malice, il convient de les juger. L'inquisiteur détaille la procédure que les juges civils – l'Église ne peut pas tuer – devront suivre pour interroger les suspect(e) s. "C'est le livre de base qui sera cité par les juges qui l'auront sur les genoux pendant les audiences. On peut dire que c'est le premier livre de poche. Il sera utilisé dans toute l'Europe, chez les catholiques, mais aussi les protestants", assure Armelle Le Bras-Chopard.
Les accusées ne peuvent ni choisir leur avocat ni connaître le nom des témoins. Elles sont rasées entièrement. Si elles nient, il faut les torturer et elles doivent passer parfois le test du fer rouge, avant, pour beaucoup, de finir au bûcher… "Entre les pertes documentaires et archivistiques, il est compliqué de donner un chiffre. On estime entre 80 000 et 100 000 maximum, le nombre de victimes de la grande chasse aux sorcières entre 1450 et environ 1700", avance Franck Mercier.
Le Malleus Maleficarum a-t-il tout changé ? "On s'est rendu compte qu'il avait été précédé par d'autres traités qui avaient contribué à élaborer le concept générique de sorcellerie démoniaque", répond Franck Mercier. "Ce qu'on voit, par contre, c'est que les femmes deviennent majoritaires parmi les victimes à partir de la fin du XVe, ce qui n'était pas le cas auparavant, mais il est très difficile de savoir si le Malleus a vraiment influencé ou pas cette orientation de la persécution. Ce qui a fait sa notoriété, c'est que c'est le premier traité du genre avoir bénéficié du relais de l'imprimerie."
Le Marteau des sorcières sera réédité une trentaine de fois entre 1486 et 1669.
Il faudra attendre plus d'un siècle pour que la dernière sorcière d'Europe soit exécutée le 13 juin 1782. Il s'agissait d'Anna Göldi, une servante tuée sur la place publique de Glaris en Suisse alémanique.
