Deux hommes, une gare, un train, et une aventure qui finit en eau de boudin
Dans "Roman de gare", Philibert Humm sillonne la France en sautant, ni vu ni connu, sur des trains de marchandises. L'aventure hoquette, déraille puis repart pour le plus grand plaisir des lecteurs.

- Publié le 28-11-2024 à 17h10

Il y a deux ans, "au mépris du danger, au péril de leur vie et malgré les supplications de leurs familles respectives", trois jeunes gens avaient dévalé la Seine, de Paris à l'Atlantique, à bord d'un petit canoë hasardeux mais fidèle. Philibert Humm, alors, racontait l'aventure dans Roman fleuve, ouvrage justement récompensé du prix Interallié 2022, et dont on se remémore encore les passages savoureux, ironique et humoristiques pour mieux braver la brume de novembre.
En 2024, toujours aux Éditions des Équateurs, le jeune aventurier récidive avec Roman de gare. Attention, note cependant l'éditeur, en manque d'argent et grisé par le succès précédent, le jeune écrivain livre un récit aux mêmes recettes et grosses ficelles que le précédent. "Au début, ça va encore. Les premiers chapitres démarrent pépère et le lecteur aura tout le loisir de prendre ses marques en profitant du paysage. Puis ça s'emballe et [tourne] en eau de boudin." Nous voici prévenus.
On peine cependant à ne pas embarquer dans l'aventure de Philibert et son vieux comparse, le gros Simon, un breton à la sacrée "bonne bouille", "menteur, voleur, hâbleur, fruste, goinfre, hirsute et volontiers malhonnête". Bref, une "canaille", tout autant que "le meilleur camarade qui soit".
Aux clients de pittoresques
Ni vu ni connu, à l'exemple des hobos, ces vagabonds du rail américain, les deux hommes décident donc de sauter dans des trains de marchandises, au hasard de leur destination. L'épopée, désormais racontée dans Roman de gare, est plus aléatoire que prévu. D'une page à l'autre, ces "chevaliers dérisoires, sans peur et sans reproche, beaux comme des vitraux de cathédrales" passent de l'extase au désespoir, et réciproquement. Au détour de certaines lignes, Simon ahane comme un "shetland hypoglycémique", et Philibert peine à reconnaître le cap. Mais qu'importe : l'aventure est belle, rebelle, savoureuse.
L'écriture est également imagée, drôle, intelligente et plus profonde que d'apparence. Les portraits croqués d'un trait alerte sont amicaux. Qui oubliera Paco, brièvement croisé dans la tristesse d'un bar ? "Les mois suivants, je devais souvent repenser à [lui], écrit Philibert, à ses yeux de noyé, à ce regard empli de larmes refoulées, les larmes d'un whiskey bon marché. Où qu'il se trouve aujourd'hui, au bar des Transports ou ailleurs, je lui soulève ma casquette en peau de mouton retournée et lui donne une bonne poignée de main. Je sens confusément qu'il est un peu mon frère. Le passager d'un train arrêté en pleine voie."
Si au fond de votre âme vous reconnaissez en vous "un client de pittoresque", si vous aimez rouler à tombereau ouvert dans l'air de la France libre, foncez chez votre libraire, vous ne le regretterez pas.
⇒ Roman de gare | Roman | Philibert Humm | Les Équateurs, 240 pp., 22€
EXTRAIT
"Il me fallut ensuite trouver un camarade d'aventure. Les types capables de vous suivre sur un coup pareil se comptent sur les doigts d'une main de démineur. Je décidai d'appeler Simon. Simon est l'un de mes plus chers et vieux amis. On est chanceux si on a quatre ou cinq vrais amis. J'entends par "vrai ami" celui qu'on peut réveiller en pleine nuit sous n'importe quel prétexte, par exemple aider à faire disparaître un corps, et qui vient donner un coup de main sans rouspéter ni poser de questions indiscrètes. Simon est de ceux-là. Chaque fois qu'il y a de la péripétie en perspective, du grabuge et de l'échauffourée, c'est plus fort que lui, son œil frise, il se remonte les manches, laisse tout en plan et rapplique aussi sec."